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4 Éléments d'Ethnographie Indienne (en cours)


Mots clés : Inde védique Sacrifice Ethnomathématiques

Champs : Anthropologie religieuse Ethnographie villageoise Route des Indes



1- Note sur l'acte sacrificiel dans l'Inde ancienne

2- L'aigle et le serpent

3- Rues de Pondichéry

4 - Nobili et la "querelle des rites Malabares"


anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures



L'aigle et le serpent

Note sur l'acte sacrificiel dans l'Inde ancienne (2)

Ces pages (HTML) tentent de souscrire à une double exigence : - classique, une fidélité à la lettre qui emprunte ses moyens à la doctrine des spécialistes ; - plus inusuelle, dans la mesure où ces moyens servent aussi ici un intérêt herméneutique plus général touchant l'affinité de l'évaluation – de la définition du bien et du mal – et de la forme vivante, avec le propos de contribuer à la recherche d'invariants qui informe ce site. C'est dans cette idée que, se référant à l'exégèse philologique et à l'exégèse traditionnelle et s'autorisant, notamment, pour ce qui concerne l'interprétation des équivalences symboliques, de la lecture du théologien cinghalais A. Coomaraswamy (pour qui les textes ici étudiés ont un sens que n'épuise pas l'archéologie), les remarques qui suivent visent à mettre en évidence les articulations essentielles du sacrifice védique, telles que révélées par les manuels liturgiques des brahmanes.

"Bonjour, bonjour brontosaure
Ça fait longtemps qu'on s'est vu
Moi tu sais, j'existe encore
Et toi tu n'existes plus [...]
Tu beuglais sans avenir ;
Je trimais comme je trime [...]
Tu dormais; moi je forgeais
Mes terribles industries.
Ah, ces forêts spongieuses
Qui clignent de lents sommeils
Sont la paillasse où se gueuse
Ton gélatineux sommeil.
Tout engourdi, tu pissais,
Mal nourri de boue amère.
Ce qui fait bien manger c'est
La guerre, mon chou, la guerre.
Je frappais, luttais, trimais,
Tuais, tordais, tout en nage [...]
Ma tête sur ton épaule
Mais mon couteau dans ton flanc.
Dormir! Tu dormais ta vie
Runinant infiniment
Ton ciel vert, tes eaux croupies
Et tes flasques aliments.
Tant de siècles de lésine
A pourrir dans tes urées,
A puer dans tes urines,
Ca ne pouvait plus durer [...]
Adieu, gros têtard, salut !
Dors maintenant dans les livres.
T'étais trop feignant pour vivre
Et les temps sont révolus."

Norge, Le trimeur, La Belle Saison, 1973.

"Aux époques d'épée, on faisait bon marché de sa vie; aux époques de dandysme on fait bon marché de sa volonté. Vivre est si nauséeux qu'on s'abandonne sous le martellement de l'habitude à ce lent suicide : l'ivresse de l'inertie.

Joséphin Péladan, Le Vice suprême, 1884.

Le hymnes du Véda et les Brâhmanas font référence à un événement donné comme l'origine de la manifestation et de l'ordre du monde, l'Acte par lequel le dieu Indra a terrassé un monstre qui, couché sur la montagne, "bloquait" les eaux, la lumière et la vie... Au terme d'une minutieuse étude de mythologie et de philologie, Emile Benvéniste et Louis Renou concluent au peu de consistance du monstre en question : "Né d'un jeu verbal, Vrtra sort à peine de la fiction. Sa nature banale, ses épithètes sans relief, la pâleur de ses descriptions soulignent, en dépit de leurs variations, le processus verbal qui l'a créé. Il n'existe que par des formules et n'agit qu'en vertu de leurs combinaisons (...) Tout cela concourait à la création d'une entité qui est, à la lettre, un agrégat de formules et comme une excroissance du tissu verbal" (1934 : 178). Mais il reste à comprendre quelle nécessité a pu conduire la pensée indienne à lancer un champion de l'humanité contre une fiction grammaticale, en un combat à l'issue duquel Indra victorieux est dit Mahâpurusa "Grand Homme", ou mieux encore : Cakravartin : "Celui qui fait tourner la roue cosmique".

