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1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L’“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12 - La chimie du rire : 8
13
- Quelques données sur la prohibition de l’inceste

14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


english version:

IV - 12.8 “Il n’y a pas à pas à dire, quand on parle, ça découvre les dents.”
(Francis Ponge, le Parti pris des choses, 1942)

"On lui avait laissé les dents. Les dents sont nécessaires au rire. La tête de mort les garde."
Victor Hugo, L'homme qui rit (1869)

Rien ne fait rire comme la déconvenue d’autrui :

“Comme si on nous promet, de montrer une fort belle et jeune femme ; et nous y voyans tres affectionnés, on nous présente une vieille ridée, barbue, velue, frisée, borgne, chassieuse, enasée, punaise, puante, morveuse, baveuse, édentée, rogneuse, pouilleuse, orde et sale, bossue, tortue, écropionnée, et plus difforme que la mesme laideur ; il y a bien de quoi rire, de nous voir ainsi moqués.” (Joubert, op. cit. pp. 25-26)

La chimie du rire, l’analgésie de l’auto-défense, développe ainsi une insensibilité contraire à l’émotion du partage qui est au fondement de la morale naturelle. Le rire, a pu dire un philosophe, est un moyen de protection contre la sensiblerie (McDougall). C'est l’“anesthésie momentanée du cœur” dont parle Bergson. Il y a en effet une empathie, dès qu’un semblable paraît, telle que, “[ne pouvant compatir à] toute la misère du monde”, pour paraphraser un propos de ministre, il nous faut bien mettre des limites à nos épanchements. Voici une illustration de l'observation citée de Cicéron (De Oratore, II, LVII, 239) selon qui : “Les difformités et les défauts corporels offrent [...] une assez belle matière à raillerie”, exemple d'une insensibilité extrême et d'un humour douteux :

– Que faire quand on trouve un épileptique en pleine crise dans une baignoire ?
– Ajouter de la lessive et y jeter son linge sale.

C’est précisément dans la reconnaissance du semblable, du semblable inversé, que se développe cette faculté d’insensibilité à la forme humaine qu’est le rire, signalant une attirance sur la forme propre (d’où le naturel des jugements cités plus haut) par identification et rejet. On ne se moquerait pas d’une pierre, sauf marquée de caractères anthropomorphes : on se moque donc, “nécessairement”, certes de l’“erreur”, mais d’abord de la difformité (de l’altération ou de l’altérité). Et de façon princeps, comme l’indique le mécanisme fonctionnel, thalamique, du rire – qui brise les convenances et les retenues.

Dans une scène où la concision le dispute à la vivacité, destinée à illustrer le bon mot qui manque son effet, Cicéron rapporte :

“On produisit dans une cause, un témoin de toute petite taille.
– Est-il permis de lui poser des questions ? demanda Philippe.
– Oui, répondit le président de l’enquête qui était pressé, pourvu que ce ne soit pas trop long.
– Tu n’as rien à craindre, reprit Philippe ; je serai court comme le témoin.
Le mot était drôle. Mais, parmi les juges siégeait L. Aurifex, de taille encore plus courte ; et tous les rieurs de se tourner vers lui. La raillerie parut déplacée.”
(De Oratore, II, LX, 245)

Dans cet irrépressible : “et tous les rieurs de se tourner vers lui”, criant de vérité, la cruelle vérité du rire se délivre sans retenue. L. Aurifex (dont on ne sait rien par ailleurs) souffrait vraisemblablement de sa taille et sa notabilité (ou sa fonction) tenait sans doute les railleurs, et les autres, en respect – qui n’en pensaient pas moins. Et voilà cette construction de faux-semblants révélée et renversée par un bon mot qui ricoche sur sa cible pour atteindre un personnage apparemment hors d’atteinte ! Qui se découvre, en dépit de sa position, justiciable de la toise morale, de l’éthos commun.

L’humour meurt sous le scalpel, disait Mark Twain, telle la grenouille sur la paillasse du laboratoire… C’est en effet la rupture qui fait rire. L’explication de la rupture n’est pas une rupture. Analytique et non instantanée, rationnelle et non émotionnelle, l’explication est linéaire, plate, syllogistique, mangeuse de temps, elle réclame un esprit rassis et dégrisé, elle est fondamentalement d’une autre nature que le nonsense, la dégringolade morale, la chute. L’explication est contraire à l’ivresse du rire, c’est le seau d’eau froide qui vous fait redescendre sur la terre de la causalité. Débusquer et démontrer l’erreur ou la contradiction, voilà le travail de la raison. Mais il existe un autre verdict, non analytique celui-là, de la contradiction, que la sentence du rire administre sans appel et que provoque dans l’instant le spectacle de l’erreur quand celle-ci crève les yeux, attestant qu’il existe un jugement antérieur à tout jugement, une vérité plus fondamentale que toute vérité et démontrant la préséance de l’émotion et de l’action (si le rire est un substitut d’action) sur la réflexion. C’est alors la vérité émotionnelle qui parle, ou plutôt, qui ne parle pas.

