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1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1-19.6
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3


présentation
PROCHAINEMENT :
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sous forme d’un ouvrage électronique téléchargeable
(350 Mo, 1719 pages au format A4)
voir SOMMAIRE

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures

Chapitre 19


La reconnaissance de la forme humaine :
figures de l'altérité, de la morale et du droit
(les "trente glorieuses" et les trente pleureuses)

Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire


IV - 19.6 Gradations dans la reconnaissance (et dans son aveu)


Caporal épinglé

L'excès fait sortir le "racisme ordinaire" de sa contenance condescendante. Quel est le pas de l'allophobie distinguée (ex. infra : a) ou du "racisme inconscient" (ex. infra : b) au soutien clamé aux tribuns de la xénophobie ?

a) - Un latiniste distingué. Un billet du Monde du 22 juin 1984, rendant compte d'un ouvrage de Jacques Perret sur le Jardin de Plantes montre comment la description d'un lieu public donne à "un vieux monsieur au style irréprochable" et à la "grande culture" l'occasion (ou le prétexte) de déverser une bile allophobe sur toute forme de nouveauté et d'aligner sans en avoir l'air la liste connue des doléances xénophobes. "Dès le premier paragraphe, on a envie de se laisser aller au rythme de l'écriture de Jacques Perret, celui de son plaisir de badaud, d'habitué du jardin, de vieil habitant du quartier [...] Mais on ne tarde pas à deviner la supercherie. Le jardin où l'on s'attarde devant l'éléphant de mer ou les volatiles n'est qu'un prétexte à des considérations dont le ton est donné dès la page douze :
"Nous remarquons ici la densité singulière de la clientèle exotique, mais ni plus ni moins, il est vrai que dans les rues, les gares, les facultés [...], où elle s'étale sans vagues ni remous : [...] Soit dit en passant, il m'est arrivé que, à certaines heures et certains jours, dans un wagon de métro bien tassé, nous fussions trois ou quatre voyageurs apparemment francoïdes à croiser nos regards pour évaluer notre pedigree de né natif". Dès lors, dans la description du jardin comme dans celle du quartier, aucun lieu commun ne sera épargné au lecteur : ni les "chômeurs irresponsables" [...] ni les "infiltrations de la pédérastie dorée de Saint-Germain-des-Prés", ni "le piquetage stratégique de restaurants chinois et viets" [...] Que Jacques Perret ne soit pas un homme de gauche n'est certes pas une découverte. Mais on pouvait attendre de ses "réflexions morales" plus de hauteur, moins de banalités, de remarques primaires et inexactes telles que ce "kiosque à journaux très prospère, car la jeunesse depuis peu est politisée par devoir. A côté, c'est une marchande de marrons, peut-être auvergnate, mais assistée d'un protecteur assurément arabe". "On aurait aimé voir Perret s'abstenir de morceaux de bravoures racistes et antidémocratiques, comme celui-ci : "La République, hélas ! n'est pas en moyens ni en devoir de protéger des coccyx d'ichtyosaures quand il faut loger les rois nègres en palais de marbre, assurer le couvert du terrorisme international et pratiquer la dilapidation promotionnelle des deniers publics à tous les niveaux de la conscience démocratique". Il ne suffit pas de dire : "Le jugement téméraire est mon péché mignon" pour se permettre de décrire, quelques lignes plus loin : "un échantillonnage complet de la diaspora juvénile. Toutes les variétés africaines, asiatiques et européennes du petit juif à l'âge ingrat."