L'acte sacrificiel est assimilé à la libération créatrice d'Indra. "Ils le nomment multiple, lui qui est en réalité Un" (R.V. V,164,46). Ce qui se dit Prajâpati, Agni, Soma, Brâhma est Un, comme est un l'Acte créateur. "En vérité, Prajapati, le Sacrifice, c'est le Roi Soma" (S.Br. XII,6,1,1). L'obtention du soma, la liqueur sacrificielle, est, en effet, un "meurtre". "Ils tuent le sacrifice quand ils l'accomplissent; quand ils pressent le Roi (Soma), ils le tuent" (S.Br. IV,3,4,1) – les planches du pressoir sont qualifiées de "meutrières du démon et du maléfice". Ce meurtre est celui d'un serpent ou d'un dragon le plus souvent dénommé Vrtra. C'est pour délivrer Agni et Soma que Vrtra avait avalés qu'Indra le frappe : "Indra frappa Vrtra pour Agni et Soma" (T.S. VI,1,11,6). "Soma était Vrtra" (S.Br. III,9,4,2) "Soma était dans le ciel... ces montagnes, ces rochers sont son corps" (id.). "C'est à la manière d'Ahi qu'il (Soma) quitte en rampant sa vieille peau, et c'est tel un puissant coursier qu'il s'élance" (R.V. V,86,44). Le sacrifice consiste en la délivrance de Soma.

Deux représentations du dieu Soma

Le soma est une liqueur spiritueuse obtenue par le pressurage d'une plante qui croît sur les montagnes. Son nom signifie uniment : "le pressuré", "l'exprimé" (somah). Le sacrifice de soma est effectué annuellement, au printemps, un jour de syzygie. C'est un rituel complexe qui inclut notamment la diksâ, des sacrifices animaux, la construction de foyers, l'installation des "chariots à soma", des planches à pressurer, des résonateurs (destinés à amplifier le bruit du pressurage). Gorgées d'eau par aspersion, les tiges sont frappées par les pierres du pressoir ; le suc obtenu est alors filtré dans un tamis de laine... Le soma enivre mystiquement. Aussi redoutable que bienfaisant, comme la puissance sacrée : "Ne nous fait pas trembler ô Soma, ne nous inspire pas la crainte ô Roi ; que ta violence ne nous brise pas le coeur" (R.V. VIII,68,8). Il est la boisson d'immortalité, la sève cosmique : "Là où brille la Lumière, (Où bondissent les eaux de Jouvence... Où coule le miel à satiété... Où se satisfait chaque désir) Emmène-moi, Soma, que je devienne un Immortel" (R.V. IX,133,7). Il est la substance d'offrande par excellence, l'âme du sacrifice (R.V. IX,2,10). Les indianistes nous apprennent que le soma que l'on presse aujourd'hui n'a plus rien des vertus dont parlent les textes védiques et que le secret en est perdu. Asclepias acida ? chanvre ? ephedra ?... c'est vraisemblablement l'amanite tue-mouche, Amanita muscaria, "fly-agaric", comme les travaux de R. G.Wasson l'ont démontré - Soma: Divine Mushroom of Immortality, Harcourt, Brace and Jovanovich, New York, 1967.




SOMA - Divine Mushroom of Immortality
R. Gordon Wasson
Publisher: Harcourt Brace Jovanovich, INC
(1967)



Muscarine et Muscimol

Le principe actif de l'amanite tue-mouche est le muscimol
qui bloque la communication entre les synapses et provoque des hallucinations

Quoi qu'il en soit des qualités spécifiques de la substance obtenue, on peut se demander si l'acte de presser les pousses et les tiges de soma serait ainsi magnifié s'il ne supportait, à lui seul, un symbolisme essentiel. Il faut bien constater que le rite s'est perpétué en dépit de cette perte. Les vertus stupéfiantes du breuvage n'épuiseraient donc pas sa signification mystique : un "immortel" pressé par des "mortels" (R.V. X,3,1). Son expression est référée à la structure cosmique de l'être. "Le motif minime du jus pressé, écrit Renou , est comparé à une ruée dans l'espace, à une chute torrentielle". "Combien de versets du livre IX (du Rg-Veda) voyons-nous commencer par décrire l'opération matérielle, ébaucher les gestes de l'officiant pour s'élancer brusquement au domaine céleste". Il y a mise en jeu de "mots immenses pour décrire des "faits très menus" (Etudes védiques et paninéennes, T. IX, pp. 9 et 13). "La substance oblatoire fait l'objet d'une exaltation sans mesure" (id. Hymnes spéculatifs du Véda, p. 232).

