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1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1-19.4
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3


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anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures

Chapitre 19


La reconnaissance de la forme humaine :
figures de l'altérité, de la morale et du droit
(les "trente glorieuses" et les trente pleureuses)

Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire


IV - 19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses


Une "totale imprévoyance". L'immigration, solution d'hier, "problème" d'aujourd'hui ?

Qu'est-ce que l'immigration dans un système qui a la production de marchandises pour fin ? Un moyen de résoudre un problème énergétique, de répondre à une demande de force de travail pour satisfaire à une croissance industrielle rapide. Dans le Nouvel Observateur du 18 mars 1983, Jacques Delors, ministre des finances, explique : "Dans les années soixante, la France connaissait un taux de croissance si soutenu que l'on n'avait plus que le mot d'expansion à la bouche. L'occasion eût été belle – et je l'avais alors proposé – de revaloriser la condition ouvrière et le travail manuel. Les gouvernements de l'époque n'ont pas su ou pas osé le faire. Ils ont préféré avoir recours massivement au travail immigré, moins payé, moins syndiqué et supposé plus malléable". Ce recours massif à l'immigration n'est pas nouveau en France. La reconstruction des années vingt, par exemple, fit largement appel à la main-d'œuvre étrangère. Un article du Monde du 16 octobre 1983, consacré à la mutation économique et sociale de la ville de Vénissieux entre les deux guerres – Vénissieux qui est aujourd' hui, avec son quartier des Minguettes, un symbole du "problème immigré" – met en lumière le rôle des travailleurs étrangers dans les usines de cette ville de la banlieue industrielle de Lyon, pour compenser le déficit démographique causé par la guerre (l 300 000 tués, 1 100 000 invalides ; surmortalité civile, déficit des naissances estimé à 1 400 000 – d'après Sauvy, 1965, I : 20-22), l'industrie française est dans la nécessité d'"importer" de la main-d'œuvre étrangère. Dans la région de Lyon, "l'immigration apparaît comme un [élément] majeur du renouvellement de la classe ouvrière [...] Au sein du prolétariat de Vénissieux, les étrangers font masse : 30,5% des ouvriers en 1921 et 49% en 1931. Bourg à dominante rurale avant la première guerre mondiale (6% d'étrangers en 1911), Vénissieux devient une ville industrielle qui compte 43,9% d'étrangers en 1931. De 1911 à 1931, la population a crû de 230% et la classe ouvrière représente alors 80,2% de la population active".

La "grande crise" devait exacerber la xénophobie. Chômage et récession laissaient face à face des communautés regroupées par quartiers. L'étranger devenait cause d'un mal dont il était la première victime. Sur la friche industrielle, l'inutile immigré apparaît, aux yeux de celui qui ne tire pas profit de son travail et du fait de sa seule présence, comme l'agent de l'insécurité. L'usine crée un monde qui n'a de sens qu'en fonction de son activité. La crise abandonne les hommes devant les débris d'un univers qu'ils n'ont pas créé. Simples exécutants, le plus souvent, d'un travail "en miettes" dont le concept technique et économique leur échappe le plus souvent, ils retrouvent alors la vérité d'un monde que la vérité de l'usine avait fini par occulter. Alors que la vérité de l'usine consiste en un salaire (une abstraction), la vérité de la crise se comprend par le recours aux schémas naturels de la dominance (une pulsion). L'hebdomadaire le Passe-Partout se fait le porte-parole de la réaction xénophobe. Ses articles résonnent de :"Nous sommes encore en France", "Les Français d'abord", "Enfin les Français vont pouvoir manger du pain chez eux"... Le numéro du 3 mai 1931 constate : "Nous ne sommes plus surpris maintenant de l'infime minorité de Français dans certaines usines, principalement dans la boîte à Maréchal-le-requin. Il existe là-dedans une proportion de travailleurs français infinitésimale, on compte neuf Espagnols ou autres métèques pour un Français". En réalité, selon l'auteur de l'article du Monde, "cette année 1931, les Etablissements Maréchal, fabrique de toiles cirées et de moleskines, emploient 911 personnes. Sur 547 ouvriers habitant la commune, 42,6 % sont Français". Grossissement typique d'une analyse dont la conclusion précède et fonde les prémisses. "La crise ! Mais il ne devrait pas y avoir de crise à Vénissieux ! [...] Un coup de balai, renvoyez au travail de la terre la plupart de ces nobles hidalgos qui sont d'ailleurs entrés en France comme travailleurs agricoles ; s'ils ne veulent plus travailler la glèbe, mais ma foi, nobles seigneurs, la frontière est ouverte, et bon voyage et surtout "long retour". (17 janvier 1932)

