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1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1-19.3
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3


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(350 Mo, 1719 pages au format A4)
voir SOMMAIRE

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures

Chapitre 19


La reconnaissance de la forme humaine :
figures de l'altérité, de la morale et du droit
(les "trente glorieuses" et les trente pleureuses)

Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire


IV - 19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché :
Quand la discussion sur la forme humaine
est alimentée par un problème d'énergétique

L'intention de ce développement est de caractériser l'évidence morale en commençant par rappeler – le propos n'est pas original et il est d'ailleurs discuté – que la morale est le plus souvent est étrangère aux raisons de ceux qui ont aboli l'esclavage et libéré les esclaves ; que la liberté du salarié (ou la libération de l'esclave) procèdent moins de l'humanité du maître que du souci d'une exploitation plus rationnelle, plus exhaustive et plus économique de la force de travail dans un monde où la liberté est devenue le "seul surintendant de l'industrie des particuliers" (A. Smith).

Il est clair que les considérants de cette évolution économique qui périme l'esclavage sont inappropriés pour juger l'esclavage. Pourquoi ne peut-on comparer le sort de l'engagé (il s'agira des "trente-six" recrutés pour les Antilles françaises en l'occurrence) à celui de l'esclave ? Parce que cela consisterait à amoindrir un crime générique par un crime privé. Mais ce n'est pas encore assez dire. Quand bien même il serait établi que l'engagé était plus durement traité que l'esclave, ce qui spécifie l'esclavage visé, c'est que sa barbarie pratique se fonde sur une barbarie institutionnelle et anthropologique : le déni d'humanité – et non pas seulement sur une barbarie individuelle ou catégorielle.
Cette différence ontologique éclaire la nature de la morale :
- S'il y a plus de barbarie, incommensurablement, à dénier l'humanité qu'à meurtrir le semblable, c'est que la morale a pour objet premier, vertu conspécifique, la reconnaissance de la forme humaine. Le racisme est bien, pour l'homme occidental de la fin du XXe siècle, le "crime par excellence".
- Si l'on ne peut comparer le sort d'hommes déportés et décimés en raison de leur être à nul autre, c'est que le jugement moral est indécomposable. On ne pourrait, à cet égard, comparer deux génocides puisque cela consisterait à appliquer des critères à ce qui est nécessairement sans mesure et qui ne peut humainement se penser que sous la catégorie de l'unique et de l'absence de pensée (au sens discursif de ce mot). Le jugement moral ne supporte aucun prédicat qui n'engloberait pas sa raison. Il est, sans demi-mesure, ou il n'est pas.
Corollaire :
- Bien qu'ayant la réalité pour objet, le jugement moral n'est pas un jugement de réalité. S'il démontre, c'est pour rendre plus manifeste l'horreur du mal, car il écarte, par principe, ce qui pourrait exonérer le criminel.
- Le jugement moral ne supporte pas la relativité et notamment l'argument que d'autres hommes ont fait, font ou feront – quand bien même ces hommes seraient ces victimes pour qui on prend fait et cause ; quand bien même il serait avéré que le moraliste d'aujourd'hui, mis dans des conditions identiques, partagerait les évidences criminelles d'hier ou de là-bas. L'interpellation morale vise, hier pour aujourd'hui, le semblable dans le semblable.