"Qu’y a-t-il, Polos ? Tu ris ? Est-ce là encore une nouvelle forme de réfutation, que de rire,
quand quelqu'un dit quelque chose, au lieu d’en prouver l'erreur ?”

(Gorgias, 473 e)
En effet, la dérision ou le ricanement du rire annoncent une dénégation, une fin de non recevoir. Réflexe et préalable à toute preuve. Primitive. On ne peut rire et parler. Quand le corps est secoué par les spasmes du rire, ce n’est pas seulement l’élocution qui devient impossible, mais cette production de sens, ce travail de la double articulation auquel il a été fait allusion. L’éclat de rire, de même que l’expression vocale des émotions (le sanglot, le cri de douleur) n'est pas contrôlé par les structures frontales du néo-cortex impliquées dans la double articulation, mais par des dispositifs, phylogénétiquement plus anciens, du tronc cérébral et du système limbique. La parole articulée est linéaire, faite d’éléments opposables horizontalement sur l’axe des concaténations (le choix paradigmatique sur l’axe des substitutions est discret, lui aussi, et normalement univoque). La métaphore, comme la mélodie, est sans doute linéaire, mais polysémique, comme la mélodie est sinueuse et harmonique. Elle a pour propriété ce défaut d’horizontalité qui fait l’univocité. La polysémie appelle une réponse émotionnelle, et non analytique. On sait que l’hémicérébrolèsé droit est insensible à la fois à la mélodie, à la prosodie, à la métaphore et à l’humour. Le réflexe du rire, sur la voie descendante de la polysémie, court-circuite donc la raison et apporte, de la manière la plus démonstrative et en faisant l’économie de toute démonstration, un démenti physique, subjectif et objectif, à l’expression inattendue de l’inversion. Il révèle le socle émotionnel sur lequel nos évidences anthropologiques sont assises. Le rire n’est pas seulement un simple et passager secouement et chatouillement des organes, il affecte cette zone sensible – particulièrement chatouilleuse – qu’est l’image de soi. C’est de soi-même que l’on rit, de cet impayable soi-même qu’est cet autre qu’on n’est pas – en qui l’on se reconnaît sur ce mode de dénégation qu’est le rire. On s’y défait, d’une secousse nerveuse et d’une décharge endocrine, d’une caricature de l’homme. Le rire est communicatif et l’on rit ensemble d’un autre contre qui et grâce à qui se fait et se soude l’unanimité et l’unité des rieurs (soudure physique, solidarité qui s’observe, par exemple, quand un groupe d’enfants qui se moquent d’un adulte, pouffant et se détournant, l’un d’eux montrant du doigt, se forme en un cercle resserré, dos au ridicule). La comédie étant cette cérémonie sociale de la réfection de l’unité sociale et de la remise en ordre des ordres.

On a beau rire, quand on rit – quoi qu’il en soit de la ritualisation – ça découvre les dents. Et les dents gélasines brillent parfois d’un inquiétant éclat. L’agressivité du rire se signale notamment par cette ritualisation qui se solde dans une jubilation assassine.


Dessin de Heine, “Le bouledogue rouge”
pour Simplicissimus (1897, Allemagne)

Certaines coutumes, celle, notamment, qui consiste à noircir les dents des femmes doivent-elles être comprises dans la continuité du geste - d’ailleurs inné à l’homme : il a été mis en évidence chez les petits enfants aveugles-nés - de rire en se détournant, en baissant la tête ou en se couvrant la bouche ? Les dames de cour de l’époque de Heian, sans doute cela surprend-il, à nos yeux, l’impression d’extrême raffinement qu’en donnent les Notes écrites sur l’oreiller, par exemple,


Sei Shonagon (c. 968 - c. 1010) : une page des Notes écrites sur l'oreiller
(Makura no sôshi, la boîte oreiller : en l'occurrence une rame de papier...)

avaient les dents laquées de noir o-haguro, "noir à dents" (trait qui deviendra distinctif de la femme mariée).