b) - Délit de bon sens : "Il l'est bien nègre !" En contraste avec cette néophobie argumentée qui se réclame de la distinction et de la culture, il y a le "racisme inconscient", ou naturel, tel qu'il apparaît dans une audience de la dix-septième chambre correctionnelle du tribunal de Paris, rapportée dans Le Monde du 26 mars 1984."‘Sale négro !’ Les a-t-elle lâchés ou non Germaine Fringard, ces deux mots de trop qui lui valent une inculpation d'injure publique envers une personne en raison de son origine" et l'épreuve d'une comparution en correctionnelle ? "C'est bien possible, mais après tout comme elle dit "il l'est bien nègre" en tournant la tête vers le jeune Léopold, un enfant de quatorze ans, qui le 14 juin 1982 reçut l'insulte et en resta fort éprouvé. Car c'est une simple Germaine Fringard, gardienne d'immeuble, 6, avenue René Coty dans le quatorzième arrondissement de Paris, mais pas raciste pour autant, elle le jure. Si elle peut dire "sale négro" à un "garnement" comme Léopold, c'est comme si elle lui disait "sale gosse!" ou "petit voyou", ce dont au reste elle ne s'est pas privée de lui dire aussi. Mais au fait pourquoi ? Ici deux versions : la sienne et celle de Léopold. Léopold n'habite pas l'immeuble sur le bon ordre duquel veille en cerbère Germaine Fringard. Le 14 juin 1982, il venait y chercher une "copine" d'école. Or voilà qu'il entend des cris, qu'il aperçoit M. Fringard occupé à exercer sur l'un de ses rejetons son droit de correction paternelle. Il s'insurge. "De quoi je me mêle !", pense dans l'instant Germaine. Et sans discours elle entend expulser de son hall le gamin. Mais il se défend le bougre. "Il m'a envoyé son cartable dans les jambes. Et c'est lui qui m'a traitée de tous les noms !" De fait un témoin le dira. Il a entendu, lui, Léopold criant "Sale vache ! Sale conne !" Alors oui la petite dame en noir, congestionnée comme elle l'est encore à l'audience a répliqué. Y eut-il dans la réplique ce "Sale négro !" ? C'est toujours la question. Léopold, se défend. Non ! il n'a pas ouvert la bouche. C'est Germaine Fringard qui a ouvert les hostilités à coups de pied, qui lancé le cartable à la volée après le lui avoir arraché et qui a bien conclu : "Sale négro, retourne dans ton pays". Sa maman ajoutera : "C'est plus qu'un affront. Jamais encore il n'avait eu à éprouver cela". On plaide. Me Marguerite Aubin-Dormion, pour la mère et l'enfant, parties civiles, parle d'une "histoire déplorable", mais de la nécessité de "donner un avertissement" à la trop impulsive Germaine Fringard. "Délit établi" pense aussi du côté du ministère public Mme Monique Bernard-Catat. A quoi Me Jean-Marie Meffre rétorquera par une demande de relaxe "pour l'honneur de Mme Fringard", car, si "Sale négro" il y eut "cela ne voulait pas dire autre chose que "Occupe-toi de tes oignons"...

c) - Classes d'âge. Pendant un cours de langue japonaise, alors qu'il est question d'une phrase où figure le mot "étranger", un étudiant du troisième âge qui fait souvent remarquer, pour rire, qu'il appartient à une autre classe d'âge lance à la cantonnade (démontrant par là, et sans l'avoir cherché – et sans avoir lu Jacques Perret – qu'il est bien "un vieux") : "Tiens ! à propos d'étrangers : quand je suis venu tout à l'heure dans le métro, mon vieux ! j'étais le seul étranger !" Silence gêné dans l'assistance... Il reprend, pensant que sa plaisanterie n'a pas été comprise : "C'est vrai, quoi ! Il n'y avait que moi comme Français !" On l'entend ensuite grommeler : "Dans quel état j'ai retrouvé ma bagnole dimanche !" (C'était le jour de la manifestation de "Convergence 84" - infra)

d) - Revirement. Une lettre d'un lecteur du Monde, publiée dans le numéro du 1er juin 1984, intitulée par la rédaction "Du P.S. à Le Pen", expose le "désarroi et finalement l'irritation" d'un cadre devant les prises de position et les "exhortations" officielles sur l'immigration : "Un leitmotiv revient sans arrêt sous la plume de vos rédacteurs, sur les antennes de notre télévision, dans les hauts-parleurs de nos transistors : "Une importante communauté musulmane restera en France et nous devrons apprendre à vivre avec elle". Se moque-t-on du monde en lançant cette exhortation ? Est-ce de l'hypocrite démagogie commerciale et pétrolière ? Car, enfin, a-t-on bien réfléchi au fait que pratiquement chaque us et chaque coutume, chaque obligation édictée par les préceptes de cette religion qui se veut à la fois croyance et loi civique absolue, sont en contradiction avec les us, coutumes, croyances mais surtout lois et règlements qui régissent notre civilisation ? En tant que citoyen français, attaché aux préceptes énoncés dans la Déclaration des droits de l'homme [...] je ne peux l'admettre et s'il faut, pour défendre cette position de principe, soutenir pour un temps un individu aussi dangereux que M. Le Pen, eh bien je le ferai ! [...] Je suis cadre dans une entreprise nationale, politiquement j'ai toujours voté contre la droite, avec une sympathie pour le P.S. jusqu'en 1983."

Cette dernière analyse et la détermination qui en résulte sont-elles l'effet d'une peur irraisonnée (dans l'éditorial du bulletin diocésain de Marseille du 25 mars 1984, le cardinal Etchegaray écrit que "la peur animalise l'homme. L'homme qui a peur aboie, il ne raisonne plus") ou bien faut-il, à l'inverse, prenant au sérieux les alarmes dont les pages qui précèdent se sont longuement fait l'écho, considérer que la compassion morale angélise l'homme, au point de lui faire perdre le sentiment de sa propre sécurité ? (Cette appréciation de la "générosité" et du "réalisme" – fussions-nous capable de la porter – n'est pas, rappelons-le, dans le propos de ces pages. Il s'agit simplement ici, par une démarche prospective et régressive, d'essayer de cerner et de caractériser la reconnaissance.)