Mais qu'est-ce donc que l'évidence morale, cet universel si peu œcuménique qu'il nous faut juger banalement criminels des hommes qui nous paraissent pourtant faits de la même pâte humaine ? Banal, partagé par les plus éminents, le mal est encore plus énigmatique. Lorsqu'on lit les jugements anciens sur l'homme noir, il s'y révèle une morphopsychologie taillée à la mesure de la face européenne (voir infra : la sémantique d'Othello :
chapitre 20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence). Pour les hommes du XVIIe ou du XVIIIe siècle, l'homme noir n'est pas seulement un être qui est naturellement dans la nature ou près de la nature par son écologie et sa culture, il est condamné à cette place par son anthropologie physique. "Ils ont de la laine sur la tête". "Leur psychologie se résume dans leur face grossière". "Leur âme est proprement dans leur physique"... Quand passe-t-on d'un tel type de jugement qui justifie tous les crimes ou, plus exactement, qui les déréalise, à un jugement contraire qui les condamne sans réserve ? Fort tard. Car la condamnation morale n'est pas encore un jugement moral. Le traducteur français de la Case de l'Oncle Tom, abolitionniste, estime que c'est l'esclavage qui a amené les Noirs à la civilisation ; dans leur milieu naturel ? "Ils croupissent dans leur immobilité" (cité par William B. Cohen, Français et Africains, Les Noirs dans le regard des Blancs, 1530-1880, Paris, 1981, p. 290-291). Livingstone : il dévoue son existence à l'homme noir. Un saint, assurément : "Nous sommes venu pour élever la branche la plus vile de l'humanité"... (Comme il a été exposé au chapitre 8.14 : L'invention néolithique ou : le triomphe des fermiers, c'est aussi le mode de vie qui, associé à la différence physique, constitue pour le "fermier" le principal sujet d'étonnement.)

Force est de constater, en effet, que le jugement générique, constitutif du racisme ou du "racisme à rebours", ne commencera à se défaire – si l'on excepte, peut-être, les moralistes spécialisés pour ne considérer que les "communs" de la culture – qu'à partir du moment où la civilisation occidentale, plus restrictivement sa jeunesse, trouvera dans l'humanité noire une valeur naturelle que ses présupposés récusent. Alors, le jugement somatique qui condamnait l'homme noir est retourné : ce qui était "bestialité" devient surcroît d'humanité et l'on évalue l'homme à ses performances. Ce jugement générique enferme encore l'homme noir dans sa physis. De sa prison, un leader indépendantiste des Caraïbes demande : "Les hommes noirs [...] sont-ils à vos yeux incapables de progrès par eux-mêmes et sont-ils seulement dignes de déclencher vos instincts "protecteurs" et paternalistes? Sommes-nous destinés à n'être que des musiciens, des athlètes ou des militaires au service de vos guerres insensées ?" (Le Monde du 26 décembre 1987) Sur fond de cette majoration (a-morale), c'est la familiarité qui humanise et qui réalise l'égalité. (Qualifier ce processus, qualifier comment l'évaluation morale se porte à travers le corps, est un objet de la présente recherche).

La "nouvelle société" en quelques mots et quelques citations

On pouvait lire dans Le Monde du 6 novembre 198l que la société Coca-Cola venait de se choisir un nouveau président en la personne de M. Donald Mc Henry. Rien que d'assez ordinaire jusque-là. Mais la nouvelle est intitulée : "Un noir à la tête de Coca-Cola". Un communiqué de la firme d'Atlanta justifiait la nomination de M. Mac Henry en ces termes : "Sa connaissance exceptionnelle des possibilités de notre compagnie dans les pays en voie de développement d'Amérique latine, d'Asie, d'Afrique et du Proche-Orient constituera un atout très appréciable pour notre conseil d'administration".

Dans sa livraison du 8 novembre 1984, le Wall Street Journal blâmait le projet de Jacques Chirac, de rapatrier les immigrés, comme propre "à étouffer la flamme de la liberté". L'auteur de l'article fait grief au leader gaulliste d'ignorer cette donnée capitale : "dans une économie libre, les hommes ne sont pas une charge, mais un atout". Donnée que la théorie de l'offre commente en constatant qu'"il y a création de richesse non pas quand les hommes sont exclus, mais quand ils sont libérés".