Katsushika Hokusai
Jeune femme regardant au téléscope tandis que sa servante tient une ombrelle.
(La servante a les dents laquées, les sourcils épilés et des sourcils postiches au sommet du front)
Estampe, format oban, signée Kako ga, vers 1800.


Nécessaire à noircir les dents


Utamaro (~1795)

Portrait dû à Utamaro


Beauté se maquillant,
Gion Seitoku
(Cette dame ajoute à la teinture noire des dents un fard à lèvres à la mode au début du XIXe siècle.)


Tsukioka Yoshitoshi (1839 - 1892)


Angus Trumble (A Brief History of the Smile, Basic Books, 2004, p. 63-5) notes : "According to one school of thought, ohaguro originated in the Buddhist idea that white teeth reveal the animal nature of men and women and that the civilized person should conceal them, if by no other means than beneath a coating of black dye."


La “Dame qui aimait les insectes”, héroïne du conte du même nom, parfait cette excentricité en arborant des sourcils broussailleux (non épilés) et des dents natures. “Quelle horreur ! s’exclame une servante, ses sourcils, on dirait des chenilles poilues et ses dents, on dirait des chenilles pelées”. Un capitaine “qui s’intéresse à la jeune fille change d’avis à la vue des épais sourcils noirs qui donnent au visage une hardiesse déplaisante et surtout à l’aspect de ses dents non noircies qui brillent d’une manière horrible quand elle rit”. Le caractère effronté - urticant - d’une arcade sourcilleuse dénonce, par association, le caractère carnassier d’une denture d’écorché. La valeur ambiguë de l’acte de découvrir les dents se marque encore, par exemple, dans le traitement de défiance de la lettre “z”, rejetée à la fin de l’alphabet par les Latins, parce qu’en la prononçant, disait-on, on découvre les dents, en un rictus (ringi : grogner en montrant les dents) qui rappelle celui des morts (c’est là, bien entendu, une rationalisation : septième lettre de l’alphabet phénicien et sixième de l’alphabet grec, le “z” est emprunté aux Étrusques par les Latins ; phonologiquement non pertinent, il est abandonné et réapparaît en fin d’alphabet avec l’emprunt de vocables grecs).


Il est probable que certaines mutilations qui affectent les lèvres ou les dents soient à comprendre, comme l’indiquent parfois des récits étiologiques, dans la continuité du geste ici décrit. Elles ont pour effet – symboliquement au moins : et c’est dire qu’il est des signes qui ne trompent pas – de brider l’acharnement ou de moucheter l’agressivité qui perce si naturellement dans le rire. On lime les dents (les canines) de la jeune fille – ou de la mariée – à Bali, et cela a pour effet de la rendre moins susceptible aux six péchés capitaux : pendant l’opération, elle doit garder les yeux ouverts afin que les mauvais esprits aux dents aiguisées ne la pénètrent ; elle se réincarnera alors dans un être humain, et non dans un animal carnivore.


Séquence sur : http://www.baliauthentique.com

Le costume traditionnel de la mariée japonaise, toujours porté, comporte une coiffure, dite “cache-cornes” (tsunokakushi), qui a aussi pour but de protéger le mari. (Les deux illustrations qui suivent représentent un wataboshi, caractéristique de la période pré-Edo ; la troisième le tsunokakushi.)



Hasegawa, T. (Publisher):
Japanese Pictures of Japanese Life, Tokyo (38 Yotsuya Hommura), T. Hasegawa, 1917


www.evelyndunphy.com/ htmpages/japan/Japan09.htm


Chez les Nuer, l’extraction des incisives inférieures – et parfois des canines supérieures – a pour objet de distinguer l’homme des animaux carnivores (chien, léopard, crocodile – qui ne sont jamais consommés). Et c’est une injure grave que de dire à un Nuer qu’il a beaucoup de dents.



Femme aux labrets



La rieuse aux dents noires laquées
(carte postale, coll. privée)


Amazonie : Indien Waika
à qui l’on vient de faire remarquer qu’il était en train de “faire du plat” à la femme blanche
(Eibl-Eibesfeldt, 1976 :44).



Rive gauche : Geste familier d’un philosophe en vue que la critique a qualifié
(Le Monde du 22 mars 1985) d’un “rire carnassier” et d’un rire de “scout prédateur”




Fureur de petite fille.
(Eibl-Eibesfeldt , Forschung am Menschen, Stuttgart, 1963).
Chez les primates,
l'abaissement des commissures des lèvres a pour objet de découvrir les canines sur toute leur longueur.


