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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation et la Découverte : 16
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures



8.16 Aux origines de l'anthropologie

(Fiche pédagogique n° 17)
(cette fiche comprend trois parties)


Cette page web concerne deux moments de l'histoire de la discipline : le choc de la Découverte et les premiers projets scientifiques d'exploration des mondes découverts… L'anthropologie étant une science humaine (homo homini homo) on pose ici, dans un propos de recension et pour se préserver des majorations du présent, qu'un même intérêt, quel que puisse être son parti-pris, est mobilisé dans le regard de l'autre.

1) La découverte des Indes et la cosmologie européenne…

« Il mondo è poco » écrivait Colomb dans une lettre de 1503 adressée de la Jamaïque (« Al Re e alla Regina di Spagna », « data nelle Indie nella isola di Ianaica a 7 di Iulio del 1503 », dans : Lettere autografe di Cristoforo Colombo nuovamente stampate, Biblioteca rara, vol. 16, p. 121, 1863, Milan : G. Daeli). Ouvert à l'exploration et à la compréhension, le monde se révèle en effet « petit ». Non pas dans le sens où Colomb l'entendait qui pensait en avoir fait le tour – à tout le moins avoir fermé la boucle et atteint Cipango. En 1513, Balboa, traversant l'Amérique centrale, atteindra la côte Pacifique, démontrant l'erreur aventureuse de Colomb (qui croyait « avec des citations de l'Écriture sacrée » que la terre occupait les six septièmes du globe) et c'est la circumnavigation, réalisée par Magellan (1519-1522), qui en donnera la mesure en le mettant à portée. Les Pères de l'Église réputaient « plein » ce monde « de peu » (« Le monde est déjà plein et ne nous contient plus » : Jérôme, Adversus Helvidium, 21 ; Chrysostome, Perì parthenías, 14, 17 et 19), le voici maintenant quasi vacant, offert à la faveur de cette déchirure critique de l'œkoumène. Offert ? l'histoire de l'Europe moderne tient dans cette disproportion des moyens de déprédation et d'exploitation du « vieux monde », comparés aux moyens de conservation des mondes « découverts ». « Quel Physicien de l'Antiquité eût jamais soupçonné, s'exclame De Pauw, qu'une même Planète avoit deux Hémisphères si différents, dont l'un seroit vaincu, subjugué et comme englouti par l'autre, dès qu'il en seroit connu, après un laps de siècles qui se perdent dans la nuit et l'abyme des temps ? » (« Discours préliminaire » des Recherches philosophiques sur les Américains, 1771, p. IV).

« C'est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l'autre. Tout ce qui a paru grand jusqu'ici, semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle », écrira Voltaire dans l'introduction de son Essai sur les Mœurs et l'esprit des Nations (Collection complète des œuvres de Voltaire, tome dixième, 1769, p. 1). Dans son Hispania victrix, publié en 1553, Francisco López de Gómara prononçait : « La mayor cosa después de la creación del mundo, sacando la encarnación y muerte del que lo crió, es el descubrimiento de las Indias », Hispania victrix. Primera y secunda parte de la Historia general de las Indias… hasta el año 1551, ici cité dans : Biblioteca de Autores Españoles, XXII, pp. 155-455, p. 156). Pour qualifier l'importance de cette révélation d'un autre monde, qui fait pièce à l'ancien (et qui, si l'on interprète Gómara, n'a pas été racheté par la mort du Christ), Alexander von Humboldt, dans son Examen critique de l'Histoire de la géographie du Nouveau continent, rapporte un témoignage d'époque, celui de l'historien d'origine italienne, Pietro Martire d'Anghiera (1457-1526), attaché à la cour de Castille au moment de la découverte de Colomb, à qui le liait « une amitié personnelle ». « Chaque jour, écrit Anghiera, il nous arrive de nouveaux prodiges de ce Monde Nouveau, de ces antipodes de l'ouest qu'un certain Génois (Christophorus quidam colonus, vir Ligur) vient de découvrir. Notre ami Pomponius Lætus n'a pu retenir des larmes de joie lorsque je lui ai donné les premières nouvelles de cet événement inattendu […] Il était réservé à nos temps de voir accroître ainsi l'étendue de nos conceptions et paraître inopinément sur l'horizon tant de choses nouvelles » (Examen critique de l'Histoire de la géographie du Nouveau continent et des progrès de l'astronomie nautique aux XV, et XVIe siècles, Paris, 1836, t. I, p. 4-5). Anghiera  proposerait volontiers, à l'instar de ce que faisaient les hommes de l'antiquité  « de ranger au nombre des dieux les héros dont le génie et la grandeur d'âme découvraient des terres jusqu'alors inconnues » les « découvreurs de pays nouveaux »… - De Orbe novo, par Pierre Martyr Anghiera, trad. Paul Gaffarel, Paris : Ernest Leroux, 1907, p. 5). Humboldt, qui compose cet ouvrage dans la première moitié du dix-neuvième siècle, compare cette découverte à ce que serait l'impossible révélation de la face cachée de la lune. (Avec cette différence notable, toutefois, que même si la rotation synchrone de la lune – sa période de rotation étant égale à sa période de révolution – rend cette face invisible de la terre, on sait qu'elle existe.)


Celle-ci, dévoilée par les missions Apollo des années 60-70, est aujourd'hui visible grâce aux photographies prises pendant près de quatre années par la sonde spatiale Lunar Reconnaissance Orbiter lancée en 2009, photographies qui ont permis aux techniciens de la NASA de réaliser une vidéo représentant la rotation totale de l'astre.


Le choc cognitif et culturel de la découverte du Nouveau monde reste aujourd'hui toujours aussi difficile à représenter : « Jamais une découverte purement matérielle en étendant l'horizon n'avait provoqué un changement moral plus extraordinaire et plus durable » écrit Humboldt (p. IX). «…La plupart des questions importantes qui nous occupent encore aujourd'hui sur l'unité de l'espèce humaine et ses déviations d'un type primitif, sur les migrations des peuples, la filiation des langues, plus dissemblables souvent dans les racines que dans les flexions ou formes grammaticales… » (p. 6) Un des objets des enquêtes auprès des Indiens sera de savoir si leurs traditions conservaient la mémoire des évènements de l'Ancien Testament. Ce dont le cordelier André Thevet (vide supra) ou les jésuites José de Acosta (le « Pline du Nouveau monde », qui, dans son Historia natural y moral de las Indias, 1590, examinera les différentes possibilités du peuplement des Amériques) et Jean-François Lafitau (Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps - 1722) attesteront à leur manière. C'est en réalité l'ensemble des civilisations qui s'offre à l'observation sous un jour nouveau. Sans doute la découverte des Indiens, alors que se défait l'unité de la chrétienté, offre-t-elle un nouveau terrain missionnaire, mais l'impossible annexion du Nouveau monde à la cosmologie de la Bible ouvre aussi un champ neuf, celui d'une anthropologie qui rendrait compte, avec la considération de « ces antipodes de l'ouest », de ce scotome de l'anthropologie chrétienne. L'homme se trouve de nouveau seul. La Découverte : une injonction à penser l'humanité autrement.

2) De la cosmographie de la Renaissance à la cartographie de la Découverte

La Cosmographie universelle, contenant la situation de toutes les parties du monde avec leurs proprietez et appartenances, de Sébastian Münster (1544), qui connaîtra de nombreuses éditions, sous diverses formes et en six langues, compte parmi les premiers ouvrages à intégrer dans un même plan le monde européen, les mondes orientaux et le Nouveau monde. L'idée d'inventorier les manières et les coutumes de l'humanité, selon le propos de Johann Boemus dans son Omnium gentium mores (dont la première édition est de 1520), inspire Münster. Par sa volonté totalisante et son souci d'actualité, sa Cosmographie préfigure les encyclopédies, rassemblant les données géographiques, généalogiques, zoologiques et botaniques du monde connu. Mais sa vision du monde est foncièrement immobile ; le Nouveau Monde n'impacte pas l'Ancien.