Cette leçon de morale et d'économie – morale d'une logique économique – repose sur la conviction que la réglementation est contraire au dispositif naturel de la production des richesses ; que c'est en proclamant la liberté des personnes et des actions économiques qu'on recueille les fruits de la prospérité. Pour rappeler et définir de quelques mots une caractéristique de ce système dans lequel la différence raciale n'est pas une différence pertinente – sauf quand elle constitue un argument de vente, comme dans l'exemple cité plus haut – qui tombe devant des valeurs indifférentes à l'histoire des hommes : puisque c'est leur capacité monétaire, leur capacité à produire des richesses, leur force de travail qui les juge et que la liberté est précisément cet espace dans lequel se déploie idéalement l'acte économique, au déni de tout lien de nature – il sera plus expédient de rappeler, en quelques mots, son opposition historique au système de la décomposition duquel il procède.

La liberté exige la destruction de toutes les attaches. L'essor de l'économie marchande, lié, entre autres facteurs, à l'afflux d'or et d'argent en Europe et à la multiplication des échanges (vide supra : chapitre 8 Sur l'innovation : 8.14), suscite la mise en place progressive d'une organisation qui a la production de marchandises pour fin. L'école classique a montré comment cette multiplication des échanges pouvait aboutir à inverser le sens de l'acte économique traditionnel en faisant de la valeur d'échange le principe de l'acte producteur. (Ce mouvement des échanges, générateur de richesses – par l'effet d'une "main invisible" la somme des actions individuelles apporte une prospérité alors inconnue – personnellement et rationnellement assumé, s'appelle le libre-entrepreneur.) Une transformation progressive, mais radicale, de l'organisation du travail, dérogeant à l'ordre féodal, finit par saper le système de valeurs qui le justifie, le représente et le reproduit. L'homme vivait protégé dans le sein de petites communautés: seigneuries, paroisses, corporations ; attaché au prochain par un réseau de liens personnels, de parent à parent, d'allié à parents, de vassal à suzerain, de maître à compagnon, de fidèle à pasteur. La religion marquait l'existence d'un sceau d'imperfection ; on produisait pour vivre, l'espoir et la réalisation terrestre étaient limités... La production marchande ouvre d'autres perspectives : celles d'un monde qui n'aurait d'autre limite que la limite des échanges. L'homme nouveau doit faire craquer la gangue des anciennes protections qui entravent son action. Le contrat de travail à court terme remplace le contrat à long terme qui engageait une relation personnelle entre les contractants ; le prix fixe, mesure de la chose appliquée aux protagonistes abstraits d'un échange stéréotypé, remplace le prix débattu. L'appel de main-d'œuvre des manufactures et cette ville qui provoque l'échange et où se respire l'air de la liberté soustraient l'homme à l'emprise des forces de la société traditionnelle, défont les anciennes solidarités et ouvrent le champ des possibles. Les nouveaux usages suscitent le besoin d'un nouveau droit, d'une nouvelle philosophie, d'une autre acception du mot homme. Le droit substitue aux rapports personnels de dépendance des rapports abstraits d'individu à individu et définit comme personne civile cet homme libre de ses activités qui a la loi pour garant de sa liberté. Mais avant de garantir la liberté, il fallait la réaliser, abstraire l'homme du donné naturel et historique, élever, si possible, cette abstraction à la hauteur d'abstraction de la valeur d'échange.

Les quelques phrases qui suivent, extraites du livre III des Essais de Montaigne, pourraient résumer cette opposition entre ces deux civilisations : protection, dépendance personnelle, engagement d'un côté, liberté, loi, argent, individu de l'autre. "Je ne veux devoir ma sûreté, écrit Montaigne, ni à la bonté, ni à la bénignité des grands qui s'agréent de ma légalité et de ma liberté... Il me plaît d'être sous la protection des lois et sans autre sauvegarde que la leur". "Je ne trouve rien si cher que ce qui m'est donné et ce pourquoi ma volonté demeure hypothéquée par titre de gratitude, et reçois plus volontiers les offices qui sont à vendre. Je crois bien : pour ceux-ci je ne donne que de l'argent, pour les autres je me donne moi-même. Le nœud qui me tient par loi d'honnêteté me semble bien plus pressant et plus pesant que n'est celui de la contrainte civile. On me garrotte plus doucement par un notaire que par moi." "Je ne vois personne plus libre et moins endetté que je suis à cette heure..." "Ce que je dois, je le dois aux obligations communes et naturelles. Il n'en est point qui soit plus nettement quitte d'ailleurs." (Les italiques sont nôtres.)