Furie en démonstration :
Maria Callas à l’adresse de l’officier de justice qui vient de lui signifier une assignation de l’opéra de Chicago en 1955.
(Archives du Metropolitan Opera - capture d'écran)


Condoleezza Rice en représentation à propos de la Corée du Nord
(AP / K.Wrigglesworth)
.
Madonna en concert à Berlin (juin 2012)
(Reuters)


“J’éprouve parfois un sentiment de malaise, note l’écrivain japonais Junichiro Tanizaki, quand je regarde les photographies des stars d’Hollywood. Toutes affichent des sourires qui exhibent des dents blanches comme des perles et parfaitement alignées. Si l’on observe ces visages avec un peu d’attention, ces sourires éclatants apparaissent tout à fait artificiels. On voit que ces gens s’appliquent à ouvrir les lèvres pour montrer leurs dents. Chez nous, les enfants en colère manifestent leur agressivité en faisant “hi-hi !” tout en montrant les dents. Pour moi, les vedettes d’Hollywood font la même chose [...] Quand on a fait cette constatation, il n’est plus possible de rester insensible à l’agressivité de tels sourires [...] Au Japon, on trouve traditionnellement du charme aux irrégularités de la dentition. Le surdent nous apparaît comme quelque chose de charmant (kawai). On estime, en revanche, que la régularité de la dentition montre un caractère un peu froid, voire cruel (zan-nin). Les belles femmes des grandes villes ont les dents irrégulières. Les femmes de Kyoto sont ainsi réputées et prisées pour leurs dents irrégulières [...] Si l’exhibition des dents est un moyen d’afficher son statut social – c’est aux Etats-Unis que la chirurgie dentaire atteint sa perfection –

[


MouthPower Online © 2004 University of Maryland Baltimore.
The Dr. Samuel D. Harris National Museum of Dentistry.
www.mouthpower.org

]

alors les acteurs affirmeraient leur supériorité en montrant leurs dents. Si cette hypothèse n’est pas dénuée de sens, je dois me situer au plus bas de l’échelle…” (Inei Raisan, [1933] 1975, Tokyo : Sogensha, p. 62-63).


Il a été du dernier chic, chez les mafieux et les boxeurs (et certaines vedettes de jazz) de s’afficher avec des diamants scellés dans les dents... La mode du ratelier avec dents en or trouve encore des adeptes : une vedette du rap, célèbre aussi pour son irascibilité, notamment à l’endroit de la gent féminine (ce qui l’a conduit à plusieurs reprises devant les tribunaux), s’affiche ainsi avec une rangée d’or en devanture, ce qui a fait dire à l’un de ses complices qu’il s’était fait monter “un piège à loup dans la gueule”...


freedraw.free.fr/ divers7.htm

Cette mode revient en force, en effet, avec la culture rap. Le rappeur américain Lil Wayne exhibe ainsi un grillz (bouclier dentaire) en or blanc incrusté de diamants 14 carats. Ce style, dit bling-bling, est, selon une définition trouvée sur le Net, "le symbole de la fierté du "Nigga" qui a réussi sans cesser d'être celui qu'il est [...] [cette clinquaillerie] ce sont [ses] chaînes d'esclave transformées en or".


Saint-Jérôme (342-420 ; voir infra la peinture du Caravage, visible à Malte, dans une salle de la cathédrale Saint-Jean qui met la célèbre décollation de Jean-Baptiste en vedette), traducteur des Evangiles puis de l’Ancien Testament à partir du texte hébreu s’était, dit-on, fait limer les dents afin de mieux prononcer cette langue. Ce n’est pas précisément pour des raisons de fidélité linguistique qu’un candidat à la présidence de la République, dont les canines étaient supposées trahir l’appétit de pouvoir, s’est lui aussi fait limer les dents – démontrant, par là, un appétit de pouvoir qui n’était que supposé et... le bien-fondé de l'indice prognostique en cause.


Cathédrale St. Jean, La Vallette, Malte

Quoi de commun en Saint Jérôme et François Mitterrand ?
Réponse : ils se sont tous deux fait limer les dents. Mais pas pour les mêmes raisons.