« En laquelle, suivant les auteurs plus dignes de foy, sont au vray descriptes toutes les parties habitables, et non habitables de la Terre, et de la Mer, leurs assiettes et choses qu'elles produisent depuis la description et peincture Topographique des régions, la difference de l'air de chacun pays, d'où advient la diversité tant de la complexion des hommes que des figures des bestes brutes […] S'y voyent aussi d'avantage, les origines, accroissemens, et changemens des Monarchies, Empires, Royaumes, Estatz, et Republiques : ensemble les mœurs, façons de vivre, loix, coustumes, et religions de tous les peuples, et nations du monde. »

Münster affiche une ambition « cosmographique » : Ptolémée, « prince des astronomes » est sa référence (voir illustration), mais sa manière s'apparente davantage à une « chorographie historique » des peuples et à un inventaire des curiosités qu'à une cosmographie à la façon de Ptolémée. « La géographie, écrivait Ptolémée, [soit la cosmographie, pour les hommes de la Renaissance] partage la Terre selon les cercles du Ciel ». Tandis que la chorographie (khora : contrée, la description, la topographie) rapporte ce qui se voit à l’œil, la géographie décrit ce qui se voit par l’esprit. La géographie ne s’épuise pas dans la seule observation, elle n’a pas pour objet l’empirie, c’est une science et c’est le calcul qui lui donne ses outils. « La géographie, est une imitation graphique de la partie connue de la terre […] dans son unité et sa continuité […] Tandis que la chorographie a pour objectif l’étude des réalités partielles […] la géographie, elle, vise à donner une vue d’ensemble » (Géographie, I, 1) (voir sur ce site : Eratosthène et Ptolémée). La cosmographie de la Renaissance est loin de ce programme. Dans son Journal de voyage, Montaigne formule un regret : « Il n'avoit veu les livres qui le pouvoint avertir des choses rares et remarquables de chaque lieu, ou n'avoit un Munster, ou quelque autre dans ses coffres » (« C'est-à-dire la Cosmographie de Sebastien Munster, surnommé le Strabon de l'Allemagne », commente l'éditeur du Journal de Voyage, 1774, tome premier, p. 101). En dépit de sa pétition de fidélité à Ptolémée, la production de Münster se révèle une description à hauteur d'homme, un Baedeker (si l'on peut dire) utile au voyageur, et non une cartographie scientifique qui aurait, sur le modèle de Ptolémée, des tables de coordonnées pour base. Le succès de la Cosmographie tient à la qualité de ses illustrations, de ses cartes avec des vues de villes, ainsi qu'à l'étendue du réseau de collaborateurs auxquels Münster a fait appel. Parmi la quarantaine de peuples documentés, outre les Germains et les européens, proches, ce sont les Tartares et les Turcs, autres et redoutables, qui font l'objet des développements les plus conséquents. Alors qu'il lui est reproché par le portugais Damian de Goa (1502-1574) d'avoir décrit des choses qu'il n'a pas vues, Münster « confesse qu'il y a beaucoup de choses en ce monde si ample qu'il a passées ou traitées légèrement », n'ayant pu écrire « plus que ce que les autres lui ont mis en main » (conclusion de l'édition française de 1556, p. 1429). Il laisse donc à ceux qui viendront après lui le soin de parfaire l'œuvre. Il donne une manière de rôle de ses autorités sous le titre : Catalogus Doctorum Virorum Quorum Scriptis et Ope Sumus Usi et Adiuti in Hoc Opere (édition latine de 1552). La Cosmographie, qui se veut une somme actualisée du savoir sur les peuples, moderne par ce souci et par son esprit de synthèse, mêle en réalité géographie, histoire et merveilleux. Le genre devait être supplanté par la cartographie scientifique (le portugais Diego Ribeiro, auteur du Padrón real de 1529, marquant cette discipline où l’information est cumulative), par l'histoire naturelle (incluant l'histoire naturelle de l'homme) – et, pour la curiosité des voyages, quand les lecteurs deviennent des voyageurs qui observent « pour l'utilité de leur pays », par les manuels de l'ars peregrinandi, qui se multiplient dès la deuxième moitié du XVIIe siècle et qui anticipent les instructions pour les enquêtes de terrain sur les mœurs et les coutumes (voir infra). Quand le monde à contempler des cosmographies devient un monde à parcourir et que l'observation directe devient une condition du savoir.


Dès 1507, Martin Waldseemuller, de Saint-Dié-des-Vosges, avait publié, avec sa Cosmographiae introductio, une carte du monde comportant la représentation du Nouveau Monde, l'une d'elle portant le titre : « UNIVERSALIS COSMOGRAPHIA SECUNDUM PTHOLOMÆI TRADITIONEM ET AMERICI VESPUCI ALIORUMQUE LUSTRATIONES ». La Cosmographia Universalis de Münster développe, elle aussi, une version de la carte de Ptolémée, avec « La table des Isles neusues, lesquelles on appelle isles d'occident et d'Indie pour divers regardz ». Associer le nom d'Americo Vespuci à celui de Ptolémée, c'est décrire le monde en enjambant le Moyen Âge et la Révélation. Mais cette cosmographie conserve la division du monde en trois continents : le Nouveau monde est fait d'« isles » : Cuba, Floride et Brésil, bien que différemment représentés, sont qualifiés du terme générique d'« isles », au même titre que le Japon (Zipangri).
(La carte de Waldseemuller est la première représentation du continent américain, entre l’Europe et l’Asie, et de ce que l'on dénommera l'océan Pacifique, Zipangri faisant face à l’Amérique du nord). Le patron mental, cosmo-théologique – qui n'a rien de cosmographique ni de cartographique – reste le modèle « T en O », monde triparti associé à l'idée du peuplement de la terre par les fils de Noé ; l'œkoumène chrétien est divisé en trois parties par l'inscription de la lettre T dans le cercle qui figure l'océan.) Il est plus économique de penser la nouveauté dans les anciens schémas. La partie du livre V intitulée « Des nouvelles isles, comment, quand et par qui elles ont été trouvées » rapporte les voyages de Colomb (les informations ethnographiques sont vraisemblablement tirées de de Orbe novo et Opus epistolarium de Pietro Martire d'Anghiera, cité plus haut), le périple de Magellan (« Comment le duc de Magellan vint par un destroit de mer d'Occident en orient à diverses isles où il mourut ») et « quatre navigations d'Americ Vespuce ». Les Canibali paraissent résumer le Nouveau monde (illustration infra) et rien ne perce, chez Münster, du choc théologique et culturel de la Découverte.

"Tabula novarum insularum, quas diversis respectibus Occidentales et Indianas vocant",
Cosmographiae universalis, lib. VI . . . (Basle, 1554), carte 14.

Armé du savoir antique et prospectant un monde inconnu, l'homme des Temps Modernes doit redéfinir la science de l'homme, dont l'alpha est évidemment la reconnaissance de l'espèce dans la diversité de ses expressions. L'humanité des Indiens défendue par un Bartolomé de Las Casas ou un Francisco de Vitoria qui affirment que ceux-ci sont les légitimes possesseurs de leur terre ne relativise pas seulement le droit de conquête, elle interroge en retour l'humanité de l'Europe. Illustrée par Vitoria, la symétrie de la maxime Homo homini homo n'admet pas d'exception. L'équivalence des hommes entraîne pleine reconnaissance de leurs droits, la Découverte (les « mechaniques victoires » [viles victoires] que stigmatise Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI) ne constitue donc pas un titre juridique. L'occupatio bonorum nullius n'a pas plus de valeur qu'elle en aurait si c'étaient les Indiens qui nous avaient découverts : non plus quam si illi invenissent nos (Relectio de Indis, o libertad de los Indios, edicion critica bilingüe por L. Pereña y J. M. Pereze Prendes, Madrid, 1967, I, 2, 10, p. 54).


