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1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L’“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12 - La chimie du rire : 7
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


english version:

IV - 12.7 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine (bis)


“[...] l'absolu plie par moments, et Dieu lui-même a des intermittences.”
Victor Hugo
L'homme qui rit (1869)

Un étonnement à la lecture des anciens traités sur le rire est l’affirmation que la difformité physique suscite naturellement le rire. Nous ne pouvons aujourd’hui souscrire à des phrases de ce genre : On trouve aussi matière à raillerie dans les difformités ou les défauts physiques ; La gaieté est naturellement déclenchée par le spectacle des infirmités
Quelques exemples :
• “Les difformités et les défauts corporels offrent [...] une assez belle matière à raillerie” : Cicéron, De Oratore, II, LVII, 239 ;
• Où les amateurs de brocarts sont des victimes : “Pourquoi les plus imparfaits ont coutume d’être les plus moqueurs. Et on voit que ceux qui ont des défauts forts apparents, par exemple, qui sont boiteux, borgnes, bossus ou qui ont reçu quelque affront en public, sont particulièrement enclins à la moquerie ; car, désirant voir tous les autres aussi disgraciés qu’eux, ils sont bien aises des maux qui leur arrivent, et ils les en estiment dignes.” Descartes, Les passions de l'âme, art. 179.
• “Toute difformité, par cela même qu’elle est hors des formes ordinaires, attire l'attention. Celle qui n’est que risible nous fait rire avec une sorte de mépris pour la personne difforme, c’est le plaisir de la malignité ; et avec une sorte d’estime réfléchie pour nous, c’est le plaisir de l’amour-propre.” (Batteux, Les Beaux-Arts réduits à un même principe – 1746, IIIe partie, “De la comédie”)
• Rappelons pour mémoire le “rire inextinguible” (asbestos gelôs) des “dieux bienheureux” à la vue du Boiteux Héphaïstos dans le rôle de l’échanson. (Iliade, I, 598-600)
Au-delà des évidences morales d'aujourd’hui (infra :
chapitre 14 Morale et handicap), ces jugements nous indiquent que le rire est impliqué de manière élémentaire et fondamentale dans la reconnaissance de la forme humaine.

Associé à l’apprentissage de l’enfant et ratification de ce que l’adulte sait déjà. Prime à l’éducation, il consacre l’acquisition du petit nombre de formes et d’attitudes que la société retient sur les potentialités du corps et de l’esprit. La répétition et la prévision, l’imitation font du bien, et c’est ainsi qu’on apprend. Si le rire est premièrement lié à la reconnaissance de la société humaine et à l’apprentissage de ses lois, il pourrait s’analyser ontogénétiquement (supra) comme la gratification que la nature alloue à cet être indéterminé et programmé pour apprendre - “par nature un être de culture”, selon le mot du biologiste Arnold Gehlen - quand il découvre et reconnaît les lois de sa société. “Ce que nous voyons de laid, difforme, déshonnête, indécent, malséant, et peu convenable, excite en nous le ris” constate Joubert (op. cit. p. 16). C’est dire que le “beau”, le “normal”, l’“honnête”, le “décent”, le “séant” et le “convenable”, qui sont les “formes ordinaires” d’une société réglée, ne créent ni surprise ni rejet puisqu’ils en constituent les “communs”.