Quelques vérités bonnes à taire

Bien que les deux partis, celui du "réalisme" et celui du "moralisme" campent sur d'irréductibles positions de principe, on peut constater des évolutions. Sous le titre: "Les générosités honteuses de la politique d'immigration", Le Monde du 20-21 mars 1983 rapporte: "Dans un élan de générosité, M.Autain, (secrétaire d'Etat à l'immigration) avait fait éditer une plaquette intitulée "Vivre ensemble, les immigrés parmi nous", sorte d'argumentaire anti-xénophobe. Cette plaquette, claire et humoristique, détaillait "quelques vérités bonnes à dire" : "l'immigration ne crée pas de chômage, elle enrichit notre pays" ;"l'immigration participe à l'équilibre de la sécurité sociale" etc.. S'ouvre la campagne des municipales. Décision de M. Michel Delebarre, directeur de cabinet de M. Mauroy : la brochure, tirée à 2.200.000 exemplaires, ne sera pas diffusée. Ces tergiversations illustrent les contradictions dans lesquelles se débat le gouvernement. Votée dans l'euphorie des premiers mois du septennat, quand tout ou presque paraissait possible, la loi d'octobre 1981 sur l'entrée et le séjour des étrangers est sans conteste d'inspiration libérale. Les décrets et circulaires pris prétendument [...] en application de ce texte le sont beaucoup moins". (supra)

Quelques jours avant que le second gouvernement socialiste, dirigé par L. Fabius, annonce une série de dispositions concernant l'immigration, on pouvait lire dans un éditorial de France-Soir du 3 octobre 1984: "Sur l'immigration, M. Le Pen donne de "fausses réponses à de vraies questions" a expliqué M. Fabius il y a quelques semaines [...] On était évidemment impatient de connaître enfin ces "bonnes réponses". Mme Georgina Dufoix, ministre de la Solidarité, a levé avant-hier un coin du voile en attendant qu'un prochain conseil des ministres nous en dise plus. L'un de volets de ce plan porte sur une répression accrue à l'égard des clandestins pour rendre nos frontières hermétiques. On ne distingue pas très bien en quoi cette bonne réponse-là est fondamentalement différente de la "fausse" préconisée par J.M. Le Pen. [...] C'est la peur de l'échec électoral qui incite le pouvoir à faire semblant de prendre à bras le corps les problèmes qui inquiètent les Français. A court d'idées il pille celles des autres [...] Et voilà qu'aujourd'hui, il s'essaie maladroitement à exploiter le créneau de M. Le Pen."


"– J'aimerais serrer la main du candidat.
– Plus tard, plus tard !"
Dessin de Plantu

En 1977, J. Chirac affirmait : "Lier le chômage à la présence des immigrés est une réaction primaire." (Le Monde du 1er novembre 1977) Le 30 janvier 1983, à propos de l'alliance du secrétaire départemental du R.P.R. à Dreux avec la liste de l'extrême-droite, il déclarait : "Je n'ai, pour ce qui me concerne, aucune espèce de rapports ou de contacts avec un mouvement qui se réfère à des principes que je condamne". (Le Monde du 11 février 1983) II soutient, toutefois désormais que "s'il y avait moins d'immigrés, il y aurait moins de chômeurs"... "Ne joue-t-il pas, demande Le Monde du 17 novembre 1984, faisant état de cette évolution, sur la même corde que M. Le Pen, qui dénonce depuis longtemps "ces hordes de barbares à l'assaut de l'Occident ?" J.M. Le Pen, lui, n'en doute pas : si on lui vole ses idées, c'est qu'"en dépit des tabous antiracistes qui pesaient sur la simple approche du problème, sous le poids des réalités, tout le monde doit bien reconnaître que l'immigration est une grosse faute politique, économique et sociale." (Le Monde du 11 février 1983) "J'ai le projet, confie-t-il, d'une affiche où l'on verrait Barre, Giscard et Chirac dire ensemble, dans une grosse bulle : "C'est pourtant vrai que Le Pen avait raison". (Le Monde du 21 novembre 1984)