Ce cas de figure de la confrontation des civilisations constitue un passage obligé pour exposer leur vocation propre – et leur rapport de force :
- C’est Cornelius De Pauw qui spécule : « Si les Caraïbes étoient venus, dans leurs canots, attaquer l'Espagne, comme les Espagnols ont été attaquer l'Amérique, ces Caraïbes eussent été exterminés jusqu'au dernier, avant que d'avoir vu les clochers de Séville » (Défense des Recherches philosophiques sur les Américains, p. 155, Berlin, 1772) ;
- ou Jared Diamond imaginant Atahualpa arrivant à Madrid pour capturer le roi Charles 1er d'Espagne… (Jared Diamond, 1997, Guns, Germs and Steel : The Fate of Human Societies, p. 62 et sq.).
- C’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui relève que « la ‘Pensée sauvage’, c’est une pensée qu’un Européen a su découvrir, [et que] ce ne sont pas les penseurs sauvages qui ont découvert notre pensée » (Emmanuel Lévinas dans : F. Poirié, Emmanuel Lévinas, qui êtes-vous ? Lyon : La manufacture, 1987, p. 114.).
- Ce sont les singulières navigations de l’amiral Zheng He, à la tête d’une flotte dont le vaisseau maître mesurait 460 pieds (140 m.) et pouvait transporter plus de 500 hommes, qui parcourt l’océan Indien au début du XVe siècle, avant l’arrivée des européens, explore les côtes d’Afrique jusqu’au Mozambique et qui rentre en Chine au terme d’un périple où le déploiement de puissance se résout en diplomatie… C’est que, note le Père Adriano de las Cortes « La Chine possède en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie humaine, et [que] s'il existe un royaume qui n'ait pas besoin des autres, c'est bien lui. Bien plutôt, c'est d'elle que sortent quantité de marchandises » (Le voyage en Chine d'Adriano de las Cortes s. j. (1625), Paris : Chandeigne, 2001, p. 225). De fait, les missions de Zheng He sont abandonnées à la mort de l’empereur Yongle.


En dissociant le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel en cette rencontre d'humanité, Vitoria affranchit le droit de la théologie et, par voie de conséquence, libère la réflexion sur l'homme. C’est la réplique au requerimiento (1512), la « sommation » de Juan López de Palacios Rubios, juriste de la couronne espagnole qui faisait remonter le droit de conquête à une décision divine (les Ordonnances de Burgos datent de 1512). En effet, argumente le requerimiento, en raison de la multiplication et de la « division des hommes dans un grand nombre de royaumes et de provinces » « il y a cinq mille ans et plus », Dieu chargea « un de ces hommes nommé Saint Pierre d’être le souverain de tous les hommes ». Cet homme, dont « le siège est à Rome », « père et souverain de tous les hommes », est le prédécesseur d’« un des pontifes passés », celui « qui a fait don des îles et de la terre ferme qui se trouve au-delà de la mer de l’océan » à l’Espagne et au Portugal (dans : Colección de Documentes inéditos para la historia de Ultramar, XX, p. 311-4). L’histoire, qui commence avec la dispersion des hommes sur la planète, s’achève ainsi avec le traité de Tordesillas… Récusant le pouvoir universel des papes et le pouvoir particulier des rois d’Espagne, Vitoria invoquera la « loi naturelle » pour mettre en dialogue l’Ancien monde et le Nouveau. Papam nullam potestatem habet in barbaros istos, neque in alios infideles (Relectio de Indis, o libertad de los Indios, edicion critica bilingüe por L. Pereña y J. M. Pereze Prendes, Madrid, 1967, I, 2, 8, p. 51) ; Imperator non est dominus totius orbis (I, 2, 2, p. 36). Avant l’arrivée des Espagnols, argumente Vitoria, les Indiens se gouvernaient, il serait injuste de leur refuser, à eux qui ne nous ont jamais offensés, ce que nous accordons aux Sarrasins et aux Juifs, ennemis perpétuels de la religion chrétienne. A ceux-ci nous ne dénions pas la propriété de leurs biens, tant qu’ils n’ont pas occupé des terres de chrétiens. Barbari erant et publice et privatim ita veri domini, sicut chrisitiani […] Et grave esset negare illis qui nunquam aliquid iniurae unquam fecerunt, quod concedimus de saracenis et iudaeis, perpetuis hostibus religionis christianae, quos non negamus habere dominium rerum suarum, si alias non occupaverunt terras christianorum (I, I, 16, p. 30). Les thèses de Vitoria, reprises ou discutées par Hugo Grotius, Samuel de Pufendorf ou John Locke (via Grotius) vont inspirer les principes du droit international.


Première édition des Relecciones de Francisco de Vitoria (1557)
(Biblioteca Nacional de Madrid
)

3) De la représentation du monde à l'analyse de sa diversité, les « Idéologues » et la fondation des sciences humaines

Le sens reçu du mot « idéologie », discours coupé du monde ou prisme déformant de la réalité (comme son sens académique, d'ailleurs, système d'idées générales ou construction collective de l'esprit) a largement effacé de l'histoire ceux qui se dénommaient les « Idéologues », dont l'école de pensée est pourtant à la source des sciences humaines, telles qu'on se les représente aujourd'hui dans leur visée à la fois rationnelle, pluridisciplinaire et totalisante. Les Idéologues sont, bien sûr, les continuateurs des Encyclopédistes, qui selon le mot de Cabanis « ont préparé le règne de la vraie morale, et l'affranchissement du genre humain » mais, à la différence des encyclopédistes, ils assument des charges politiques qui leur permettent de mettre en œuvre leurs convictions. L'« Idéologie », expose un dictionnaire de philosophie (cité par Picavet, Les Idéologues. Essai sur l'histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, etc. en France depuis 1789, 1891, p. 21), « alliée de la Révolution française, naît et grandit avec elle, les Idéologues sont les mêmes à la Convention et à l'Institut… ». De surcroît à cette originalité de carrière, les membres de cette école de pensée, aussi divers que créatifs, tant philosophes, juristes, scientifiques, économistes (Cabanis, Bichat, Pinel, pour la médecine, Lavoisier, Laplace, Monge, Berthollet, Lamarck pour les sciences, Destutt de Tracy,Volney, Daunou, Condorcet, Sieyès, Say pour la philosophie et l'économie) partagent des convictions sociales.


Cabanis, dans l'introduction du premier mémoire des Rapports du physique et du moral de l'homme remonte à la moitié du siècle pour trouver l'origine de ce mouvement de fond qui s'exprime à la fois dans les bouleversements politiques et dans les mouvements de pensée de son temps – et qui caractérise ce moment de l'histoire où les scientifiques ont le sentiment d'incarner la conscience et d'assumer la charge d'un monde en train de se faire.
« Vers le milieu de ce siècle, une association paisible de philosophes, formée au sein de la France, [a] exécuté ce que Bacon avait conçu : ils ont distribué d'après un plan systématique, et réuni dans un seul corps d'ouvrage, les principes ou les collections de faits propres à toutes les sciences, à tous les arts […] en brisant d'une main hardie toutes les chaînes de la pensée, ils ont préparé l'affranchissement du genre humain. » « Parmi leurs bienfaits […] l'établissement de l'institut national, dont ils semblent avoir fourni le plan. En effet, par la réunion de tous les talens et de tous les travaux, l'institut peut être considéré comme une véritable encyclopédie vivante. » « Elle est, dis-je, pleine de grandeur, cette idée qui réunit, distribue et organise en un seul tout, les différentes production du génie ». Diderot, qui voyait dans Bougainville le type même du voyageur éclairé, caractérisait la méthode annonciatrice de cette observation libérée de la métaphysique, propre à rendre le « ton de la chose » :
« B. …Bougainville, note-t-il dans le Supplément, est parti avec les lumières nécessaires et les qualités propres à ces vues : de la philosophie , du courage, de la véracité ; un coup-d'œil prompt, qui saisit les choses et abrège le temps des observations; de la circonspection , de la patience ; le désir de voir , de s'éclairer et d'instruire ; la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie, de l'astronomie ; et une teinture suffisante d'histoire naturelle.
A. Et son style ?
B. Sans apprêt ; le ton de la chose, de la simplicité et de la clarté, surtout quand on possède la langue des marins » (Œuvres de Denis Diderot, Paris : Belin, 1818, tome 1er, première partie, Supplément au Voyage de Bougainville ou dialogue entre A. et B. [1773-1774], p. 465).
Ainsi, poursuit Cabanis, « la physiologie, l'analyse des idées et la morale, ne sont que les trois branches d'une seule et même science, qui peut s'appeler, à juste titre, la science de l'homme » (Rapports de physique et du moral de l'homme, P. J. G. Cabanis, 3° édition, tome premier, 1815, Paris : Caille et Ravier, p. 5-6 ; les six premiers mémoires « ont été lus à l'Institut dans le courant de l'an 4, ou dans le commencement de l'an 5 » précise l'éditeur de l'ouvrage). Cette pétition ne reste pas lettre morte puisque, on l'a rappelé, la société de pensée des Idéologues fait vivre et travailler ensemble des hommes de toutes spécialités.