Mais s'il faut entendre l'avertissement des théologiens védiques : "Ils s'imaginent boire le soma lui-même lorsque la plante est pressée, mais ce que les brahmanes entendent par "soma", nul n'y goûte jamais qui vit en ce monde" (R.V. X,85,3-4), il convient d'être attentif à l'enjeu de cette exaltation. "Premier fécondateur des structures, séjour natal de l'ordre", "Père des dieux", le soma, par qui Indra triompha du dragon est, comme Indra lui-même, le mâle par excellence et la parole sacrée:

Extraits de Rg-Veda, IX :
3,8: "Voici le dieu qui coule pour les dieux".
6,1: "0 Soma, clarifie-toi en taureau aimant les dieux".
14,4: "Laissant suinter son jus, le soma court à travers le tamis, dépouillant les parties fibreuses de son corps. Puis il s'agrège à Indra, son allié".
19,4: "Sperme de taureau".
46,3: "Voici le soma, les sucs porteurs de satisfactions rituelles pressés dans les cuves qui invigorent Indra grâce aux actes du sacrifice."
48,1: "Toi qui portes les forces viriles jusque dans les séjours du grand ciel."
6l,20: "Tu es le frappeur de Vrtra, l'hostile".
61,22: "Toi qui assistas Indra pour tuer Vrtra lequel bloquait les eaux puissantes."
63,7: "Clarifie-toi par cette coulée même par laquelle tu fis briller le soleil en mettant en branle les eaux humaines."
66,6: "Les sept fleuves coulent selon ton instruction, ô Soma; pour toi coulent les vaches laitières."
68,5: "Le soma est né avec la force agissante, la faculté de penser."
68,6 : "Les poètes détenant-le-sens ont trouvé la forme réelle du soma enivrant."
69,3: "Le soma a détaché les deux mondes, Ciel et Terre."
74,5: "Elle a hurlé la tige sômique, associée à la vague des eaux; pour l'Homme, elle gonfle son enveloppe qui attire les dieux. Elle dépose dans le giron d'Aditi un germe par lequel nous recevrons fils et descendance."
75,5: "Hennissant avec force comme un coursier en rut dans le troupeau."
87,2: "Géniteur à la force agissante, étai du ciel."
105,6: "Evince l'être bifide".
113,2: "Pressé à l'aide de la parole sacrée, du réel, de la confiance, de l'ascèse."

En quoi l'extraction du soma peut-elle être assimilée à l'acte libérateur et créateur d'Indra ? L'opération effectuée sur la plante consiste en un pressurage et un filtrage. Réellement et mystiquement, c'est une expression et une purification. Si "Soma était le dragon" (S.Br. III,9,4,2), le meurtre de Soma est la purification de Vrtra, le dragon. Purifier n'est pas tuer, c'est exprimer en divisant, sublimer. Soma n'est pas tué, mais seulement son mal : "Le mal est vaincu, mais Soma n'est pas tué" (S.Br. III,9,4,17). L'identification de Soma et de Vrtra, leitmotiv des Brâhamanas, éclaire la nature de la purification sacrificielle. Frappé par Indra, "Vrtra gisait tel une outre de cuir vidée de son contenu, tel un sac de peau vidé de sa farine d'orge. Indra se précipita sur lui, voulant le tuer. Vrtra lui dit : "Ne lance pas ton foudre contre moi! Te voici devenu ce que j'étais! Partage-moi en deux, mais ne me laisse pas ainsi". Indra répondit : "Sois ma nourriture ! Et Vrtra acquiesça. Alors Indra le partagea en deux, et de cette partie de Vrtra qui relevait de Soma, il fit la lune. Quant à ce qu'il y avait de démoniaque en lui (asurya), il le fit entrer dans le ventre des êtres d'ici-bas" (S.Br. 1,6,3,16-17).