Pourtant, alors que la crise économique paraît mettre soudain en évidence et multiplier ces hommes que la prospérité faisait invisibles et pertinents – à leur place – alors qu'une majorité de Français refuse l'intégration des immigrés dans la société française, une majorité "pense" également que la plupart d'entre eux "s'installeront définitivement" en France. D'après un sondage effectué par la SOFRES pour le MRAP du 24 janvier au 4 février 1984, la population d'immigrés et de naturalisés est jugée "trop forte" par 58 % des personne interrogées ? Seulement 33 % pensent que "ce n'est pas un problème". D'après un sondage effectué par Indice-Opinion du 7 au 12 mars 1984 pour Magazine-Hebdo, 72 % des personnes interrogées répondent "oui" à la question: "Personnellement, souhaitez-vous pour l'avenir de la société française qu'on facilite le retour définitif (des immigrés) dans leur pays d'origine?" (89 % sont des sympathisants de l'opposition ; 55 % de la majorité – à gauche). Mais 60 % des personnes interrogées pensent que "la majorité d'entre eux s'installera définitivement" en France. En effet, les analyses et les exhortations qui concluent à l'établissement définitif des immigrés en France viennent d'"en-haut" et non d'"en-bas", de l'autorité politique et des autorités morales. C'est seulement quand les clameurs électorales couvrent la voix des gestionnaires et des moralistes qu'arrive jusqu'en haut la voix de ces hommes qu'on n'a pas convaincus qu'il y a un intérêt matériel et un devoir moral à ce que les immigrés restent.

L'incompréhension du "phénomène Le Pen" par la classe politique – incompréhension dont s'amuse l'intéressé : "Nos adversaires ne comprennent désespérément pas les causes de notre succès. Elles sont pourtant évidentes. C'est parce que nous interprétons les volontés profondes du peuple et que nous marchons à sa tête à la reconquête de la République" (Le Monde du 18 juillet 1987) – est nécessaire et incorrigible. Elle procède de la nécessaire hostilité du système d'indifférence à la forme humaine envers le système de la préférence naturelle. Si cette capacité d'incompréhension venait à faire défaut au système de l'égalité formelle, celui-ci perdrait, comme on le dit à droite et à gauche, "son âme". Mais si l'on n'essaie pas de saisir autrement, en vertu de quelle logique, Le Pen "a raison", on peut difficilement comprendre, en effet, les raisons de son succès. Si, jusqu'en 1983, il était courant de considérer l'extrême-droite avec les moyens d'analyse de la dérision, il n'est pas rare de lire quelques années plus tard, parfois sous la plume des mêmes, que "tout a été dit" sur les causes qui déterminent l'électeur à prêter crédit aux thèses de J.M. Le Pen. Ce qui permet d'écrire, sans autre forme de procès, que "l'immigration de travail est devenue une immigration de peuplement", que "les étrangers sont de plus en plus en situation de concurrence" avec les travailleurs français et qu'en Ile-de-France "près de 30 % des chômeurs de longue durée sont des immigrés". (Le Monde du 2 février 1988) Entre ces deux versions d'une même certitude, il n'est peut-être pas inutile de se demander si, au-delà des "vieilles histoires" (Le Monde du 16 juin 1987) et des idées défraîchies auxquelles on rapporte le succès tout neuf de l'extrême-droite, sa cohérence actuelle et sa séduction contagieuse ne manifestent pas la permanence d'une encore plus vieille et toujours fraîche histoire, une cohérence première de la nature humaine en regard de laquelle, à l'inverse de ce que nous avons coutume de penser, civilisés que nous sommes par ses lois et par ses mœurs, c'est le système libéral qui est l'exception.


"Leaders d'opinion" et augures politiques :
"Le panel et la méthode"

"C'est à ma connaissance la première fois qu'une étude de ce type est entreprise. Elle vise à étudier en situation le comportement professionnel de personnalités qui jouent un rôle au carrefour de la vie politique et dont le nombre réduit interdit une approche strictement chiffrée ou statistique.
Le panel est constitué de journalistes (presse, radio, télévision), de professionnels des sondages et aussi d'universitaires qui interviennent régulièrement dans les médias. S'il ne prétend pas à la représentativité – impossible dans ce domaine – il tente de respecter les critères traditionnels.
[...]
Le panel était constitué de [suivent les 33 noms des personnalités impliquées dans l'étude].

L'enquête du CNRS sur ce "collège invisible", ces "leaders d'opinion" qui "sans avoir pour vocation de "conduire" l'opinion publique" sont [pourtant] les "agents de rationalisation [...] du jeu politique" fait apparaître que vingt-quatre sur vingt-sept d'entre eux ont annoncé, entre le 15 et le 18 mars 1988, un résultat électoral du Front National compris entre 10 % et 11 % des voix – en s'appuyant d'ailleurs sur les sondages. (Le Monde du 4 mai 1988)
– J.M. Le Pen devait obtenir 14,39 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle, le 24 avril 1988.