Au plan des mœurs, le Bourgeois démode le Gentilhomme : "Permettez-moi de vous dire, argumente la revue le Spectator (qui paraît de 1711-1714) que nous autres marchands, nous sommes une espèce de noblesse qui a poussé dans le monde au siècle dernier [...] Car vos affaires, en vérité, ne s'étendent pas plus loin qu'une charretée de foin ou qu'un bœuf gras [...] Il est parfaitement exact qu'un marchand accompli est ce qu'il y a de mieux comme gentilhomme dans la nation". (n° 174, cité par Paul Hazard, 1961 : 308) "Les duels, misérables restes des fausses idées que [la chevalerie] se faisait de l'honneur, sont des sottises" philosophe Kant dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime.

L'homme traditionnel est donc dépendant. Son existence se déploie dans un monde fermé de solidarités – hors desquelles il est vagabond, mendiant, paria. Sa vie n'a de sens que dans le groupe. À l'opposé, c'est la résistance à la suggestion collective qui caractérise idéalement l'homme nouveau. Isolé dans la production, opposé dans la concurrence, replié sur sa vie privée. Le monde traditionnel se définit par la dépendance ; le monde marchand se définit par la liberté.


Les Trois Glorieuses :
27, 28 et 29 juillet 1830
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple (28 juillet 1830) (détail). Paris, Musée du Louvre.


"Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure pleinement libre de suivre la route que lui montre son intérêt et de porter où il lui plaît son industrie et son capital, concurremment avec ceux de toute autre classe d'hommes. Le souverain se trouve entièrement débarrassé d'une charge (...) pour l'accomplissement convenable de laquelle il n'y a aucune sagesse humaine ni connaissance qui piisse suffire: la charge d'être le surintendant de 1'industrie des particuliers, de la diriger vers les emplois les mieux assortis à l'intérêt général de la société."
Adam Smith, (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)


Après ce digest, voici deux exemples montrant l'opposition conceptuelle du système libéral à toute restriction mise 1) au déplacement des personnes ; 2) au mouvement des marchandises et des biens.

• Le premier exemple concerne le débat sur les contrôles d'identité, tranché par un arrêt de la Cour de cassation du 4 octobre 1984. Le 31 Août, le Président de la République déclarait qu'il fallait "renvoyer" les immigrés clandestins chez eux. Comment les repérer et les intercepter, sinon par des contrôles d'identité ? Mais peut-on, légalement, contrôler l'identité de n'importe qui, n'importe quand? La loi actuelle (1983) n'autorise les contrôles d'identité que dans les "lieux déterminés où la sûreté des personnes et des biens se trouve immédiate-ment menacée". La pratique définie par le ministre de la justice s'appuie sur un décret de 1946 qui stipule que "les étrangers doivent être en mesure de présenter à toute réquisition des agents de l'autorité les documents sous le couvert desquels ils sont autorisés à séjourner en France." Bien que ce décret ne vise que les étrangers, il est évident que sa mise en oeuvre peut concerner aussi bien les français que les étrangers : comment distinguer un étranger d'un citoyen Français? L'objet de ces contrôles étant la recherche d'immigrés clandestins, le phénotype constitue, dès lors, une présomption délictueuse. Cela fait deux raisons pour considérer ces pratiques comme des dispositions d'exception, en contradiction flagrante avec les mesures législatives qui garantissent la liberté des citoyens. Le droit d'une société de libre-entreprise contient nécessairement les moyens d'établir l'illégalité de tels contrôles qui font exception au principe élémentaire de leur activité. On ne peut tirer son contraire de la philosophie d'un système juridique donné. A moins qu'il ait cessé d'exprimer la réalité de la société qui l'a produit. La Cour de cassation a donc jugé, conformément à la loi du système, que M. Abdoulaye Kandé, sur l'arrestation duquel elle avait à statuer, citoyen sénégalais, arrêté à dix heures du matin sur les quais du métro Stalingrad, avait été illégalement interpellé. Toute opération de contrôle doit être justifiée par des "éléments objectifs" à l'exclusion de "toute distinction tenant à l'apparence physique seule, à la "façon d'être", à l'aspect". Il y a là "avant tout un problème d'éthique", commente l'avocat général.