Ce sont des naturalistes, le plus souvent dans l'ombre des explorateurs, tel Commerson qui herborisera notamment aux Mascareignes et y décèdera prématurément à l'âge de 45 ans (dont les travaux et les collections seront exploités par d'autres auteurs), ou des encyclopédistes comme La Condamine, qui sont au plus proche de cette fondation du savoir initiée par les Lumières qui appelle une nouvelle anthropologie. Ces voyageurs sont des scientifiques. Leur formation, qui les porte naturellement à des considérations sur l'économie politique des sociétés qu'ils visitent, fait d'eux des précurseurs de l'ethnologie en tant que science descriptive et rameau des sciences naturelles. Michel Adanson ou Joseph Dombey, parmi d'autres, peuvent être cités en exemple de cet élargissement de la quête scientifique à l'inventaire des sociétés humaines et de leur écologie.

Michel Adanson est envoyé au Sénégal à 22 ans par la Compagnie de l'Occident et des Indes en tant que « clerc s'occupant des registres de la compagnie » (activité dont il sera déchargé), grâce au soutien de Pierre Félix Barthélemy David, gouverneur du Sénégal (qui sera appelé à la fonction de gouverneur général des Isles de France et de Bourbon en remplacement de Mahé de La Bourdonnais). Il séjourne au Sénégal de 1749 à 1754, soit quatre années et quatre mois, et en rapporte « 5 000 espèces d'êtres » appartenant aux trois règnes. Ses recherches au Sénégal sont ainsi présentées dans l'Éloge historique de Cuvier à l'Institut (« Éloge historique de Michel Adanson, lu à la Séance publique de la classe [des sciences mathématiques et physiques de l'Institut] le 5 janvier 1807 », Mémoires de la Classe des Sciences Mathématiques et Physiques de l'Institut National de France, 1807, 7, p. 159-188) : « En cinq ans qu'il passa dans cette contrée, il décrivit un nombre prodigieux d'animaux et de plantes nouvelles ; il leva la carte du fleuve aussi avant qu'il put le remonter, et l'assujettit à des observations astronomiques ; il dressa des grammaires et des dictionnaires des peuples de ses rives ; il tint un registre d'observations météorologiques faites plusieurs fois chaque jour ; il composa un traité détaillé de toutes les plantes utiles du pays ; il recueillit tous les objets de son commerce, les armes, les vêtemens, les ustensiles de ses habitants » (p. 164). L'herbier personnel d'Adanson est conservé au Muséum d'Histoire naturelle de Paris, mais ses collections ont été dispersées. Soit le fruit, selon ses propres termes, d'un « travail non interrompu de 16 à 18 heures par jour pendant 30 ans, depuis l'âge de 14 ans, [qui lui a] permis de faire une collection unique de près de 15 000 espèces de plantes qui composent [son] herbier, 6 000 espèces de graines, 2 espèces de bois, 6 000 minéraux, 400 coraux et madrépores, 3 000 espèces de coquillages, 6 000 espèces d'insectes, plus de 300 poissons, sans compter 200 crustacés, 20 serpents, 20 reptiles, 200 oiseaux, 5 cétacés et 100 quadrupèdes » (Cours d'histoire naturelle, fait en 1722 par Michel Adanson, publié sous les auspices de M. Adanson, son neveu, avec une introduction et des notes par M. J. Payer, tome premier, Paris : Masson, 1845, p. 20).

Outre l'ampleur de sa collecte (avec 24 000 échantillons, son herbier est numériquement le plus important du Muséum), Adanson sait allier l'observation à la théorie et il est aujourd'hui considéré comme un pionnier de la taxonomie numérique. Il proposa un système de classification des végétaux concurrent de celui de Linné, fruit d'une « méthode universelle » ou « méthode naturelle », qu'il pensait pouvoir étendre à l'ensemble des êtres vivants. L'intérêt immédiatement économique de ses travaux s'exprime dans ses études sur l'Indigo, le Gommier ou le Palmier à huile. Il expérimentera la fécondation artificielle et la fécondation croisée, mettant en évidence la permanence des espèces (il expérimentera ainsi sur le Pénicillaire, le Sorgho, le Maïs, le Blé et l'Orge). Son nom est attaché à une vingtaine d'espèces végétales et le genre Adansonia regroupe les différentes espèces de baobab. Dans sa description du baobab (« Description d'un arbre d'un nouveau genre appelé Baobab observé au Sénégal », Histoire de l'Académie royale des sciences, 1763, p. 218-243), il fait mention d'une pratique qui expliquerait la présence dans les colonies d'Amérique de « productions » qui doivent « naturellement être exclues de l'Histoire Naturelle de ces pays » (p. 233) : «… il est ordinaire à ces gens [« les esclaves arrivans des côtes de l'Afrique »] de transporter avec eux, lorsqu'ils voyagent, la plupart de leurs graines potagères, sur-tout celles qui leur sont d'un usage journalier ; ils les mettent dans la seconde poche du sac à tabac, qu'ils portent en bandoulière à leur cou, ou bien il en font un petit nouet à un des coins de leur pagne, c'est pour eux une espèces de trésor qu'ils ne perdent point de vûe. »


« Les graines qu'ils portent ordinairement sur eux, sont le Baobab, que les Oualofes appellent (Goui), quelques espèces de Corchorus qui peuvent suppléer à son défaut ; le Ketmia (Kiarrhaté), qu'on appelle Gombo sur la Côte d'or, et du même nom en Amérique ; deux epèces de coton, dont les Oualofes appellent l'un (Outenn-dar), et l'autre (Outenn-oualof) ; le Mundubi ou pistache de terre (Guerté), qui n'a pas encore de nom américain ; le Ketmia, oseille de Guinée, (Bsab) ; le poivre d'Éthiopie (Guèr), qui est une épice ; le Tamarin (Dakar) ; le Palmiste (Tir) ; plusieurs espèces de haricots (Niébé) ; le melon d'eau (Bounndé) ; le Giromont (Nagié), et quelques autres. Toutes ces plantes, qui n'ont pas encore de noms américains, se sont ainsi vûes transplantées dans cette partie du monde, et la plupart son aujourd'hui multipliées dans les habitations à un point, qu'elles paroissent naturelles à ses différentes colonies » (p. 232-233).


Cuvier relate comment la publication d'un essai de sa méthode universelle sur la classification des coquillages (Histoire des Coquillages) qui termine le premier volume de la relation de son séjour au Sénégal (Histoire Naturelle du Sénégal : Coquillages : Avec la Relation abrégée d'un Voyage fait en ce pays, pendant les années 1749, 50, 51, 52 & 53, chez Claude-Jean-Baptiste Bauche, 1757) « lui ouvrit les portes de l'Académie des sciences et de la Société royale de Londres, alors qu'il n'a que 30 ans, parce qu'il s'annonçait comme un homme de génie, plein de vues neuves, d'activité, et capable d'honorer encore ces illustres compagnies par un grand nombre de travaux semblables » (p. 171).