Un politicien bien embouché. En valeur communicative, la langue de bois de la politique et de la morale est "nulle" auprès d'une langue de passion et d'émotion. Et les professionnels le savent bien – conscients de leur impuissance devant cette "bête de communication" – qui se demandent "comment interviewer Le Pen" (Libération du 18 octobre 1985 ) dont le naturel se joue du métier et de l'artifice. Un simple exemple peut mettre ce point en lumière. Un homme politique qui gère la diffusion de son image comme s'il était promis à un grand destin (jeune, généreux, sportif et "branché") critique à la télévision les anathèmes de J.M. Le Pen et sa fête de Jeanne d'Arc qu'un reportage vient de présenter à l'écran (le 10 mai 1987). La succession de ces deux discours fait immédiatement comprendre ce dernier jugement comme le sermon qu'un homme entendu – prenant soin de ne pas froisser l'électeur qui pense mal – pourrait tenir à un soudard entré en politique en affichant la contrition que sa grossièreté lui cause. Et ressentir la différence d'impact d'une passion viandue qui résonne dans les tripes de la France "profonde et éternelle" comparée à la remontrance d'une "peau vide de chair", selon l'expression qu'utilise J.M. Le Pen pour qualifier l'homme officiel, le professionnel de la politique. (On peut, en effet, partager un point de vue : "Les Bouches-du-Rhône seront un département à majorité musulmane dans vingt-cinq ans", a déclaré cet homme politique, cité dans Le Monde du 25 avril 1985, mais il y a la manière...)

Un journaliste au prénom très composé. Interrogeant J.M. Le Pen sur T.F.1 le 10 mars 1984 après le premier tour des élections cantonales, un journaliste, croyant embarrasser son invité, sort de sa poche le badge "Touche pas à mon pote" et demande : "M. Le Pen, que pensez-vous de ce badge ? Le porteriez-vous ? – Ah oui ! la main de Fatma ? répond l'autre. Ecoutez, je vais vous raconter une histoire. J'avais un ami musulman. Il était Français, me direz-vous, et c'est un lourd handicap. J'étais allé le soutenir dans un réunion électorale. Soit dit en passant j'ai été le premier Français à soutenir un musulman à une élection. J'ai perdu un œil au cours de cette réunion électorale. Malheureusement, je n'ai pu empêcher les tueurs du F.L.N. de lui loger quatre balles dans le ventre. Mon ami a survécu à cet attentat et a été élu député... Alors, 'Touche pas à mon pote', on ne me la fait pas"...

L'homme politique, le vrai, selon le cœur de J.M. Le Pen, c'est l'homme qui sait se mettre à l'écoute du peuple et qui est capable d'exprimer sa vérité profonde. Et non l'homme coupé du peuple selon une discrimination qui reproduit les castes et les privilèges de l'Ancien régime. Lors d'une manifestation organisée par un secrétaire d'Etat du gouvernement Chirac (un "son et lumière" vendéen) à laquelle tous les parlementaires étaient conviés – pas moyen d'empêcher Le Pen de venir – l'establishment politique prit bien soin de ne pas s'afficher avec ce député pas comme les autres, d'ailleurs écarté des officiels par la hiérarchie protocolaire. Réaction de l'ostracisé : "II semble qu'il y ait deux manifestations ici. Une pour les seigneurs et une autre pour les manants. Il ne me déplaît pas de faire partie des manants". En effet : comment ne pas se reconnaître, quand on est soi-même "peuple", dans ce mépris plus ou moins conscient et plus ou moins contenu de l'homme de pouvoir pour le manant ? Et, comment, alors, ne pas s'identifier à Le Pen ? "Ils" veulent le bonheur du peuple, mais le peuple veut le bonheur de Le Pen, c'est-à-dire le sien propre. Avec les moyens de Le Pen quand les technocrates et les politiques, impuissants à maîtriser la crise, apparaissent comme des faillis que protège leur statut de fonctionnaires. L'abord brutal et populacier de l'homme, contre lequel on met l'électeur en garde, ajoute, en fait, à sa séduction et démontre la vérité qui le distingue et qui le fait proche. ("Le côté robuste et massif du personnage, son bagout de bistrot qui fait croire qu'on taperait plus volontiers le carton avec lui qu'avec Chirac, Balladur ou Lecanuet"... "Les autres sont trop mous"... "Il faut arrêter ce bazar" – Le Monde du 5-6 juillet 1987). En se civilisant, il perdrait la face et serait bientôt remplacé par un autre poujade, à la mesure de la friche industrielle d'aujourd'hui comme le député de Saint-Céré l'était à la crise de la boutique. J.M. Le Pen est d'ailleurs déjà marqué sur sa droite par des hommes qui lui reprochent sa tiédeur. "J.M. Le Pen est un réformiste qui se trompe, car la démocratie n'est pas amendable". "En effet, la devise 'liberté, égalité, fraternité' constitue la plus grande foutaise jamais inscrite au fronton de nos édifices. Et c'est en son nom que s'est faite la pénétration de l'immigration". "Pour pouvoir lutter contre le mal, il faut lutter contre un régime qui va à l'encontre des idéaux nationalistes [...]. Moi, Castrillo, j'affirme que pour combattre l'immigration sauvage, il faut être raciste". En "choisissant la respectabilité républicaine", J.M. Le Pen se fait l'agent du "libéralisme de 1789, d'une révolution bourgeoise de merde. En 1790, le fric s'est emparé du pouvoir en France et depuis, il l'a gardé [...]. On ne peut demander aux Français d'aimer et de défendre une patrie qui les laisserait crever de faim alors que les cadeaux pleuvent sur le grand patronat, un grand patronat qui n'offre rien en échange" (Le Monde du 24 juin 1986). En république, la chose publique serait assujettie à la valeur d'échange, c'est-à-dire, en réalité, réservée à un petit nombre et indifférente à la qualité de national. Dans un tel régime, l'abstraction, le langage châtié et le corps policé sont de rigueur.