Extrait de blogs, février et mai 2007 :
Aujourd’hui, Ségolène Royal a un sourire harmonieux, des dents blanches bien alignées. Mais il y a quelques années, ce n’était pas le cas : "Elle avait les incisives en 'ailes de papillon' " explique le docteur en chirurgie dentaire Romain Cirica. Elle aura donc subi un complet relooking de la bouche pour pouvoir afficher un sourire impeccable.
"Les critères de beauté et d’esthétisme modernes impliquent une parfaite symétrie; horizontalement, il faut que la ligne des pupilles, celle des ailes du nez et celle du bord des incisives soient parallèles. Verticalement, la glabelle (le point entre les sourcils), la pointe du nez et la pointe du menton doivent être alignées. C’est en vue de cela qu’opère la  chirurgie esthétique", affirme le Docteur Cirica. "Les incisives de Ségolène Royal ont alors été remplacées par des prothèses, et sa gencive, trop apparente quand elle souriait, a été remontée. Le résultat : un sourire parfait."
L'opération aurait été en réalité beaucoup plus lourde. La comparaison de ces deux photographies :


"avant"

"après"...

donne à penser que le nez de la canditate à l'élection présidentielle a été redressé, l'os maxillaire et le menton recalibrés à l'aide de prothèses permanentes. (Probablement porte-elle aussi un appareil destiné à corriger cette dysmorphose maxillaire et à soutenir l'ensemble de la construction...)

Voici ce qu'on pouvait lire dans le n°38 de la revue spécialisée
Information Dentaire du 8 novembre 2006)
« [Avant l'opération, S. R.] présentait une classe II.2, une rétro-alvéole, associée à une rétro-mandibule. En morphopsychologie, des incisives centrales palatino-versées sont synonymes d’introversion. En outre, un menton en retrait accentue les signes d’une personnalité renfermée. Ségolène souriait peu, la plupart des photos en témoignent. En étudiant de près ces images, on découvre que sa rétro-alvéolie avait tendance à affaisser un peu les traits de son visage. Logique, car les dents et les maxillaires en constituent la charpente. »
« Seul un traitement orthodontique était susceptible de ressortir et réaligner les dents antérosupérieures par des ancrages palatins pour assurer une totale discrétion. Une chirurgie orthognathique destinée à avancer le menton a-t-elle ensuite été pratiquée? Cette intervention constitue la chirurgie de rajeunissement par excellence car elle retend naturellement les tissus. L’ensemble de son visage aurait été ainsi redynamisé, l’avancée du menton lui donnant un air plus volontaire et conquérant. Cette réussite ne peut que susciter l’admiration pour les praticiens et la patiente. »


La culture japonaise donne d’ailleurs une interprétation particulière des smileys ou émoticônes qui agrémentent la correspondance électronique. Ainsi l’expression “basique” du contentement à l’occidentale (qui s’obtient en frappant les touches “:”, “-” et “)”) est-elle perçue au Japon comme significative d’impolitesse, voire d’agressivité. C’est le contrôle de soi, l’équanimité de l’expression, qui sied à l’homme bien élevé, soit : (^_^). Et il serait particulièrement malséant pour une dame d’afficher un rire qui découvre les dents (la main devant la bouche s’observant de manière récurrente au Japon). Aussi, le ravissement de la jeune japonaise s’exprime-t-il électroniquement ainsi : (^.^), bouche cousue – telle en ses ébats : “fronçant ses sourcils mutins / pour supporter la joyeuse souffrance”…

*

Neutraliser la sensibilité, c’est (ce peut être) produire l’euphorie. Anesthésier la vigilance (principe de réalité), ce peut être libérer le rire (principe d’irréalité). Que l’anesthésie, ce relâchement chimique de la vigilance, puisse provoquer le rire, ceci fait voir a contrario la conscience dans sa fonction d’adaptation au réel sous la loi de la moindre douleur et le rire, quand il est recherché et exploité, suspension provisoire de la sensibilité qui permet à l’homme de se protéger de la différence ou de fuir artificieusement le danger, comme une adaptation paradoxale à la réalité, une accommodation au monde qui dénie la valeur du réel, un paradis endocrine.