L'expédition de Joseph Dombey « botaniste du Roy » à la découverte du Pérou et du Chili est exceptionnelle par sa durée (elle allait durer huit années, de 1778 à 1785) et par son champ d'investigation pluridisciplinaire. Elle est aussi exceptionnelle par ses tribulations scientifico-politiques. Elle est conjointement organisée par l'Espagne et par la France sous la responsabilité scientifique de Dombey. Celui-ci est accompagné des deux espagnols qu'il doit former et qui, en réalité, ont mission de le surveiller et de faire en sorte que ses découvertes n'échappent pas à la gloire scientifique de l'Espagne. Quand Dombey, « malade, sans argent et prsque nu », rentre à Cadix avec ses herbiers, il est assigné à résidence et reçoit l'ordre de ne rien publier concernant sa collecte. André Thouin (voir infra), avec qui Dombey a entretenu depuis son départ une correspondance régulière, intervient auprès des autorités pour sauver Dombey des « persécutions » dont les espagnols l'accablent. Il explique sa situation dans une lettre au comte de Vergenne datée du 10 juin 1785. « L'état de Dombey ne me laisse pas de douter que sa vue soit très affaiblie, son ouïe altérée et sa santé fort chancelante. Cet état de langueur qui est une suite de son long et périlleux voyage lui faisait désirer avec ardeur de revoir l'Europe pour rétablir sa santé. Il ne soupçonnait pas que des peines et des chagrins plus cuisants encore lui en fermeraient l'entrée pour longtemps » (lettres de Thouin à Vergennes et à Angiviller, dans Letouzey, voir infra : p. 154-155). Outre les 60 genres nouveaux et les 1 500 espèces que comprend l'herbier de Dombey, ses recherches archéologiques ont donné l'impulsion à l'étude des antiquités péruviennes. E. T. Hamy qui publie en 1905 une biographie avec la correspondance de Dombey, peut écrire : « J'ai gardé pour la fin l'anthropologie ou plutôt l'archéologie […] ce sont vraiment les fouilles de Dombey soit à Chancay, soit plutôt encore à Pachacamac et dans la grotte de Tarma, qui ont apporté aux anthropologistes les premiers éléments d'une ethnographique de l'ancien Pérou » ; «… et c'est pourquoi j'ai fait figurer sur le frontispice de ce livre, parmi les titres qui [recommandent Dombey] à la reconnaissance du monde savant, celui d'archéologue à côté de ceux de médecin et de naturaliste » (p. CVII-CVIII) (Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil (1778-1785), sa vie, son œuvre, sa correspondance, Paris : Librairie orientale et américaniste, 1905).

Contrairement à ce que pourra affirmer le tribunal qui condamnera Lavoisier à l'échafaud : « La République n'a pas besoin de savants ni de chimistes », la République – celle du Directoire – sera celle des savants : une nouvelle ère s'ouvre, scandée par un nouveau comput du temps qui se veut en rupture avec le calendrier chrétien. Propagateurs de la liberté d'examen qui caractérise l'esprit scientifique, les Idéologues seront poursuivis par les tribunaux de la Terreur et abaissés par le pouvoir personnel. Condorcet, qui rédige dans la clandestinité son Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain, est retrouvé mort dans sa cellule, probablement suicidé au poison, et c'est la chute de Robespierre qui libère Destutt de Tracy (il rédige en prison les bases de ses Éléments d'idéologie), Dupont de Nemours, qui émigrera aux États- Unis en 1799, et Ginguené, éditeur de la Décade philosophique. A propos de l'opposition du Tribunat dont les membres sont proches des Idéologues, Bonaparte accuse : « Ils sont douze ou quinze et se croient un parti » (Mercure de France, n° XV, pluviose an IX, p. 320). En 1803, il supprime la classe des Sciences morales et politiques de l'Institut. Le 20 décembre 1812, devant le conseil d'État, il charge encore les Idéologues : « …cette ténébreuse métaphysique qui, en recherchant avec subtilité les causes premières veut sur ces bases fonder la législation des peuples […] Qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté illusoire qu'il était incapable d'exercer ? » (Moniteur du 21 décembre 1812).


La Décade philosophique, littéraire et politique, qui paraîtra sans interruption de 1794 à 1807, constitue l'un des principaux foyers de diffusion des conceptions des Idéologues. Journal des savants, mais aussi revue militante : elle participe à l'invention sociétale des institutions républicaines : développement de l'instruction publique, diffusion du savoir à des fins économiques (utile dulci est sa devise), prépondérance des sciences sur les idées religieuses… L'Idéologie est ainsi définie par Destutt de Tracy dans une « notice des travaux de la classe des sciences Morales et Politiques », de la Décade (an V, IIe trimestre) rédigée par le « cit. Talleyrand-Périgord ». « Le cit. Tracy, membre associé, a communiqué deux mémoires sur l'analyse de la pensée ou plutôt sur la faculté de percevoir - il demande que la science qui résulte de cette analyse soit nommée idéologie, ou science des idées, pour la distinguer de l'ancienne métaphysique » (La décade philosophique, politique et littéraire, par une Société de Gens de Lettres, l'an V de la République française, IIe trimestre, p. 137). « Le mot idéologie ou science des idées est très sage, juge Tracy : il n'éveille aucune idée de cause, il est très clair par rapport au sens du mot français idée et rigoureusement exact dans cette hypothèse ; très exact encore eu égard à l'étymologie grecque […] Nous avons fait idée d'eidôn pour exprimer une perception en général ; nous pouvons bien faire idéologie pour exprimer la science qui traite des idées » (cité par Picavet, op. cit., p. 313). Ainsi, on indiquerait qu'on cherche la connaissance de l'homme, uniquement dans l'analyse de ses facultés, et que l'on consent à ignorer tout ce qu'elle ne nous découvre pas. Et il ajoutait qu'en composant la première section d'analystes et de physiologistes, on avait voulu faire examiner ces facultés sous tous les rapports, ce qui se fût mieux réalisé encore, s'il y avait eu avec eux des grammairiens (Mémoires de l'Institut national, Sc. mor. et polit., I, p. 287, 323 sqq., d'après Picavet, op. cit., p. 21).



La science nouvelle se libère ainsi de la théologie et fait sienne le scepticisme éclairé de Moses Mendelssohn (1729-1786) : « Les habitants de la Terre du soleil levant au soleil couchant, à notre seule exception, descendront-ils aux abîmes et et deviendront-ils objets d'horreur pour tout être vivant au seul prétexte qu'ils ne croient pas à la Tora, alors qu'elle n'a été donnée qu'à la seule tribu de Jacob ? » (Schriften, XVI, p. 178). Le monde doit changer d'échelle conceptuelle et temporelle. « Oh ! s'exclame Lamarck dans son Hydrogéologie (1802, p. 88, Paris : Agasse, An X), qu'elle est grande l'antiquité du globe terrestre ! Et combien sont petites les idées de ceux qui attribuent à l'existence de ce globe une durée de six mille et quelques cent ans, depuis son origine jusqu'à nos jours ! ». Se donnant pour objet la genèse du savoir humain, l'Idéologie étudie comment des faits deviennent des idées. La physique, la médecine, la morale, le droit et l'économie politique relèvent, dans cette conception, d'une même méthode d'analyse. Au-delà de ses concepts propres, issus de Condillac et de Condorcet, c'est sur un ensemble de convictions scientifiques et méthodologiques caractérisant une approche positive, spécifique et progressive des médiations qui s'expriment dans la vie des sociétés, que les sciences humaines établissent leurs fondations. Le choc initiatique est venu de la découverte des Indes, la méthode d'investigation sera celle de l'Idéologie. La conviction qui soutient l'entreprise est que l'histoire est intelligible. Condorcet :
« Si l'homme peut prédire avec une assurance presqu'entière les phénomènes dont il connaît les lois ; si, lors même qu'elles sont inconnues, il peut, d'après l'expérience, prévoir avec une grande probabilité les événements de l'avenir ; pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique celle de tracer avec quelque vraisemblance le tableau des destinées futures de l'espèce humaine d'après les résultats de son histoire ? Le seul fondement de croyance dans les sciences naturelles, est cette idée que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l'univers, sont nécessaires et constantes ; et par quelle raison ce principe serait-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l'homme que pour les autres opérations de la nature ? » (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ouvrage posthume de Condorcet, Paris : Agasse, l'an III de la République, p. 327).