L'expression laisse comme un rebut les fibres et les téguments de la pressée. Les hommes tirent le soma de plantes que le ciel a nourries. Soma est appelé "Fils du nuage" qui dépose la semence comme un fœtus dans les plantes (R.V. V,83,7) ; volé par un aigle et rapporté ici-bas (R.V. VIII,100,8), il pousse sur la montagne au nombril de la terre (R.V. IX,82,3). Le sacrifice de soma continue la geste qui oppose Devas et Asuras, héros célestes et héros chthoniens. On dit qu'ils s'opposent pour l'obtention du sacrifice, mais cette lutte est le sacrifice. Indra frappe Vrtra, mais aussi frappe et ouvre la montagne et ces deux actes sont quelquefois décrits comme étant concomitants ou ne faisant qu'un seul. "Le thème des montagnes fendues, écrit Louis Renou, intervient au moment précis où on attend celui de Vrtra" . "Soma est emprisonné dans le rocher" (R.V. X,68,8). Soma, Vrtra et la montagne sont identifiés en S.Br. III,4,3,13; III,9,4, 2; IV,2,5,15. C'est en frappant Vrtra ou le rocher qu'Indra libère les êtres que le rocher emprisonnait ou que Vrtra "enserrait" (R.V. VII,21,3). Le terme giri (montagne) se rattache à gir : avaler et on l'a rapproché de grah : saisir et de garta : tombe. L'acte de séparer Vrtra en deux consiste à "fendre le ventre des montagnes" (R.V. 1,32,1), le giron où se gire, où est enseveli Soma, à tailler en pièces l'assise (yoni) , la tanière de Vrtra" (S.Br. V,5,5,6). L'arme du "meurtre"", le foudre d'Indra, le vajra, cette "dureté", cette "lumière" (vajra signifie aussi diamant) que R.V. II,11,5 qualifie comme viryena est la virilité (sanscrit vaja, latin vigor: vigueur sexuelle). La division - purification - prise de possession du ventre par le héros constitue la science sacrée : "Vrtra eut peur du foudre levé d'Indra, il dit : "II y a ici une source de force, je te la donnerai, mais ne me frappe pas !" Et il lui donna les formules sacrificielles. Indra leva son foudre une seconde fois. Vrtra eut peur du foudre levé d'Indra, il dit : "II y a ici (...) et il lui donna les stances. Indra leva son foudre une troisième fois. Vrtra eut peur du foudre levé d'Indra, il dit : "II y a ici (...) et il lui donna les hymnes" (S.Br. V,5,5,2-5). Formules sacrificielles, stances et hymnes constituent le Véda. Ce qui ne signifie pas que le Véda aurait été une science "démoniaque" d'abord en possession du serpent, car la maya ophidienne est une production sans ordre, soit le contraire d'une science, mais bien : que le Véda consiste dans la science du charmeur de serpent, dans la maîtrise et l'appropriation du serpent. Le premier brahmane fut le premier buveur de venin, l'aigle Garutman: "La science du serpent (Sarpa-vidya) est le Véda" (S.Br. XII,4,3,9).

L'acte sacrificiel, la libération créatrice, l'acte qui donne la possession des trois Védas répètent une seule et même structure : la confrontation victorieuse de l'Homme et du Serpent. La question de savoir "à quoi ressemble" Vrtra est donc primordiale.

Dans le Rg-Veda, Vrtra est dit une fois "premier né des serpents". Il n'y a d'allusions précises, note Renou, ni à propos de Vrtra, ni à propos d'Ahi (ahi signifie serpent). Ahi est dit une seule fois abhogam, "aux replis" (VII,94,12). "Le mythe se résume pour l'essentiel à la formule: "Indra tue Vrtra" , acte qui constitue l'"œuvre virile" d'Indra (IV,19,10). Mais si Vrtra est défini par des caractères négatifs: apâd, "sans pieds", ahastà, "sans bras" (comme la terre même qualifiée d'ahastâ et d'apadi - X,22,14), kunâru, "paralysé" ou "manchot" (III,30, 8), vyamsa, "sans épaules", viparvam, "dépourvu d'articulations", valeurs que Renou qualifie comme "révélant 1'inintégrité physique", auxquelles s'ajoutent des épithètes négatives révélant 1'"inintégrité morale" (si l'on veut faire pendant à l'expression de Renou): piyaru, "aux mauvais desseins" (III,30,8), et "à la parole fausse", tous caractères qui le font adeva, "antithèse du divin", si ses armes ("rarement c'est l'ennemi d'Indra qui est représenté comme armé" ) sont "le brouillard" (II,30,3), "les ténèbres" (X,73,5), n'est-ce pas qu'il représente l'impossible personnification de tout ce qui est le contraire d'un être ? Et que ce qui résulte de la composition de tous ces caractères négatifs, c'est ce qui fait, justement, la généralité des monstres : l'absence de structure (ou le mélange de structures) ?