Le Passe-Partout du 14 décembre 1930 voit dans ces "Macaronis divers, Escargots variés venus des Calabres pouilleuses ou des Monts d'Aragon" (6 juillet 1930) la source d'une infection mortelle : "L'hygiène, dans cette cité bondée d'étrangers contaminés par toutes les affections hideuses que traînent derrière eux la misère et le taudis, l'hygiène dans cette malheureuse ville où la mortalité par la tuberculose et le rachitisme atteint des proportions effroyables, l'hygiène est une question de vie ou de mort". Les travailleurs étrangers ne sont pas les seuls visés par ces incantations sanitaires. Le Passe-Partout dénonce aussi la "face sémite d'un Blum" (7 décembre 1930) et, à cause de ses amitiés, se gausse d'Herriot, "Edouard 1er, roi des Judéos". (2 avril 1933) Il dit son intérêt pour le défi lancé par Hitler aux Juifs allemands : "Partout on trouve la puissante main d'Israël, et ce n'est pas mince entreprise que celle de Monsieur Hitler, voulant lui faire passer le collier de force. C'est la plus émouvante passe de lutte à laquelle il soit donné d'assister ; suivons-la avec l'intérêt qu'elle mérite et qui est vraiment prodigieux". (8 janvier 1933) "Les gens du Passe-Partout, conclut l'auteur de l'article du Monde (Philippe Videllier), n'étaient pas des nazis. Non, simplement de "vrais Français de France [...] la terre de justice, la Patrie du Bon Sens, la Mère des Libertés." (31 décembre 1933)

Composante essentielle du développement économique des pays occidentaux, l'immigration est pourtant perçue comme un sous-produit de ce développement. Un outil de production, ainsi qu'il paraît crûment quand le recrutement se fait dans le pays d'origine après des contrôles anthropométriques et médicaux exécutés en série et que les recrues sont transportées massivement dans les métropoles (dans les années soixante-dix, les entreprises allemandes recrutaient ainsi à Istanbul des ouvriers que des trains spéciaux convoyaient sur leur lieu de travail). Echange inégal et prototypique initié quand des milliers de paysans irlandais émigrent en Angleterre, à la suite de la famine de 1845-1846, et constituent une main-d'œuvre sous-payée pour les travaux les plus rudes de l'infrastructure industrielle.



Dessin de Jos Lambregs, De Nieuwe, Belgique, 1973.
Pendant les émeutes d'octobre 1988 en Algérie, à Ech-Cheliff (ex-Orléansville),
les manifestant ont amené le drapeau algérien et hissé à sa place un sac de semoule.

Le 17 septembre 1984, "une cérémonie inimaginable dans tout autre pays du monde se déroulait à l'Orange Bowl de Miami : en présence du vice-président, M. George Bush, neuf mille sept cent six personnes, en majorité d'origine cubaine, participaient dans ce stade à la plus importante cérémonie de naturalisation collective de l'histoire des Etats-Unis. Témoin d'honneur de ces nouveaux citoyens américains, M. Bush, retrouvant la philosophie qui animait les "pères fondateurs", voilà deux siècles, faisait l'éloge des Etats-Unis, "plus qu'un pays, une idée". Il ajoutait : "Nous sommes des immigrants ou des descendants d'immigrants, une nation enrichie par ceux qui ont choisi d'y venir". Quelques jours plus tard, c'était au tour du président Reagan d'assister, à Détroit, à une cérémonie du même genre rassemblant mille cinq cent quarante huit immigrants venus de quatre vingt deux pays différents. "Vous appartenez à un pays qui a été appelé le club le moins exclusif du monde", leur lançait-il. (Le Monde du 31 octobre 1984)