"La qualité d'étranger [...] ne peut [donc] se présumer d'après une simple apparence tenant à l'aspect physique". C'est en ces termes que la "cour d'appel a annulé un jugement de la cinquième chambre du tribunal de Versailles condamnant un ressortissant malien en situation irrégulière. Muhamed Sissoko avait été interpellé à la sortie du métro, les policiers ayant eu l'attention attirée par "sa présentation physique particulière (taille filiforme et de 1,90 mètre, peau noire), permettant à coup sûr de la distinguer des nationaux originaires des Antilles". (Le Monde du 28 janvier 1985) Ce travail juridique banal, qui tire les conséquences de prémisses qui ne lui appartiennent pas, met en évidence une donnée qui fait l'objet de la présente recherche : que la péremption des catégories de la culture laisse libre cours à un a priori spécifique, celui de la reconnaissance de la forme humaine. Au-delà des données contingentes et amorales ici examinées, se manifeste la non pertinence des caractères "raciaux" devant cette affinité et cette convenance de la forme humaine qui définit le champ de la morale et qui se juge, par hypothèse, sur la conformité avec une forme naturelle préétablie. C'est en vertu de cette appartenance à la communauté humaine qu'au soir des élections législatives de mars 1986 marquées par les succès (relatifs) du Front National, le président de SOS Racisme – métis "beige foncé" selon sa propre évaluation – vide infra – a pu dire d'un "vrai blond" [J. M. Le Pen] (sommé, en effet, par un acteur [Yves Montand] d'avoir à prouver qu'il ne se teignait pas et exhibant à la télévision un "mot d'écrit" de son coiffeur) que celui-ci était "aujourd'hui un kyste [autant dire un mélanome] dans la société française et [qu'on était] confronté à un danger de métastase, de contamination." (le Monde du 18 mars 1986)