Dans le monde ouvert de la Découverte, la « science de l'homme », selon l'expression de Cabanis, se devait d'interroger l'altérité culturelle. Sans doute, pêche-t-elle par un irrédentisme et un optimisme de la raison :
« Y a-t-il sur le globe des contrées dont la nature ait condamné les habitans à ne jamais jouir de la liberté, à ne jamais exercer leur raison ? » (op. cit., p. 329), demande Condorcet, mais pose-t-elle, aussi, l'égalité des hommes et la justice en principe d'action. « Parcourez l'histoire de nos entreprises, de nos établissements en Afrique ou en Asie, s'exclame-t-il ; vous verrez nos monopoles de commerce, nos trahisons, notre mépris sanguinaire pour les hommes d'une autre couleur ou d'une autre croyance ; l'insolence de nos usurpations ; l'extravagant prosélytisme ou les intrigues de nos prêtres, détruire ce sentiment de respect et de bienveillance que la supériorité de nos lumières et les avantages de notre commerce avaient d'abord obtenu […] La culture du sucre, s'établissant dans l'immense continent de l'Afrique, détruira le honteux brigandage qui la corrompt et la dépeuple depuis deux siècles » (op. cit., p. 332-333).

Les expéditions scientifiques, dont le « voyage de découverte » de La Pérouse est le modèle pour la France et l'expédition d'Egypte, décidée par le Directoire (elle comptait 167 savants et ingénieurs) l'aboutissement, sont prototypiques de cette enquête, politique et science mêlées, sur l'histoire naturelle de l'homme. Un tableau de Nicolas-André Monsiau représente Louis XVI – qui aurait demandé des nouvelles de La Pérouse sur l'échafaud – devant une carte de la région australe avec le navigateur.

Ce voyage est l'occasion d'organiser scientifiquement la collecte d'informations sur les populations visitées, les voyages de Cook et de Bougainville ayant révélé des îles inexplorées dans la « mer du sud ». La Bibliothèque Mazarine conserve, sous la cote 1546 (1699), un manuscrit intitulé « Projet, Instructions, mémoires et autres pièces relatifs au voyage de découverte organisé par le Roi, sous la conduite de M. de La Pérouse, Capitaine des Vaisseaux de Sa Majesté, Commandant ses frégates la Boussole et l'Astrolabe, expédiées du port de Brest en 1785 ». « A la marge, relève la notice descriptive du manuscrit, copie de notes autographes de Louis XVI ; aux pages 247-253, quatre planches coloriées [dont il sera question plus bas] représentant des caisses pour transporter des plantes ». Ce manuscrit contient un mémoire dans lequel les membres de la Société Royale de Médecine proposent un certain nombre de questions « à MM. Les Voyageurs qui accompagnent M. de La Pérouse » (p. 185 à 202). Ces questions ont été lues à la séance du 31 mai 1785. Le mémoire est divisé en cinq sections : anatomie, modes de vie, maladies, médecine et chirurgie. L'un des intérêts des signataires (parmi eux, Vicq d'Azir, le « Buffon de la médecine », découvreur du locus cœruleus et qui a laissé son nom à plusieurs éléments de l'anatomie cérébrale) à cette expédition scientifique qui va permettre de mettre en perspective les différentes expressions du genre humain porte sur l'appréciation du « défaut », de « l'excès » ou de la « différence » dans la « conformation des parties du corps » et de savoir s'ils sont liés à l'« organisation naturelle » ou à des « pratiques particulières ».

Il faut d'abord, notent-ils, faire la part des « exagérations » de « la plupart des voyageurs ». L'existence du fameux « tablier » des femmes, par exemple, si son existence est avérée, est-il « dû à la Nature » ? Il est demandé aux observateurs de s'enquérir de « l'âge de la puberté pour les hommes et pour les femmes ; celles-ci sont-elles, dans tous les climats, sujettes aux flux périodiques ? Est-il plus ou moins abondant selon les climats et quelle est l'époque de sa cessation ? » Y a-t-il un « rapport de la couleur de la peau avec celle des humeurs » ? « Que doit-on penser des hermaphrodites de la Louisiane ? Est-il vrai que quelques naturels de l'Amérique se font piquer le membre viril par des insectes pour y exciter un gonflement considérable ? » Faisant état de « l'incision du prépuce […] avec une dent de requin » à « O'Taiti », les auteurs demandent des informations concernant la « circoncision et l'infibulation », ainsi que sur les procédés et les substances utilisés pour les déformations cosmétiques. Concernant le mode de vie, ils souhaitent des informations sur « les occupations des deux sexes », « les passions, les mœurs, le caractère dominant de chaque nation », « les usages particuliers propres à favoriser l'excrétion des différentes humeurs, comme celui de mâcher du tabac, du bétel ou quelque substance analogue… », sur « l'expression de la joie, du plaisir, de la douleur ». « Y a-t-il quelques hommes ou femmes chargés en particulier de la guérison des maladies ? Quels remèdes et quels procédés emploient-ils ? » Il est demandé aux voyageurs d'« examiner la saveur, l'odeur des racines, des bois, des écorces, des feuilles, des fleurs, des fruits et des semences des végétaux des différents pays peu connus, et les comparer aux différentes substances végétales employées en Europe comme médicaments » et de « recueillir avec soin les remèdes soit internes, soit externes qui passent pour spécifiques dans certains pays »…

Ces expéditions, officielles et prestigieuses, où concourent les sociétés savantes et les académies, rencontrent un intérêt public – déjà ancien – pour les voyages, dont témoignera le succès de l'Histoire générale des voyages de l'abbé Prévost (1746-1789) (ou la compilation de l'abbé Delaporte, dont l'art consistait à « abréger les longs ouvrages et à allonger les petits » - L'Espion anglais, III, p. 132 - dans son Histoire des voyageurs français, 1765-1795, en 42 volumes dans sa version posthume…), intérêt que les manuels d'instructions s'efforcent d'orienter vers des recherches utiles à la science et profitables au bien commun. « Dans ces deux derniers siècles, constate Leopold von Berchtold, on a fait hommage au public d'un grand nombre d'ouvrages servant d'instruction aux voyageurs. Ceux même qui étaient les plus imparfaits ont été reçus avec un empressement qui dénote tout le cas qu'on fait de ces sortes de livres » (Essai pour diriger et étendre les recherches des voyageurs qui se proposent l'utilité de leur patrie, Paris : Du Pont, an V, préface, p. v-vj). L'histoire naturelle joue un rôle pilote dans cette quête, à la fois pour la méthode et pour les objets. La Royal Society, fondée en 1660, imprime les idées de Bacon à l'enquête de voyage. Le physicien et chimiste Robert Boyle (cf. la loi dite de Boyle-Mariotte) publie en 1665-1666, dans les Philosophical Transactions of the Royal Society (vol. I, n° 11, p. 186-189 ; n° 18, p. 315-316 et n° 19, p. 330-343), ses instructions aux voyageurs intitulées : « General heads for the natural history of a country, great or small, drawn out for the use of travellers and navigators ». Le XVIIIe siècle voit s'épanouir cet esprit expérimental qui requiert l'information, voire la formation préalable du voyageur et qui annonce une « chasse de Pan » éclairée. Tel l'Essai de Berchtold, cité plus haut, paru en anglais, puis en français (1789 et 1797). Dédié à Arthur Young, l'ouvrage énonce le primat de l'observation sur l'information indirecte, de quelque autorité qu'elle se réclame. « Celui qui désire des renseignements exacts ne devrait jamais, excepté le cas d'une impossibilité absolue, se reposer sur les autres de ce soin. Les apparences nous trompent d'autant plus souvent que nous mettons de négligence à examiner par nous-mêmes » (p. 37). Se référant à Boyle, John Woodward, dans ses Brief Instructions for making observations in all parts of the World (1696), avait ouvert le dossier proprement ethnographique de ces enquêtes visant à constituer une histoire naturelle de l'homme, considérant les croyances ou l'organisation politique au même titre que les artefacts. Il engage le voyageur à s'enquérir des traditions concernant la création du monde, le Déluge, les origines généalogiques et géographiques des populations visitées ; leur connaissance du Dieu suprême, savoir s'il adorent les astres, s'ils font des sacrifices, s'ils ont des idoles et des prêtres ; leurs cérémonies de mariage et leurs coutumes funéraires, savoir s'ils brûlent ou enterrent leurs morts ; leur calendrier, leur façon de compter le temps ; leurs lois et leur mode de gouvernement ; leur façon de faire de la musique, leurs divertissements ; leurs techniques… « To be brief, make enquiry into all their customs and usages, both religious, civil and military ; and not only those hinted in this paper, but any others whatever » (p. 8-10). Ces instructions « for the collecting, preserving, and sending over natural things, from foreign countries », visent la constitution d'un cabinet du savoir « naturel et civil », et, proprement, la matière d'un musée de l'homme. Ainsi les voyageurs sont-ils invités à collecter : idoles, specimens d'écriture, monnaies, vêtements, ornements, remèdes, instruments de musique, armes… (p. 15).