Cette réaffirmation circonstancielle de la doctrine, à la veille des élections présidentielles, ne va pas sans omission. À la fin du dix-neuvième siècle, "devant l'arrivée d'immigrants d'Europe de l'Est et du Sud, parlant des langues inconnues jusqu'alors sur le continent, commença à se poser pour l'establishment WASP (White Anglo-Saxon Protestant)... la question d'une limitation et d'une sélection à l'entrée du Nouveau Monde. Dès 1882, le Chinese Exclusion Act avait permis de prendre des mesures drastiques contre les Chinois, dont beaucoup avaient participé à la construction du réseau ferroviaire à travers le pays. C'est toutefois au début des années vingt que prit naissance la doctrine de la préférence ethnique fondée sur des quotas, qui devait rester, jusqu'en 1965, la base de la politique d'immigration. Priorité était donnée aux Européens du Nord et de l'Ouest... En 1965, les amendements apportés à l'Immigration and Nationality Act introduisaient la notion d'un plafond de trois cent mille arrivants par an avec un maximum de vingt mille personnes par pays. Il s'agissait en même temps de favoriser l'entrée de groupes particuliers : savants, techniciens, artistes."



Looking Backward.
Charge de Joseph Keppler, fondateur de Puck, au moment des vagues d'immigration des années 1880,
provoquées notamment par les pogroms russes
.

La pratique, on le voit, est plus nuancée que la doctrine. Les manifestations préélectorales évoquées ici – il s'agissait d'attirer les voix de la communauté hispanique – ne laissent pas paraître une difficulté que les contrôles renforcés aux frontières et les restrictions mises à la délivrance des visas n'ont pas résolu, l'immigration illégale. De 1970 à 1980, la population hispanique a augmenté à un rythme cinq fois plus élevé que l'ensemble de la population. Entre 1965 et 1984, cette communauté est passée de six à seize millions de membres, non compris les résidents illégaux dont le nombre est évalué à cinq ou six millions. Chaque année, de cinq cents mille à un million de personnes pénètrent illégalement aux Etats-Unis. Présentant son livre Les années Reagan sur Antenne 2, le 27 octobre 1984, Nicole Bernheim déclare : "Le vrai problème à résoudre, que l'administration soit républicaine ou démocrate, c'est l'entrée, chaque année, d'un million d'immigrants sur le territoire américain – dont la moitié, d'ailleurs, sont des clandestins. Ce ne sont plus des cerveaux européens, mais des loqueteux venus d'Amérique latine, des Caraïbes ou d'Asie".

Dans les pays de l'Europe de l'Ouest, les années 1973-1974 marquent à la fois la fin d'une période d'expansion continue et la fin d'une période d'immigration continue. Fermeture des frontières, répression des entrées clandestines, incitations au retour caractérisent les politiques d'immigration dès lors. Bien que la main-d'œuvre immigrée reste indispensable à l'économie de ces pays, la restructuration, imposée par la concurrence internationale, de secteurs industriels dans lesquels cette main-d'œuvre est concentrée (automobile, textile, charbonnages, sidérurgie) commande des licenciements qui la frappent de manière d'autant plus inexorable que cette restructuration consiste dans une adaptation technologique qui supprime ses emplois et demande une formation professionnelle fermée à ces hommes, le plus souvent arrachés aux campagnes, pour des raisons d'éducation et de langue. Les conditions objectives qui poussent à l'émigration s'aggravent cependant. L'accroissement du déséquilibre dit "Nord-Sud", la pression démographique et la misère rurale qui provoquent la formation des mégalopoles du Tiers-monde – les projections démographiques de l'époque évaluent à 31 millions d'habitants la population de Mexico en l'an 2000, à 25 millions celle de Sao-Polo, à 17 millions celle de Bombay – font du monde développé un puissant pôle d'attraction et d'espoir. En situation de crise (relative), l'immigration est associée, dans la conscience populaire, à la propagation du nombre, à la misère, à l'insupportable partage. Ces "loqueteux", pour reprendre l'expression citée plus haut, sont perçus comme une menace. Dans cet environnement, la législation des pays européens en matière d'immigration s'analyse comme un ensemble de mesures (les unes dictées par ce qu'il est convenu d'appeler le réalisme, les autres par ce qu'il est convenu d'appeler la morale ou, plus simplement, tempérées par le respect des principes généraux du droit) qui ont la fin de l'immigration pour objet.