J.M. Le Pen confie avoir été "frappé", quand il était "petit garçon par des gravures représentant saint Bernard prêchant la croisade à des milliers de gens : Comment, me suis-je demandé, font-ils pour l'entendre au-delà du troisième rang? J'ai compris plus tard qu'il est un autre langage que celui de la voix qui est celui de la transmission de la foi, de l'esprit et du coeur". " Ce langage de vérité" passe "au-dehors du circuit des médias. Car, sans cela, comment expliquer que nous en sommes rendus là où nous sommes? Comment cela aurait-il pu se faire s'il n'y avait pas des forces immatérielles liées à l'essence même de la vie et du destin de notre peuple?" (Le Monde du 18 juillet 1987)


"De l'importance des concours de boules dans la riposte au Front national."
(Le Monde du 22 octobre 1987)

Les réunions automnales des cercles socialistes ont bruissé, cette année 1987, du témoignage d'Anne G., "journaliste débutante" qui, ayant "voulu en avoir le coeur net", est allée Au Front, selon le titre de l'essai qu'elle en a rapporté, adhérant au Front national et, pendant six mois, "se comportant en militante zélée dans les tristement célèbres quartiers nord de Marseille, où les gros scores du parti de M. Le Pen sont en corrélation avec la présence de nombreuses familles de travailleurs immigrés".
Au Front. C'est dire, de surcroît si ce témoignage est jugé "dérangeant" par le
Monde du 17 octobre 1987 qui le qualifie, par ailleurs, d'"extraordinaire" dans son aventure, d'"original" et d'"instructif" dans son analyse ("avec des mots simples qui font mouche", "des ressorts psychologiques qui expliquent l'essor du Front national dans ces milieux populaires où prédominaient auparavant les suffrages de gauche"), que les autres sont "à l'arrière". Et l'on peut comprendre alors que ce portrait duFront national "ne colle pas tout à fait aux caricatures habituelles".
Une découverte de la "descente aux enfers" effectuée par cette jeune femme qui a adopté le nom de plume de Tristan (vainqueur du Morholt :
chapitre 10 : Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion” : sur le destin d’un trait de l’échange matrimonial dans le Roman de Tristan) cet autre "beauf", c'est que l'"ennemi est gentil !" "Anne Tristan, qui s'attendait [...] à vivre au milieu d'un ramassis de brutes, n'en est pas revenue. Elle a découvert que les militants du Front national savent se montrer généreux, fraternels, solidaires avec tous ceux qui viennent vers eux parce qu'ils sont souvent 'paumés '".



Le vote en faveur de J. M. Le Pen apparaît comme celui d'une France "sinistrée". 71 %des électeurs du Front National jugent les hommes politiques "corrompus" (SOFRES, Le Monde du 26 mai 1987). Leur intérêt pour les idées de J. M. Le Pen a pour origine le chômage et la baisse du pouvoir d'achat (les catégories "employé", "ouvrier", "inactif - retraité" qui constituaient 37 % de l'électorat du Front National en 1984 représentent 63 % des intentions de vote à l'élection présidentielle de 1988). Quand 42 % des Français (toutes tendances confondues) jugent les hommes politiques "corrompus", comment ne pas considérer que si le Front National avait des solutions économiques (et non pas seulement symboliques et imaginaires) à la crise, que s'il était capable de mettre en place ces "permanences de type social" qu'il annonce (Le Monde du 11 novembre 1984 et du 17-18 février 1985) et que s'il avait des moyens de propagande équivalents à ceux dont disposent les partis politiques qui font une propagande contraire à la sienne (Albert Speer expliquait le succès du national-socialisme par le haut-parleur) son audience augmenterait encore ?


Dessin de Wiaz, Le Monde du 9 novembre 1989
Est-il citoyen "celui qui demeure dans la cité sans appartenir à aucune des catégories de la cité,
qu'on ne peut appeler ni commerçant, ni artisan, ni chevalier, ni hoplite, mais seulement pauvre ou indigent ?"
(Platon, Rép. VIII, 552 a).