Un siècle plus tard, en 1799, est fondée, par Louis-François Jauffret, la « Société des observateurs de l'homme ». Parmi ses membres les plus connus : Louis-Antoine de Bougainville et Hyacinthe de Bougainville, Frédéric Cuvier, Joseph-Marie de Gérando, Jean Itard, Antoine-Laurent de Jussieu, Bernard Germain de Lacépède, Louis-Jacques Moreau de la Sarthe (il édite notamment, en 1806, l'ouvrage de Gaspard Lavater, L'art de connaître les hommes par la physionomie, avec ses propres observations – voir sur ce site : Duchenne de Boulogne), Philippe Pinel, Joseph Marie Portalis, Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, Nicolas Baudin, François Péron, Anselme Riedle. La liste des membres est donnée par Jauffret (citée dans : Louis-François Jauffret, sa vie et ses œuvres par Robert-Marie Reboul, Paris-Marseille-Aix : Baur-Lebon-Makaire, 1869, p. 34, note, et dans Robert Reboul, Les cartons d'un ancien bibliothécaire de Marseille, Draguignan : Lafil, 1875, p. 86-87, note 2, qui liste « tout ce que Paris comptait d'hommes célèbres »). La Société veut marquer un tournant radical avec les expéditions scientifiques antérieures. « Il fut un temps, écrit Jauffret dans un texte « resté à l'état de projet » et publié par Reboul, alors que Jauffret avait charge, quand la Société des observateurs de l'homme a été dissoute en 1805, « de la publication de son histoire et de ses mémoires » (op. cit., p. 88), où le désir d'observer l'homme n'entroit pour rien dans l'exécution des voyages qu'ordonnoient les gouvernements. Rapporter des pays lointains des animaux, des végétaux et des substances minérales, voilà quel étoit l'unique motif de toutes les expéditions scientifiques. Quant aux expéditions commerciales, elles n'avoient pour but que d'aller au loin propager nos vices et déshonorer l'humanité. La fin du dix-huitième siècle a ouvert une route nouvelle et le commencement d'un siècle nouveau favorisera l'impulsion donnée » (op. cit., p. 95). L'histoire naturelle de l'homme appelle la constitution d'un Musée de l'Homme (c'est l'objet de l'article 2 des satuts de la Société). « Outre les différentes observations que la Société attend du zèle des voyageurs […] écrit Jauffret, elle leur demande encore de seconder le projet qu'elle a conçu de réunir peu à peu dans un Muséum spécial divers objets relatifs aux travaux dont elle s'occupe, et notamment tous les produits de l'industrie des peuples sauvages, tous les objets de comparaison qui peuvent servir à faire connoître les variétés de l'espèce humaine, ainsi que les mœurs et usages des peuples anciens et modernes » (id., p. 97). La Société prépare une mission d'exploration dont l'objet est « d'aller étudier les productions et les mœurs des habitants de la Nouvelle-Hollande » (Reboul, 1869, op. cit., p 38). Elle atteindra l'Australie en mai 1801. Le départ de l'expédition, commandée par Nicolas Baudin, à la fois marin, naturaliste et membre de la Société, est l'occasion de la rédaction d'instructions de collecte. Cuvier rédige des « Considérations sur les méthodes à suivre pour l'observation de l'homme physique », Joseph-Marie de Gérando des « Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans l'observation des peuples sauvages ». (Ce dernier mémoire, qui sera imprimé par la Société, sera repris en 1883 par Broca dans sa Revue d'Anthropologie (p. 152-182) sous le titre : « L'ethnographie en 1800 ». « Avant le départ du Naturaliste et du Géographe, mis par le gouvernement à la disposition du capitaine Baudin, rapporte Jauffret, la Société donna un banquet d'adieu auquel assitèrent les membres de l'Institut. Le capitaine Baudin était placé entre Levaillant et l'illustre Bougainville… » (op. cit., p. 38).

Femme tasmanienne avec son enfant, Nicolas-Martin Petit, peintre de l'expédition Baudin
( Museum d'Histoire Naturelle, Le Havre)

L'intention n'est pas de conquête, mais de science et de philanthropie (cette volonté était développée dans le manuscrit cité plus haut, préparant le voyage de La Pérouse). L'idée est que les voyageurs « rendus à leur patrie » rentrent « porteurs d'heureuses nouvelles de nos frères dispersés aux confins de l'univers » (p. 182). « Voyez combien les découvertes de Colomb changèrent la face de la société, s'exclame de Gérando, et quelles étonnantes destinées porta ce fragile navire auquel il s'était confié ! […] Mais Colomb ne jeta dans le Nouveau Monde que d'avides conquérants ; et vous ne vous avancez vers les peuples du Sud qu'en pacificateurs et en amis » (p. 181). La première instruction est de méthode : « le temps des systèmes est passé […] Le génie du savoir s'est enfin fixé sur la route de l'observation. Il a reconnu que le maître est la nature […] La science de l'Homme est aussi une science naturelle, une science d'observation, la plus noble de toutes. » « L'esprit d'observation est une marche sûre ; il rassemble les faits pour les comparer, et les compare pour mieux les connaître » (p. 154). « Pendant que les philosophes consumaient le temps à disputer vainement dans leurs écoles sur la nature de l'homme au lieu de se réunir pour l'étudier sur le théâtre de l'univers », « les naturalistes enrichissaient chaque jour leurs cabinets de nombreuses familles » (p. 156). Tel est le modèle à suivre pour la « science de l'homme ». Il faut donc observer et trouver des « termes de comparaison qui isolent l'homme des circonstances particulières dans lesquelles il s'offre à nous ». De tous les termes de comparaison, « celui que nous présentent les peuples sauvages » est d'un particulier intérêt. En effet, « le voyageur philosophe qui navigue vers les extrémités de la terre, traverse en effet la suite des âges ; il voyage dans le passé ; chaque pas qu'il fait est un siècle qu'il franchit […] Ces peuples que méprise notre ignorante vanité, se découvrent à lui comme d'antiques et majestueux monuments de l'origine des temps » (p. 155). Le voyage est ainsi l'équivalent d'une recherche expérimentale permettant de réunir sur un même portrait de famille les « frères dispersés aux confins de l'univers » (p. 182), les distances historiques et géographiques faisant varier les paramètres constitutifs de l'espèce. C'est, en effet, la pétition fondatrice de l'anthropologie qui tient – après avoir posé l'identité morale : homo homini homo – dans l'affirmation qu'il n'y a qu'un seul entendement humain. Quelle que soit la différence des idées, la genèse des idées est identique chez tous. « Il n'y a qu'un seul dessin […] Le laboureur qui réfléchit sur sa charrue, réfléchit de la même manière que Newton sur le système du monde » professe Dominique Joseph Garat (Séances des Écoles Normales, recueillies par des sténographes, et revues par les professeurs, douzième séance, analyse de l'entendement, Garat, Professeur, Paris, An IV, p. 28). C'est là une rupture épistémologique majeure avec l'anthropologie, chrétienne ou musulmane, qui, sous l'autorité de Galien, expliquait les différences entre les peuples par le déterminisme du climat.