A la question : "A qui profite l'immigration ?" il est répondu : à tous les nationaux qui bénéficient de l'apport, dans le produit national – qui a triplé en vingt ans – de ce travail moins payé, plus précaire, plus pénible. De 1960 a 1983, "le revenu national moyen par habitant passe de 5.888 F à 63.755 F, soit 10,8 fois plus en 23 ans, ce qui, déduction faite de la hausse des prix, représente une multiplication par 2,1 du revenu réel par tête" (Documents du CERC, n° 77).

Mais d'abord, visiblement et délibérément, à ceux qui l'organisent, dont la philosophie économique reconnaît en l'homme la force de travail par priorité sur toute autre valeur et dont l'intérêt compose la cité industrielle. Dans ce système, la tolérance raciale n'est pas une vertu, c'est une propriété, une indifférence à ce qui n'est pas "machine" en l'homme. (Cet homme-machine qui se trouve être, à une période donnée de l'histoire industrielle, une machine plus perfectionnée ou une machine plus économique est l'acteur passif du développement). L'entrepreneur embauche une main-d'œuvre. La culture, les croyances, la vie de ces hommes qui trouvent dans le salaire les moyens de réaliser leurs fins propres sont des éléments qu'il considère au mieux comme sans intérêt, au pire comme une entropie de la force de travail.

Qui pâtit, alors, d'un travail qui profite à tous ? Ces "automates" sont des hommes et leur présence signifie humanité pour ceux qui ne sont pas avec eux dans un rapport d'utilité, mais dans un rapport d'égalité ou d'opposition. L'entrepreneur et l'immigré ne se rencontrent qu'à travers l'abstraction de la tâche et du salaire ; leur humanité est idéalement sans commune mesure. Il y a une telle distance économique, sociale et culturelle entre eux, qu'on ne fait que tirer une conséquence du concept industriel en constatant qu'ils appartiennent à deux humanités, voire à deux genres différents. Mais pour ceux qui sont, eux aussi, des acteurs passifs de la société industrielle, la situation est autre.

Dessin de Pessin, paru dans Le Monde du 5 avril 1990.
A l'admonestation de l'ancien ministre R. Barre à ses concitoyens
d'avoir à considérer que c'est nous qui avions fait venir les immigrés et de les traiter en conséquence,
J.M. Le Pen répond :
"Ce n'est pas nous qui les avons fait venir, Monsieur Barre."

Nous exposerons cette différence de point de vue en examinant les implications du jugement suivant formulé par M. Jean Le Garrec, ministre de l'emploi du premier gouvernement socialiste, dans une déclaration à l'Alsace du 23 novembre 1982 : La politique de l'immigration a été "d'une totale imprévoyance entre 1960 et 1970".