L'inintégrité physique porte une signification morale qu'exprime ici cet être reptilien qu'aucune forme, ou presque, n'arrache à 1'indistinction de la terre: "amorphe", "endormi" ou "sans yeux", "avachi" ("Sa mère couché sur lui comme une vache et son veau" - I,32,9), "comme mort" (le qualificatif , "gisant", lui est appliqué avant comme après le combat), désigné non par un nominatif, mais par un neutre, Vrtra est, selon Benvéniste et Renou, une "masse obstruante", une "résistance". L'étymologie traditionnelle l'interprète en "Constricteur" : "Vrtra enveloppa (avrnot) ces mondes" (T.S. II,4)12). "Parce qu'il se développa en roulant en avant (vrt), il devint Vrtra" (S.Br. I,6,3,9). Comme Namuci, "Celui qui ne lâche pas" dit Panini (6,3,75) ("Titan Crampon", traduit Coomaraswamy), il exprimerait l'étreinte par quoi se "personnifie" l'inertie de la matière, la passivité aspirante ou la résistance contre laquelle se dresse la résolution de l'acte. Vrtra est l'obstacle à la manifestation, à l'émanation créatrice. L'acte d'Indra, Vrtrahan, "Tueur de Vrtra", qui met un terme à la carrière de ce monstre qui "grandit de jour en jour" (III,31,13) et "occupe les trois mondes" (Brahaddevatâ, 6,121), consiste à le "délivrer" de sa fatalité reptilienne. Vrtra était "non divisé, insatiable, sans éveil, endormi d'un profond sommeil, gisant contre les sept escarpements" (IV,19,3), Indra le "souffle hors de l'atmosphère" (VIII,3,20), "le découpe comme l'articulation du bœuf" (I,61,12), l'abat " comme la hache abat les arbres" (X,89,7), le frappe "dans un endroit sans articulation" ou "de façon à être désarticulé" (IV,19,3). Vrtra gît maintenant, "découpé en morceaux", "comme un tuyau sectionné" (I,32,8). Ainsi Indra frappe-t-il le démon destructeur, anindrâm, "antithèse d'Indra" (IV,2,3,7-8). Antithèse de l'homme, si l'homme est ce combat contre l'informe, cette résistance à la résistance. Vrtra symboliserait donc une maya sans structure et sans loi, une profusion sans ordre (on traduit aussi Vrtra par "l'Omniforme" - mais 1'omniforme n'a aucune forme) amorphe ou difforme, intempestive ou déplacée, par opposition à la distinction et à la production ordonnée. Une production étouffante (obstruction), une étreinte qui s'oppose à la production (résistance).

Un texte cité plus haut (S.Br. I,6,3,17) énonce que "ce qu'il y avait de démoniaque en Vrtra, Indra le fit entrer dans le ventre des êtres d'ici-bas". Le serpent intestinal inscrit dans le corps même de l'homme la dualité de la forme et de l'informe. Le ventre et la matière carnée assignent à l'homme la faim et la mort. Par opposition au chaos et à l'inertie matérielle, l'individuation et la distinction apparaissent à la conscience comme la phénoménologie de l'ordre. Le beau signe la possession de soi (comme l'exprime la célèbre phrase de Hegel sur l'art grec : "Et la statue sans yeux nous regarde de tout son corps – démarquée du Charmide (154 d): "Ah! Si tu le voyais nu, il te paraîtrait sans visage"), la grâce est ce qui enlève la matière, le laid la pesanteur de la matière dans la forme, le monstrueux la matière sans la forme ou, plus exactement, la forme saisie par l'informe. La forme est l'éveil, l'intention, le regard, l'acte...