Al Liederman, Rothco Cartoons, 1982)
La condition de l'immigré de l'intérieur :
exclu du droit d'asile et de la prime au retour.

Roubaix, capitale française du textile, qui a perdu 30% de ses emplois entre 1974 et 1984, est aujourd' hui "jonchée d'usines désaffectées, aux fenêtres crevées ou murées, de magasins ayant définitivement abaissé leurs grilles, et qui ressemblent à des dents creuses sur les boulevards". Les "chevaliers de Roubaix", "désireux de mettre fin au couvre-feu imposé par les voleurs", patrouillent : "Trois délits sur quatre sont commis par des maghrébins. Les gens vivent dans la peur et n'osent pas porter plainte par crainte des représailles". "On s'est dit : les lois n'existent plus. Personne ne s'occupe de la veuve et de l'orphelin", "il fallait tout reprendre à zéro". (Le Monde du 11 février 1986) A Maubeuge, "le secrétaire de la section socialiste désespère : 20 % de chômeurs dans une ville où seuls les immigrés restent, un score de 18 % pour le Front national dans cette terre ouvrière..." (Le Monde du 5-6 avril 1987). "A La Ciotat : poussée de l'extrême-droite et chute du parti communiste" (Le Monde du 15 mars 1987). "Les "quartiers Nord" de Marseille, longtemps chasse gardée du P.C., sont aujourd'hui des terres de mission pour le parti de M. Le Pen, qui compte faire ici des scores impressionnants." (Le Monde du 22 janvier 1986) A Vitrolles, Bouches-du-Rhône, le candidat du Front National obtenait 2,71 % des suffrages en 1981. Ce parti fait aujourd'hui, "sans implantation militante, jeu égal avec les socialistes". Selon les conclusions d'un groupe de réflexion local, le vote d'extrême-droite est alimenté par la désagrégation du tissu social. "L'effet Le Pen prend son ampleur dans une population déracinée, provenant souvent d'autres régions de France, qui a perdu ses référents culturels traditionnels pour des raisons souvent liées à des pertes d'emploi, une population déstabilisée vivant en partie une situation d'échec, exprimant une aspiration à prendre sa revanche sur la vie". "On a l'impression que ces électeurs sont irrécupérables". "Ces gens-là se sentent battus en tout [...]. L'idéologie de Le Pen les sécurise". (Le Monde du 11 juin 1986)


1989, 2007 : victimes et victimisation...

Cette idéologie rassemble des perdants et des perdus ; par l'âge, l'économie, le mode de vie, les valeurs, ses adeptes appartiennent déjà au passé. Et se vivent comme des victimes.

• "Peur, sentiment d'humiliation : le terreau du vote Le Pen", titre le Monde du 4 avril 2007. Un reportage dans le quartier de la gare de Creil révèle les sentiments politiques de "petits Blancs" "assiégés". Le premier déni de souveraineté est un déni territorial : il y a trop d'immigrés et du seul fait du nombre le territoire est "occupé". "Les mecs sont en bande, accoudés au-dessus des voies du RER : tu sens qu'ils veulent en faire leur territoire". "Ce qui est arrivé à la gare du Nord [une émeute déclenchée par l'interpellation d'un voyage sans titre de transport, le 27 mars 2007] se passera ici aussi". Le nombre multiplie l'identité et la souveraineté comme une évidence. "Moi, je suis immigré et j'ai toujours considéré qu'en tant qu'étranger je devais rester discret", dit un habitant d'origine yougoslave, français depuis quinze ans. Quand un retraité énonce que "la démocratie commence par la liberté", revendiquant "le droit ne pas [avoir à] raser les murs", il exprime un sentiment d'inversion de la maîtrise identitaire quand il faut modifier son comportement, changer de wagon ou faire un détour pour n'avoir pas à croiser les "bandes". Ce constat d'une "occupation du territoire" et d'un déni d'identité nourrit un ressentiment envers les pouvoirs tels que J.M. Le Pen n'a pas besoin de faire campagne : "sans l'écouter, conclut le reportage, ils ont retenu depuis longtemps son message sur la défense de Français et le rejet de la classe politique actuelle".

• Condamné et confondu à de multiples reprises, Robert Faurisson reste un négationniste impénitent. En tentant, à son tour, de faire condamner pour "diffamation", devant la 17e Chambre correctionnelle de Paris, le 12 mars 2007, Robert Badinter (qui l'a fait condamner une première fois en 1981) parce que celui-ci l'a qualifié de "faussaire de l'histoire", le 11 novembre 2006 sur la chaîne Arte, que peut-il bien espérer ? Probablement cet accusateur signe-t-il d'emblée conduite d'échec et posture de victime en prenant place, alors que le tribunal est encore vide, à gauche de la barre, côté des prévenus... Il sait que l'accusé, ce sera lui.