Imprévoyance industrielle, puisque la main-d'œuvre immigrée ferait désormais obstacle à la mutation technologique. En 1982, l'usine Citroën d'Aulnay-sous-Bois comptait 65 % de salariés d'origine étrangère. (Ce taux était de 80 % pour ce qui concerne les 4.200 ouvriers dits "non professionnels"). L'usine Talbot de Poissy (17 000 ouvriers) comptait 40 % de travailleurs immigrés. Le Monde du 3 décembre 1983 analyse ainsi la politique de développement de Citroën : "Pour faire tourner les chaînes, on allait recruter depuis des années des travailleurs migrants dans le Sahel ou le Tafilalet une main-d'œuvre docile, âpre au travail et – ce qui ne gâtait rien – taillable et corvéable à merci. Mais cette main-d'œuvre, en vieillissant, acquiert de l'expérience. Sourdement, naissent les revendications qui ne sont pas synonymes de rentabilité. Faut-il changer d'immigrés ou changer de machines ? Le rêve néo-taylorien, sinon philanthropique, d'une robotisation à la japonaise – avec la prééminence du "bureau des méthodes" sur "l'atelier" – n'est pas étranger aux bouleversements technologiques qui annoncent la troisième révolution industrielle. Des robots, ou à la rigueur de nouvelles couches d'immigrés : voilà ce qui parut idéal au seuil de la crise. Chez Citroën, l'introduction de Noirs islamisés, puis d'un demi-millier de Turcs venus d'Istanbul ou des hauts-plateaux d'Anatolie fut peut-être une erreur de stratégie, car elle a renforcé la tonalité musulmane des usines où dominent les ouvriers maghrébins et africains". "...Et c'est bien ce qui a fait l'originalité du conflit chez Citroën et chez Talbot. "Notre grève, c'était d'abord l'affaire des Marocains" : c'est un "hadj" qui nous l'affirme, un "sage" musulman qui a fait le voyage de La Mecque et jouit, à ce titre, du respect de ses compagnons de travail, à Aulnay-sous-Bois". Cet article résume, à partir d'une situation concrète, un problème posé aux économies occidentales. Le patrimoine des industries ayant massivement recouru à la main-d'œuvre immigrée comporte un "outil industriel" frappé d'obsolescence (usure dite "morale" d'un outillage, par opposition à l'usure physique), obsolescence qui se complique de la capacité de cet outil à paralyser la production.

Ce rêve d'usine robotisée prend corps à l'usine Citroën d'Aulnay-sous-Bois, au prix d'un investissement de cinq milliards de francs. La nouvelle Citroën, sortie des chaînes automatisées en juillet 1986 est saluée d'un "Révolutionnaire !" par un petit Chinois qui fait le chevron de la victoire. Cette publicité, tournée sur la muraille de Chine, ne fait pas référence par hasard à l'Asie et à la révolution culturelle.

Selon une étude du BIT
Le nombre de robots devrait tripler ou quadrupler d'ici à 1990 dans les pays occidentaux.


Dessin de Saladin
illustrant un numéro spécial du Monde
"Les immigrés en France", octobre 1984

Dessin de Saladin
Le Monde du 5-6 décembre 1982 ("La fin des O.S.?")
"Robots remplacent balais", titre du Monde du 9 novembre 1985