• Le deuxième exemple concerne l'article 416 du Code pénal, en vertu duquel la dix-septième chambre du tribunal de Paris a condamné, le 30 novembre 1984, M. J. Pelegrin, soixante ans, polytechnicien, ancien ingénieur de Thomson-C.S.F. Le Monde du 25 novembre relate la comparution en ces termes : "Administrateur d'une société civile immobilière familiale, propriétaire de plusieurs appartements dans un immeuble de la rue Louis-Morard (14°) M. Pelegrin en avait mis un en vente, le 25 juin 1981. Parmi les candidats à l'achat figurait M. Bocar Thiam, ressortissant malien, fonctionnaire international en poste à Washington. M. Pelegrin ignorait-il la qualité d'un tel prétendant? Peut-être. Le jour où M. Thiam, par l'intermédiaire de l'agence immobilière mandatée, se présenta pour visiter les lieux, M. Pelegrin lui expliqua que cette visite ne pourrait avoir lieu car il avait malencontreusement oublié les clés. Ce sont là des choses qui peuvent arriver. Et si M. Thiam n'avait pas été socialement ce qu'il était, il est fort possible que l'affaire en serait restée là, c'est-à-dire ignorée. Ce ne fut pas le cas. M. Thiam n'accepta pas d'être éconduit de la sorte. Il l'accepta d'autant moins qu'il devait apprendre du gérant de l'agence que M. Pelegrin avait téléphoné pour lui faire savoir "qu'il ne voulait ni d'un Noir ni d'un Arabe", soucieux qu'il était de "préserver la notoriété de son immeuble". M. Thiam, pour confondre encore mieux ce propriétaire dans son ostracisme, usa d'un stratagème. Il fit intervenir une amie ...[qui]... se porta acquéreur à son tour du fameux appartement. Elle obtint sans difficulté une promesse de vente avec, toutefois, une clause de substitution. Autrement dit, elle pouvait à tout moment faire savoir qu'une autre personne se substituait à elle pour l'achat. Ains fut-il fait. Mais dès le moment où elle révéla devan le notaire que ce serai M. Thiam l'acquéreur, M. Pelegrin, informé, ne se présenta pas le jour fixé pour la signature des actes. Voilà à coup sûr une persévérance dans le délit. M. Pelegrin s'en défend. "Que me contez-vous-là?", dit-il en substance, avec le concours de Me Guy Constant. Et il assure qu'il refusa de signer uniquement parce que le délai d'option consenti à Mme Audibert était révolu. Il soutient bien sûr avec encore plus de force qu'il ne refusa jamais la vente à M. Thiam, qu'il n'a jamais dit à qui que ce soit qu'il ne voulait ni de Noirs ni d'Arabes. Ses explications n'ont pas convaincu Me Jean-Benoît Zimmermann, partie civile pour M. Thiam, qui voit dans l'attitude de M. Pelegrin "un cas exemplaire et extrême", ni Me Sylvia Zimmermann, avocate de la LICRA, elle aussi partie civile et pas davantage M. Jean Martin, substitut, qui a requis le maximum de l'amende prévue, 20.000 F., et une large publication du jugement à intervenir afin "de décourager beaucoup d'autres personnes qui ont un comportement identique à M. Pelegrin, mais que l'on arrive pas toujours à confondre faute de preuves aussi incontestables".


CODE PENAL
MANUFACTURES ET COMMERCE (article 416)

"Seront punis d'un emprisonnement de deux mois à un an et d'une amende de 2 000 F à 20 000 F, ou de l'une de ces deux peines seulement":
"1° Toute personne fournissant ou offrant de fournir un bien ou un service qui, sauf motif légitime, l'aura refusé soit par elle-même, soit par son préposé, à raison de l'origine de celui qui le requiert, ; de son sexe, de ses moeurs, de sa situation de famille ou de son ! appartenance ou de sa non-appartenance à une ethnie, une nation, : une race ou une religion déterminée, ou aura soumis son offre à une condition fondée sur l'origine, le sexe, les moeurs, la situation de famille, l'appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée; [....]"

"ATTENTION PEINTURES"

Ecrit en lettres comminatoires sur les contrats de location, c'est l'avertissement de certaines agences immobilières à leurs employés de ne pas traiter avec des "bronzés". Cet avertissement fait comprendre, a contrario, ce que signifie la prescription d'"occuper bourgeoisement", figurant dans les baux d'appartements...


Le pouvoir d'achat efface la nature physique de l'homme. Dans la société marchande, tous les hommes sont égaux en raison de ce pouvoir égalisateur de l'argent. Parmi les dispositions visant à préserver l'égalité des citoyens devant la loi, on peut citer la loi du 6 janvier 1976 relative à l'"informatique et aux libertés" qui interdit de "mettre ou de conserver, sauf accord des intéressés, des données faisant apparaître l'origine raciale ou les convictions religieuses des individus." Le 26 mars 1983, la France adhérait à la convention européenne sur la protection des données informatiques qui proscrit la mise en ordinateur des données relatives à l'origine raciale, aux opinions politiques, à la santé, à la religion, à la vie sexuelle ou aux condamnations pénales des individus.