Parmi les reproches dont sont passibles les récits des voyageurs, relève de Gérando, « les plus vifs sont ceux que nous cause la négligence qu'ils ont mise à nous instruire de la langue des peuples qu'ils ont visités » (p. 158). « Privés de moyens pour lier des entretiens suivis avec ces peuples, ils n'ont pu se former que des idées très hasardées et très vagues de leurs opinions et de leurs idées » (p. 159). Avec l'apprentissage de la langue, unique voie pour la compréhension des conceptions locales, seule une participation dans la durée peut être en mesure de pénétrer la réalité sociale, l'observateur étant, par cette cohabitation, prévenu de « juger les Sauvages » par « des analogies tirées de [ses] propres mœurs » (p. 157). « Comment se flatter de bien observer un peuple qu'on ne sait pas comprendre et avec lequel on ne peut s'entretenir ? Le premier moyen pour bien connaître les Sauvages, est de devenir en quelque sorte comme l'un d'entre eux ; et c'est en apprenant leur langue qu'on deviendra leur concitoyen » (p. 159). Les voyageurs « … tâcheront d'arracher en quelque sorte au Sauvage le secret de son histoire intellectuelle, et de nous transmettre le journal de la génération de ses idées » (p. 168). Ils doivent aussi anticiper leur inévitable interférence avec la population observée : comment la population hôte les voit-elle ? « Leur présence devait être pour eux, note de Gérando, un sujet de crainte, de défiance et de réserve ». « Il faudrait, en premier lieu, avoir laissé le temps de s'effacer à ces impressions d'étonnement, de terreur, d'inquiétude qui avait dû d'abord la saisir, et, en second lieu, pouvoir s'initier aux rapports ordinaires que ses membres ont entre eux » (p. 158) afin de prendre part, ne serait-ce qu'en observateurs, aux activités du quotidien et aux rituels…

Les instructions majeures de ces Considérations restent requises pour toute enquête ethnologique : apprentissage de la langue, immersion de longue durée dans la population hôte et neutralité. Ce texte précurseur, dont E. Evans-Pritchard pourra écrire, dans la préface de l'édition anglaise : « Ce mémoire se lit comme s'il avait été écrit hier » (F. C. T. Moore (ed.), The Observation of Savage People, Berkeley : university of California press, 1969, p. X) "The paper reads as though it might have been written yesterday", restera aussi sans postérité. Expérience mentale, d'abord, sa mise en œuvre requiert une pétition d'équivalence des valeurs qui se heurte rapidement à l'épreuve du terrain. Il y a un monde de la philanthropie à l'anthropologie. Un indice de ce paternalisme si contraire au dessein affiché des Considérations : son auteur énonce ne pas concevoir comment un peuple de chasseurs peut rester étranger aux bienfaits de la culture du sol. « Comment se fait-il que l'idée ne vienne point à ce peuple d'essayer les aliments que présentent les fruits de la terre, et ensuite de chercher à les reproduire ? Quel obstacle caché le retient dans la sphère de cette existence si laborieuse et si pénible, qui fait dépendre la satisfaction des premiers besoins, d'une course longue et périlleuse ? » « Nous insistons sur ces considérations, parce que si l'on trouvait quelques moyens de faire passer les peuples sauvages à l'état de pasteurs ou d'agriculteurs, on ouvrirait sans doute devant eux la route la plus sûre qui puisse les conduire aux avantages de la civilisation » (p. 176). C'est là un lieu commun des européens que de vouloir faire partager aux peuples par eux « découverts » la « civilisation », soit le passage « d'une vie errante à l'état social » (Raynal, à propos des jésuites au Paraguay dans : Suppléments à l'Histoire philosophique…, tome second, p. 207, éd de 1781, La Haye ; le baron de Bessner (qui inspire Raynal), donne, dans son Précis sur les Indiens (1774), la colonisation des jésuites en modèle, conformément à la mission de faire des Indiens des hommes avant d'en faire des chrétiens - ANOM, COL/C14/42 fol° 75, Correspondance à l'arrivée en provenance de la Guyane). C'est-à-dire parcourir le cheminement systémique des sociétés stratifiées et en éprouver le ressort : économie agricole, famille conjugale, commerce – et besoin. La synonymie des valeurs a pour préalable une disposition au retournement qui tient non seulement dans le chiffre biographique de l'enquêteur, mais aussi dans son information.

On retiendra ici, pour illustrer cette fondation des sciences d'exploration, l'engagement de deux acteurs (que tout oppose), quasi anonymes, de cette chasse de Pan de l'enquête scientifique et du devisement du monde. L'un est jardinier-botaniste, il naît et meurt au Jardin des Plantes dont il fait le premier jardin botanique d'Europe. Il est à la logistique de la prospection, de la collecte et de l'acclimatation des espèces rapportées par les voyageurs des différentes contrées du globe. « Je porte un grand intérêt au succès de ces voyages, écrit-il, tant par amour pour nos voyageurs que pour me dédommager en quelque sorte de la contrainte où je suis de ne pouvoir courir le monde comme eux » (Fonds Thouin, C. 9, Letouzey, p. 195). Il représente l'envers, sédentaire et systématique, de toute enquête de terrain dans sa visée de recension et de classification. L'autre, qui n'est connu que des spécialistes des langues orientales, quitte la métropole à vingt-trois ans et engage sa vie dans la collecte et la traduction de textes sacrés de l'Inde et de la Perse : « En 1754, écrit-il, j'eus l'occasion de voir à Paris, quatre feuillets zends calqués sur le Vendidad Sadé qui est à Oxford. Sur-le-champ, je résolus d'enrichir ma patrie de ce singulier ouvrage » (Préliminaire ou introduction au Zend-Avesta, 1771, p. vj). C'est le premier orientaliste français. Il avait formé le projet « d'établir des Académies […] ambulantes », soit un « Corps de Sçavants voyageurs composé de quatre-vingt Académiciens » qui seraient postés du Détroit de Magellan à la baie d'Hudson pour l'Amérique, du Cap de Bonne Espérance au Caire pour l'Asie, de Constantinople au Kamtchatka puis de Pékin à Bassora pour l'Asie, sans oublier « la mer de l'Inde et celle de Chine » (op. cit., préface, p. xj)…

(Suite du chapitre : 8.17…)

Plan du chapitre 8 :

III - 8.1 Introduction
III - 8.2 Maîtrise technique et maîtrise politique : l’assimilation
III - 8.3 “Levi’s, Lacoste, Lénine” : la dialectique des “3 L”
III - 8.4 Le retournement : les limites de la foi
III - 8.5 Malaise civilisateur, aise de l’homme sauvage : la subjectivité de l’homme objectif
III - 8.6 Une aptitude néo-corticale à créer un monde hors du monde
III - 8.7 L’original et son cadre
III - 8.8 Renoncer à la vérité
III - 8.9 L’invention est un jeu d’enfant
III - 8.10 “Il y a de la superstition à ne pas croire à la superstition”
III - 8.11 Leçon de l’objectivité
III - 8.12 La découverte de l’autre homme
III - 8.13 Ethnographie Tupinamba (1)
III - 8.131 Ethnographie Tupinamba (2)
III - 8.132 Guerre, sacrifice, différence des sexes
III - 8.14 L'invention néolithique ou : le triomphe des fermiers
III - 8.15 Que signifie "Porter la bonne parole" ?
III - 8.16 Aux origines de l'anthropologie.



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