La "grève des O.S." de l'automobile a donné le spectacle, largement répercuté par la télévision, d'un pays "à la merci" des immigrés. Selon un lecteur du Figaro-Magazine du 1er avril 1983, c'est ce spectacle qui a été cause de l'échec des socialistes aux élections municipales de mars 1983. Que la production automobile, valeur fétiche du citoyen et symbole de la réussite industrielle du pays, puisse être arrêtée par des travailleurs immigrés, voilà bien le comble de l'insupportable. Les grèves de l'hiver 1982-1983 ont éclaté dans un climat d'opposition entre les pays d'Islam et les pays occidentaux. Le ministre de l'intérieur, Gaston Deferre en a imputé l'initiative à des "mouvements chiites" et le premier ministre, Pierre Mauroy, a, de son côté, déclaré : "Les travailleurs immigrés sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec la réalité sociale française". Après avoir rappelé : "Nous respectons pour tous les travailleurs la liberté de religion comme la liberté syndicale. Mais il est clair – et je serai intransigeant sur ce sujet – que l'expression religieuse ne peut pas être institutionnalisée dans les entreprises qui sont avant tout des lieux de travail dont la finalité est la production de biens et de services". Le ministre du travail, Jean Auroux, affirme sa résolution : "Je ne tolérerai pas la création de syndicats particularistes fondés sur une finalité qui ne serait pas la défense des salariés ou qui serait un regroupement d'étrangers refusant d'accepter les règles de notre pays. Si les immigrés commettaient une telle erreur, ils se situeraient en dehors du cadre de la loi." (Paris-Match du 17 février 1983). Pour le responsable C.G.C-métallurgie, un tel syndicalisme "arabe ou immigré est en train de naître" (id.). Attisée par la surenchère de la C.G.T. et de la C.F.D.T., en concurrence, après le vote par le Parlement de la nouvelle loi sur la représentation syndicale, pour s'implanter chez Talbot et Citroën, entreprises aux "syndicats-maisons", la "grève des O.S." aurait permis le développement d'un "syndicalisme"proprement ethnique ou religieux. La convergence des revendications syndicales et des revendications immigrées : la personnification par l'immigré de l'action syndicale donnaient à cette grève une signification deux fois révolutionnaire. Cette image contre-nature de l'immigré maître de l'usine fit longtemps la une des journaux. Ainsi le numéro 12 de Magazine-Hebdo illustre-t-il les résultats d'un sondage sur l'immigration, entre autres clichés, par une photographie représentant un Noir musulman en prière, un macaron de la C.G.T. agrafé à la veste, et une autre qui met en évidence la visière rouge, marquée du sigle du même syndicat, serrant la chevelure crépue d'un gréviste noir (infra) – sinistre alliance du rouge et du noir, de la révolution et de la barbarie. Comment de telles images, propres à terroriser le rentier : considérant l'économie en proie à la grève sainte (synthèse du fanatisme musulman et du fanatisme ouvrier) pourraient-elles rester sans effet sur la conscience commune ?


"Imprévoyance" technique d'industriels dépassés par le "progrès" et fatale "imprévoyance" de décideurs ayant inventé des solutions qui sont devenues des "problèmes". "Totale imprévoyance" d'un démiurge qui, tel le créateur du Golem, verrait sa créature, sa "matière" ("golem") se retourner contre lui.

Ces hommes qui constituent, dans le concept de la société industrielle, une force de travail à l'état brut, sont des hommes. Et cette évidence de l'identité humaine contient ce que l'on nomme le "problème de l'immigration". Lorsque l'humanité du capitaine d'industrie ou de l'actionnaire rencontre celle de l'immigré, c'est d'une manière privée et non pertinente. Il en va autrement pour qui n'a pas opéré cette suspension fonctionnelle du jugement d'humanité nécessaire à l'entreprise industrielle. Pour les actionnaires ou pour les responsables de l'industrie automobile, la grève des O.S., même si elle repose sur ce qu'ils conviendront d'appeler un "problème humain" (qui se résume à ceci que l'entrepreneur et le salarié cessent de se rencontrer dans l'échange que l'un fait de sa peine et l'autre de son argent) n'est qu'un intempestif arrêt des chaînes de montage. Pour les cadres de maîtrise, chefs d'ateliers, agents techniques, cet arrêt de la production est vécu dans une confrontation humaine. Quand ces ouvriers qui retournent leurs outils contre leurs "chefs" sont des étrangers, "c'est le monde à l'envers". L'hostilité envers l'immigré se révèle dans ces situations où il quitte son rôle d'automate industriel ou d'auxiliaire des services. Hors cet état de dépendance muette, il devient une menace. En situation de crise économique "deux millions de chômeurs, c'est deux millions d'immigrés en trop" (slogan du Front National). "S'il y avait moins d'immigrés, il y aurait moins de chômage, moins de tension dans certaines villes et certains quartiers, un moindre coût social". (Jacques Chirac à Libération du 30 octobre 1984) Chômage, insécurité, surcoût social, alors que le recours à l'immigration avait pour but de répandre la croissance et d'assurer le mieux-être à un moindre coût, voilà, s'il en est, une solution qui est devenue un "problème".