Ces “communs” s’expriment pourtant, on l’a noté, dans une une forme banale du rire, non de dénégation mais de participation, un rire neutre qui consiste à rire de (presque) rien et qui signale l’accord et le contentement de la communauté. En l'espèce, le message (vide), c'est bien le massage, sorte de jacuzzi où s’extériorise bruyamment l'esprit de groupe. Risus index sui. Le rire, moyen de faire société, ferait partie de ces actions “qui nous incitent à imiter nos semblables” : “Comme de voir bailler on baille ; et quelquefois on pisse par compagnie”, note Joubert (op. cit. p. 37). Le cercle est ici une chambre de réverbération du rire commun : des évidences communes, le ban (la proclamation publique) du ban (de l’esprit de corps). La valeur communicationnelle du rire s'exprime, bien sûr, par la facilité de sa contagion, mais ressort aussi de l'observation qu'on rit davantage à la projection d'une scène comique en société qu'en solitaire (de même qu'
on peut constater expérimentalement que, lorsqu’on projette un film d’horreur à un spectateur isolé, puis le même film au même spectateur en compagnie, il se révèle généralement beaucoup plus expansif en société). Le rire peut difficilement être simulé, et ce rire contrefait n'enclenche aucun des bénéfices du rire. De la même façon, l'expression de certains signes de la douleur, ceux de la douleur morale, paraissent soustraits au contrôle volontaire. Les muscles que Darwin (1874 : 194-197) a proposé d’appeler (après Duchenne de Boulogne : Duchenne de Boulogne : Éléments pour une archéologie des émotions - 1) les “muscles de la douleur” qui rident le front d’une manière tout à fait spécifique et qui sont mobilisés, chez l’adulte, par l’angoisse morale ne répondent à la volonté qu'après apprentissage (vide supra : chapitre 9.1 : La “culture des analgésiques” et l’individualisme :quelques données pour une approche anthropologique et culturelle de la douleur). Ces deux extrêmes de la communication émotionnelle portent une intention et une capacité spontanée d'agrégation. Sur ce fond commun, le rire décline les appartenances. Nous sommes des “mêmes” si nous rions de la même chose. Robert Antelme, prisonnier à Buchenwald, rapporte : “Bortlick lui ausssi rigole avec un autre meister. Donc, tout le monde peut rigoler. Mais si j'approche pour porter la pièce, il s'arrêtera de rire, et si c'est lui qui vient vers nous, on s'arrêtera aussi de rire. Nous pouvons rire en même temps, mais pas ensemble. Rire avec lui, ce serait admettre que quelque chose entre nous peut être l’objet d’une même compréhension, prendre le même sens. Mais leur vie et notre vie prennent un sens exactement contraire. Si nous rions, c’est de ce qui les fait blémir. S’ils rient, c’est de ce que nous haïssons.” (L’espèce humaine, 1957) Rire ensemble, c’est une preuve d’appartenance.

Spécifiquement, le rire est une prime à la réassurance, car la vérité, partielle et partiale, “infirme” elle aussi, est en butte à la réalité. On dit “sérieux comme un pape” : un tel personnage (tel Vico et autres agelastes), entièrement et définitivement programmé, ne peut, ne doit ni n’a besoin de rire. Quand le rire, comme le jeu, baigne dans cette vapeur hiliriante et anesthésiante qui permet de faire ses classes, la gravité, cette cuirasse des sots dit Montesquieu, ferme l’accès à la forge de la vérité. Celui qui sait n’a nul besoin de ce plaisir d’enfance et de cette réassurance, de ce monde en petit qui tient dans la bulle de la néoténie, où s’éprouvent prime à la découverte et prime à la redécouverte. Gravée dans le marbre, définitivement engrammée, la vérité vraie (donnée pour telle) reste de marbre.

La veille cognitive est une alerte permanente. Le cerveau traite continuement le flux des informations qui lui arrivent des différents organes des sens. Le réel est cette construction cérébrale, déjà encodée, qui témoigne de la réalité d’un membre, fût-il “fantôme” (illusion emblématique des égarements kinesthésiques pour Descartes, dans son procès des “préjugés des sens” et sa recherche des “semences des vraies et immuables natures”). Le savoir banal enserre le réel dans un réseau d’expériences accumulées et de certitudes apprises. La cénesthésie muette qui me signale en permanence : "R.A.S." témoigne de ce savoir en acte balisant un monde prévisible. Automatique ou irrépressible, mais aussi mis en scène (c'est la Comédie), le rire permet de supporter, de supprimer (idéellement) ce qui dérange nos évidences anthropologiques. Voici soudain une figure bouffonne dans mon champ de vision, une caricature d’humanité. Après un infinitésimal moment de stupeur, et sans avoir fait aucun raisonnement, j’éclate de rire. Non ! ça n'est pas vrai ! C’était bien un homme, mais à contresens. Euphorie de cette reconnaissance. Je retrouve, après les avoir un moment perdues, ébahi, tiré de mon assiette par cette apparition, la sécurité de ma forme et le contentement de ma société. Mais voici, plus critique, un individu qui, se prenant au sérieux et se donnant pour l’expression de l’humanité, contredit et dérange ma vérité... Je m’esclaffe bruyamment (ou je ris sous cape). Je ris de ce qui me déplaît et, comme cela me plaît, j’annule ce qui me déplaît. Ces exemples, pris sur un spectre évidemment plus large, montrent comment le rire, sanction de la réussite, peut être mobilisé, en tant que dénégation euphorique d’une réalité contraire, et notamment pour faire face à l’adversité. Cette ambivalence du risible (non mais oui ; déni et réassurance) est marquée par Joubert quand il analyse : “La chose ridicule nous donne plaisir et tristesse : plaisir de ce qu’on la trouve indigne de pitié, et qu’il n’y a point de dommage ni mal qu’on estime d’importance [...] tristesse pour ce que tout ridicule provient de laideur et de messeance. Le cœur marry de telle vilenie, comme sentant douleur, s’etrecit et resserre.” (op. cit. p. 88) Mais la supériorité du diagnostic du rire (et du rire sur l’analyse : vide infra), c’est précisément l’insensibilité, l'absence de compassion (le cœur s’y dilate et non “s’etrecit”). C’est la condition relevée par Aristote, citant en exemple le masque de la Comédie : il est laid et difforme sans exprimer de douleur. Il n'invite pas au partage : ce n'est qu'un repoussoir, un plaisant épouvantail du vrai ; c’est du beau en négatif. Cette laideur conventionnelle n’étant ni attentatoire ni compassionnelle, elle fait rire. L’absence de commisération permet d’administrer la correction de la norme et la sanction de l’excès. Ridiculum acri / Fortius et melius magnas plerumque secat res. (Horace, Satire I, 10) (Vide supra :
chapitre 7 Rire et démocratie, à propos de la comédie d’Aristophane). Si l’ivrogne qui chute nous fait rire “nous rirons sans comparaison plus, si un grand et notable personnage, qui s’étudie à marcher d’un pas fort grave et compassé, chopant contre une pierre lourdement, tombe soudain en un bourbier”. Et davantage encore, à tout le moins avec une jouissance accrue, si cet individu est un imposteur car : “il n’y a rien tant difforme et qui fasse moins de pitié, que si ce même personnage est indigne du rang qu’il tient ; et de l’honneur qu’on lui fait ; s’il est haï de chacun pour sa fierté, et excessive bombance, ressemblant à un singe vêtu d’écarlate, comme dit le proverbe.” (Joubert, op. cit. p. 19)