Esclavage et travail salarié (quelques lieux communs)

La philosophie libérale pose que tous les hommes sont libres et égaux et qu'ils se distribuent naturellement dans le procès économique en raison de leurs capacités et de leurs besoins. La somme des intérêts privés compose la prospérité générale. C'est la loi de la division du travail. Ce système a pour condition l'ignorance des hommes et de leurs desseins et leur rencontre dans le strict espace-temps de l'acte économique. Les hommes vivent sans autres chaînes que les chaînes de la nécessité naturelle. Le travail salarié satisfait l'offre de travail en permettant au salarié de satisfaire les besoins de sa subsistance et de sa reproduction ("Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans diminution ni accroissement" - Ricardo). Dans les sociétés qui connaissent l'esclavage familial et où il n'y a pas de production significative de surplus, l'esclave est intégré à la famille après la célébration de rites d'incorporation. Il arrive (exceptionnellement, toutefois) que ses descendants, après plusieurs générations, ne soient plus significativement distingués des membres naturels de la famille.

Intolérable à la morale de la libre-entreprise, l'esclavage est d'abord inapproprié à son objet. On peut visiter, en Caroline du Sud, sur la rivière Saluda, les vestiges d'une manufacture fondée sur l'exploitation du travail d'esclaves. Pour le leader sudiste John C. Calhoun, le propriétaire de l'usine devait aussi être le propriétaire de sa main-d'œuvre (citation infra), seul moyen d'obvier à la contradiction capital-travail. Les manufactures esclavagistes firent faillite, incapables de concurrencer les biens fabriqués en Nouvelle-Angleterre et en Europe par des travailleurs salariés. Dans un système où l'on produit de la valeur d'échange, le salariat s'est rapidement révélé un moyen d'extraction de la force de travail plus efficace. L'esclavage, en effet, engage une dépendance qui dénature l'acte économique tel que la philosophie libérale le comprend : chimiquement pur de toute autre considération. Il est de meilleur profit pour l'entrepreneur, libéré des contraintes d'un engagement à long terme et des devoirs de la proximité, de n'avoir à considérer que l'abstraction du salaire ; il est plus expédient d'ignorer l'homme. Idéalement, le problème du recrutement, de l'entretien, du chômage de la force de travail n'existe pas pour lui. À condition qu'aucune entrave ne soit mise à la circulation des pauvres – qui viennent naturellement se mettre à son service. Le salaire, contrat à court terme opposable à tout employé, décharge l'entrepreneur d'une responsabilité personnelle et suivie. L'institution publique ou les institutions charitables y suppléent – éventuellement.


"Many in the South once believed that it [slavery] was a moral and political evil. That folly and delusion are gone. We see it now in its true light, and regard it as the most safe and stable basis for free institutions in the world. It is impossible with us that the conflict can take place between labour and capital, which makes so difficult to establish and maintain free institutions in all wealthy and highly civilized nations where such institutions as ours do not exist. The Southern States are an agregate, in fact, of communities, not of individuals. Every plantation is a little community, with the master at its head, who concentrates in himself the united interests of capital and labor, of which he is the common representative [...] It makes that section the balance of the system ; the great conservative power, which prevents other portions, less fortunately constituted, from rushing into conflict." (John C. Calhoun, "Remarks on the State Rights Resolutions in Regard to Abolition", January 12, 1838, in Works, Vol. III, p. 180) (souligné par nous)

Notice historique sur les ruines de la Saluda Factory : www.riverbanks.org :

The Garden's River Trail leads visitors from the Saluda River Bridge along a paved path to the ruins of the old Saluda River Factory. One of South Carolina's oldest textile mills, the factory was constructed out of granite blocks sometime around 1830, and ultimately became one of the largest cotton mills in the South. At one point, the company that owned the factory utilized 64 slaves to help operate the mill. Several other businesses were located next to the factory including a general store, gristmill, tavern and several boarding houses. This area makes up the Saluda Factory Historic District.
The Saluda River Factory struggled financially throughout its history and was sold several times. This misfortune continued when Union troops set it ablaze during Sherman's occupation of Columbia. On the eve of the burning of Columbia, Sherman and his troops set up camp on a point just above the factory. They began their assault on the city from this ridge on February 17, 1865. A huge boulder, known as "Sherman's Rock," still remains and is visible along the Garden's Woodland Walk.





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Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire




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