Flamme de la liberté. - Un rapport des conseillers économiques à la Maison Blanche fait valoir, en février 1986, le caractère préjudiciable à l'économie américaine des mesures restrictives envisagées pour stopper l'immigration : le travail immigré réduit le coût de production des biens fabriqués aux Etats-Unis. - L'économie française a besoin des immigrés clandestins, telle est la conclusion d'une étude consacrée à l'Economie politique des migrations clandestines de main-d'oeuvre (Moulier-Boutang, Garson, Silbermann, 1986). Disponibilité, docilité, flexibilité – quand la législation impose des contrats et des conditions – sont les qualités de cette main-d'œuvre infériorisée à laquelle ont recours, principalement, les entreprises où l'activité est saisonnière. (En 1986, 34 % des infractions sont relevées dans le bâtiment, 14,2 % dans le textile, 15,8 % dans les hôtels, cafés et restaurants, 12,6 % dans l'agriculture.) Le contrôle administratif n'aurait d'ailleurs pas pour fin d'empêcher le travail illégal, mais de le diriger. "Les contrôles aux frontières ou les sanctions contre les employeurs sont inefficaces. Leur objectif réel n'est pas de supprimer le travail clandestin des étrangers, mais de le cantonner sciemment dans certains secteurs. Les inspecteurs du travail réfléchissent à deux fois dans le cas où il est flagrant que l'emploi "français" apparaît lié à l'emploi "immigrés clandestins". En économie libérale, on ne saurait porter un jugement comme celui-ci qui énonce que "la collectivité immigrée coûte plus cher qu'elle ne rapporte" (selon un avocat de Toulouse, candidat du Front National aux élections régionales - Le Monde du 28 novembre 1985). Un tel calcul n'aurait de sens qu'en termes de comptabilité nationale et, significativement, il n'existe aucune statistique, aucune étude qui permettrait de réaliser ce compte déplacé. L'idée n'en peut procéder que d'une critique ou d'une crise du libéralisme et certaines dispositions de la loi "Informatique et libertés" feraient d'ailleurs obstacle à son propos. Dans la société libérale (idéale), le calcul est le propre de l'agent économique, l'instance étatique étant seconde, garante des formes. L'entrepreneur ne saurait donc avoir cure du coût d'un travailleur qui sort de son champ comptable. Un entrepreneur qui se soucierait du bien général (Adam Smith note que l'espèce est rare et qu'il n'est pas besoin de longs discours pour la persuader de son erreur) serait vite emporté par la loi du marché. C'est au contraire parce qu'il sait compter qu'il a recours à la main-d'œuvre clandestine, par exemple. Et nécessairement : quand les charges sociales représentent la part majeure du salaire, comme dans le bâtiment ; quand le phénomène de sous-traitance en cascade contraint l'exécutant à user de l'illégalité ; quand l'établissement du clandestin – c'est dans l'attente d'une régularisation qu'il accepte les travaux les moins rémunérés – réamorce la pompe de l'immigration clandestine.


suite de la page 19.4 : 19.41

Plan du dossier :

19.1 Exorde
19.11 "Et ta sœur !" Différence des sexes et territorialité : relevé des grafitti de la Sorbonne, mars 1982
19.2 Variations sur le prochain
19.3 Quand la théorie de la société est la théorie du marché
19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses
19.5 De Tati à Tati
19.6 Gradations dans l'expression de l'allophobie et dans son aveu
19.7 Territoire, proxémie, proximité : le proche et le lointain
19.8 Appartenance commune
19.9 Guetteurs au créneau
20.1 Othello, ou la tragédie de l'apparence
20.2 Phénotypes et stratification sociale : la naturalisation du droit
21.1
L'empire de la liberté : la techno-structure par l'exemple, neutralisation des fonctions et des genres
21.2 Loi du renouvellement technique et conséquences...
21.3 Hormones et territorialité : la dominance à l'épreuve de la valeur morale de la différence
21.4 L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (1) : liaisons
21.5
L'individu, sentinelle avancée de l'espèce (2) : déliaisons
21.6 Logique du vivant, morale du vivant
21.7 Médialangue et culture-jeunesse, distance réfractaire et période réfractaire




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