Laurens Joubert (1529 - 1583)

Il est, bien sûr, souvent nécessaire d’avoir recours à des réponses plus réalistes, on l’a noté, mais c’est assez dire que le rire a partie liée avec l’énergie spécifique qui permet à l’homme de sélectionner les faits qui conviennent aux lois de sa perception et de sa société. Si la connaissance, moyen d’action différé, est aussi méconnaissance active d’un être à l’habitation donnée, condamné à prospérer au sein d’un monde qui le dépasse, alors le rire tient une part non négligeable dans ce programme. Et, quand on y réfléchit, comment peut-on rire alors qu’on sait qu’à peu près tout nous échappe, que nous “bricolons dans l’incurable”, que, dans un instant, la réalité peut apporter un cuisant démenti à l’évidence qui nous secoue de rire. Un proverbe (diversement attribué), à l’irrésistible drôlerie parce qu’il impose la représentation, sur la même face, du rire et de la peur, du plaisir et de la douleur énonce que “le sage ne rit qu’en tremblant” (“De quelles lèvres pleines d'autorité, de quelle plume parfaitement orthodoxe est tombée cette étrange et saisissante maxime ?” demande Baudelaire - De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques). Difficile d'être à la fois vert de peur et cramoisi de rire. Eh oui ! Comment rire ? Sérieusement. Cette inconscience, cette incontinence, ce déni du réel – qui est tragique – est un défi à la sagesse. (Les deux extrêmes du spectre des émotions, qui n’ont qu’une seule tête et qui ne peuvent coexister – consécutifs – sont pourtant homologues pour qui veut tirer de la vie un argument d'immortalité : “Quelle chose étrange, mes amis, paraît être ce qu’on appelle le plaisir ! et quel singulier rapport il a naturellement avec ce qui passe pour être son contraire, la douleur ! Ils refusent de se rencontrer ensemble chez l’homme, mais qu’on poursuive l’un et qu’on l’attrape, on est presque toujours contraint d’attraper l’autre aussi, comme si, en dépit de leur dualité, ils étaient attachés à une seule tête” - Phédon, 60a)

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Plan du chapitre :

IV - 12.1 Introduction
IV - 12.2 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine
IV - 12.3 Le rire comparé aux états émotionnels causés par la surprise
IV - 12.4 Une peau de banane sémantique Une présentation en diaporama
IV - 12.5 La théorie du rire de Giambattista Vico
IV - 12.6 “Nous bricolons dans l’incurable” (Emil Cioran)
IV - 12.7 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine (bis)
IV - 12.8 “Il n’y a pas à pas à dire, quand on parle, ça découvre les dents” (Francis Ponge)





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