• Voici un "vieux journaliste solitaire, sans parti, sans lobby, sans franc-maçonnerie, victime de l'incroyable despotisme dans lequel nous vivons", selon ses propres termes (
Le Monde du 22 avril 1989), poursuivi pour injures et provocation à la haine et à la discrimination raciale. De quel "incroyable despotisme" est-il victime ? Il lui suffit de décliner son état-civil pour l'énoncer : il est né à Concarneau, "il n'y a pas beaucoup de juifs à Concarneau parce qu'il n'y a pas beaucoup d'argent"... L'article incriminé visait la journaliste Anne Sinclair, modèle de Marianne, après Brigitte Bardot et Catherine Deneuve. Il faut comprendre que cette personnification de la République sous les traits d'Anne Sinclair constitue pour l'extrême-droite antisémite le comble de l'insupportable puisqu'elle incarne et légitime l'inversion de l'ordre naturel : quand les juifs "ont tout" et "sont tout..." et que le national, lui, est devenu une victime (ce que le prévenu va s'employer à démontrer). De fait, s'indignait François Brigneau dans National Hebdo du 10-16 novembre 1988, les "caricatures [antisémites] de Caran d'Ache, sont devenues des portraits. Sur les prochaines barricades, Gavroche pourra chanter : "Je suis tombé par terre / C'est la faute à Sinclair / L'nez dans les détritus / C'est la faute à Fabius"...

Que la "caricature" soit maintenant le portrait officiel de la République, c'est bien "le monde à l'envers"... En effet : "Ils sont tout, ils ont tout, l'argent, la puissance, la télévision, la radio, la grande presse". En voici la preuve et voici la victime : "En face d'eux, me voilà, seul ou presque. Je n'ai pourtant fait que répondre à ces stars dans un modeste hebdomadaire qui tire péniblement à 70 000 exemplaires. Pour eux, c'était encore trop. Il leur faut maintenant couler
National Hebdo. Pourquoi demandent-ils 600 000 francs de dommages et intérêts ?" Le public ayant applaudi, le reportage poursuit : "Dans pareille ambiance, les témoins, de Michel Noir à Jean Lacouture, d'André Frossard à Bertrand Poirot-Delpech, ne pouvaient qu'être effarés, absourdis".

Une historienne, citée par R. Badinter lors du procès Faurisson-Badinter visé plus haut, après avoir fait le constat d'avoir à "apprendre à vivre avec ces faussaires", note : "On est dans le chagrin, eux sont dans la jouissance. Et leur jouissance semble immense". Cette jouissance n'est pas seulement la jouissance d'une bravade, d'un défi à la loi ou la manifestation d'un autisme pervers : elle constitue vraisemblablement pour ses sectateurs une manière de démontrer le bien-fondé de thèses réprouvées en se posant en victimes accusatrices.


Mais le succès du Front National ne serait pas seulement dû à l'espérance d'hommes "battus en tout". S'il y a "maintenant en France, comme le constate Le Monde du 15 juillet 1987, bon nombre d'électeurs qui votent en toute bonne conscience, ici ou là pour des représentants dont les thèses bafouent ouvertement les valeurs humanistes héritées de 1789", c'est aussi parce ce que l'exemple vient d'"en-haut". Le ministre délégué chargé des postes et des télécommunications a tenu à faire savoir que M. P. Arrighi, député du Front National, "[mangeait] avec une fourchette et un couteau, qu'il ne [bavait] pas et qu'il [était] intelligent" (Le Monde du 9 avril 1987). Mais ce ministre libéral, il est vrai, est distingué par un passé d'extrême-droite et ce député du Front National est agrégé de droit et conseiller d'État honoraire. Voici, d'un meilleur cru : sous le titre : "Echange d'amabilités entre M. Giscard d'Estaing et M. Le Pen", Le Monde du 25 février 1987 rapporte la teneur d'une lettre de l'ancien président de la République à J.M. Le Pen se "[félicitant] chaque fois qu'un des partis représentés au Parlement condamne le racisme et l'antisémitisme" – cette condamnation étant, on le sait, un cheval de bataille du Front National. En ces circonstances, il est vrai, M. Giscard d'Estaing avait besoin des suffrages des députés du Front National pour être élu à la présidence de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale et J.M. Le Pen s'était inopportunément senti offensé quand le député de Chamalières avait déclaré, à propos d'une éventuelle alliance de la majorité avec l'extrême-droite, devoir rejeter catégoriquement l'antisémitisme et le racisme. J.M. Le Pen avait alors écrit à V. Giscard d'Estaing pour lui faire préciser qu'un tel jugement ne saurait viser le Front National. L'intéressé se déclara satisfait de la mise au point.

Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire




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