Paradis endocrines

On peut noter que les voies des paradis artificiels ne sont pas différentes des voies des paradis naturels ; que l’ivresse sacrée et l’ivresse profane, l’ivresse matérielle et l’ivresse émotionnelle mettent en jeu des processus biochimiques voisins. (Mada, démon de l’ivresse - Mahâbhârata, III, 123 - a quatre avatars : la boisson, les femmes, les dés, la chasse ; en sanscrit, mada désigne la liqueur enivrante, l’excitation sexuelle, la sérosité qui suinte des tempes de l’éléphant en rut, l’orgueil personnifié...).
Le principe de cette analogie cérébrale a été mis en évidence dans les années soixante-dix quand l’observation a été faite que les molécules d’une solution de morphine injectée à un patient se dirigeaient et se fixaient sur un site spécifique du cerveau, autrement dit qu’il existait des récepteurs naturels appropriés au traitement de cette substance. Si le cerveau “reconnaît” la morphine, c’est qu’elle lui est familière. Mais il n’existe ni dans le cerveau ni dans le corps d’aucun vertébré de substance naturelle dont la composition chimique rappellerait celle de la morphine. Isolée en 1806, la morphine, principe actif de l’opium extrait du
Pavot blanc, était abondamment prescrite à la fin du XIXe siècle et son action cérébrale était bien connue notamment depuis la synthèse en laboratoire d’un composé antagoniste (qui inhibe ses effets) : la naloxone, dont la structure moléculaire est très proche de la structure moléculaire de la morphine. En 1975, un principe ayant une action identique fut isolé du cerveau de porc. Mais cette substance appartient à une famille chimique fort éloignée de celle à laquelle la morphine appartient (la morphine est un alcaloïde, les endorphines sont des peptides). La solution de ce paradoxe tient bien sûr dans l’architecture moléculaire. Si les molécules de la morphine s’adaptent aux récepteurs cérébraux sur lesquels se fixent normalement les endorphines, c’est parce que leur forme est voisine et que, de même qu’une clé peut faire jouer une serrure, dans quelque métal qu’on l’ait faite, elles peuvent induire des effets identiques à ceux des opioïdes cérébraux mobilisés par l’organisme en situation de stress.
Une similitude du même ordre existe entre les principaux hallucinogènes et différents médiateurs cérébraux. (Un autre type de drogues, à la différence des substances ici considérées, agissent sur le métabolisme des neurotransmetteurs). Soit, par exemple, deux plantes données pour le
soma des Aryens (vide infra : Note sur le sacrifice dans l'Inde ancienne ; L'aigle et le serpent) : l’éphédra et l’amanite tue-mouche (cette dernière avec une forte vraisemblance).



Bruyant hochet du hasard mais conscient de la nécessité, simulacre ballotté sur le theatrum mundi en même temps qu’interprète de l’univers, ayant à s’adapter à un monde hostile ou changeant, ayant appris la vérité de sa forme et pourtant agressé par la difformité, se représentant l’optimal et le pessimal, adonné tour à tour à l’euphorie et au désespoir (et pareillement outré dans ses illusions et ses désillusions) l’homme a la ressource ambiguë, parmi les moyens que la sélection naturelle a mis à sa disposition, concurremment ou parallèlement aux “paradis artificiels” qu’une moisson empirique lui découvre – on sait le rôle capital plantes hallucinogènes dans l’archéologie des religions – des voies capiteuses d’un savoir réflexe qui tourne le dos aux lois du savoir. Une pharmacie endocrine lui permet de supporter l’adversité et, parfois, d’en avoir raison.

Le rire commun, l'insensibilité visée, avec son régime d'euphorie, sanctionnant des valeurs partagées, opère une fusion sémantique qui réactive le groupe d'appartenance, un oubli (de soi) qui a vraisemblablement la sensibilité tactile – la cénesthésie – pour modèle. La fonction des zones gélogènes paraît assignée à la cohésion : elles révélent la vulnérabilité des fermetures individuelles, défauts dans la cuirasse de la contenance et jointures de la mise en corps à la fois. Le rire sémantique, subtil ou grossier, opérateur de cohésion – la manière la plus courte de se comprendre est le rire – puiserait ainsi, dans ses manifestations corporelles les plus spectaculaires, d'une irrésistible contagion, aux ressources phylogénétiques de l'association et de la grégarité.

FIN du chapitre 12

Plan du chapitre 12 :

IV - 12.1 Introduction
IV - 12.2 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine
IV - 12.3 Le rire comparé aux états émotionnels causés par la surprise
IV - 12.4 Une peau de banane sémantique Une présentation en diaporama
IV - 12.5 La théorie du rire de Giambattista Vico
IV - 12.6 “Nous bricolons dans l’incurable” (Emil Cioran)
IV - 12.7 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine (bis)
IV - 12.8 “Il n’y a pas à pas à dire, quand on parle, ça découvre les dents” (Francis Ponge)




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