La neuroconscience élémentaire, comme la conscience noétique, suppose la vigilance. Pour rester debout, il faut se tenir éveillé. Mais l'activité noétique n'est possible qu'à la faveur de l'autonomie du "milieu intérieur" (Claude Bernard), dont la régulation automatique libère les fonctions supérieures du cerveau. Le viscéral est soumis au système nerveux sympathique, dit aussi autonome, responsable de l'activité des fibres lisses, notamment de la motricité digestive et des processus vaso-moteurs de l'expression des émotions et de la physiologie sexuelle. Si le travail de la digestion nous occupait comme il occupe l'anaconda qui vient d'avaler une proie, par exemple, toute autre activité nous serait interdite... Mais parce qu'autonome, portant sa propre "vérité", cette vie d'organes, la conscience peut la vouloir comme la seule vie et vouloir s'y perdre. Lorsqu'elle se veut libre, elle la perçoit comme "résistance".

De nombreux mythes figurent cette opposition de la forme et de l'informe, de la conscience et de la vie végétative par le combat de l'aigle et du serpent qui perpétue la lutte des héros solaires et des puissances chthoniennes. "Typhon-Set, écrit Plutarque, est cette partie de l'âme, passionnelle, titanique, irrationnelle et impulsive et cette partie du corps qui est périssable, maladive et désordonnée, comme le montrent les irrégularités dans les saisons et les températures, les éclipses de soleil et de lune, éruptions pour ainsi dire et irrégularités dues à Typhon (...) dont le nom signifie "contrainte" ou "obstacle" (Moralia, 371 b). "Obstruction", "résistance", telle est, nous l'avons rappelé, la signification de Vrtra.



Garuda, destroyer des dieux, ennemi du mal ophidien. Peinture indienne (XVIIIe siècle)

Si les replis de l'intestin peuvent figurer un serpent, le système respiratoire peut être figuré par l'aigle dont les ailes déployées représenteraient les deux poumons, le bec, la tête et le cou, la partie supérieure de l'ensemble. Système respiratoire et système digestif sont séparés par le diaphragme qui est le muscle du mouvement respiratoire. La méditation sur le souffle qui ouvre la voie à la conception post-védique du sacrifice ("Les dieux sont les souffles nés du mental et liés au mental. En eux on sacrifie metaphysiquement" - T.S. VI,1,4, S) se réalise dans les techniques respiratoires du yoga. Celles-ci s'appuient sur la fonction du diaphragme qui sépare le monde aérobie du monde anaérobie. Le contrôle du souffle (pranayâma) s'y révèle un moyen d'action indirect sur la vie végétative. Soumis, dans certaines limites, à l'action volontaire, le système aérobie régit le système anaérobie. Le souffle (aérien, subtil, incorruptible) prend possession du corps. L'aigle maîtrise le serpent.

D'une manière générale, l'être reptilien symbolise, (dans ses valeurs négatives, car il est aussi des valeurs positives conférées au serpent), par opposition à la volonté et à la contention qui se ramasse pour l'acte, l'inertie et la passivité qui condamnent l'existant à la fixité et à la disparition, comme l'exprime le fait évolutif, et l'existence à la dérive. Solidaire de l'invention, l'action se représente comme le génie de la forme. La nausée de l'immonde a pour répondant 1'éblouissement de la forme. Quand l'irrationnel a même vie que le périssable, le divin se dit dans l'acte, dans le souffle, dans le sens.

Par le sacrifice de soi (sacrifice d'une victime animale, dîksâ, sacrifice de soma...) le sacrifiant se libère de la mort. Il rend à la terre ce corps impur comme le bol intestinal, la balle, les gousses, les téguments – tout ce qui est excrété – et s'élève à la signification. La séparation sacrificielle libère deux principes antagoniques. L'un tend vers le haut et l'autre vers le bas : l'incorporel et le corporel. Au moment de sacrifier la victime animale, on dit : "Faites aller au soleil son œil, répandez au vent son souffle, à l'atmosphère sa vie, aux régions son ouïe, à la terre son corps" (A. S. III,3,1). Ce qui est exprimé, c'est le sens ("l'oblation de soma est in-corporelle" - A.Br. II,14), ce qui est excrété, c'est le mal et la mort. Cette séparation répète l'acte fondateur qui est à l'origine de la manifestation. Le sacrifiant, la "substance" exprimée et le dieu ne font qu'un.

La victoire d'Indra est une libération de la vie sensée :
- Les eaux étaient "entourées par le serpent" (R.V. VII,21,33), les ténèbres (de Vrtra) "opprimaient le réceptacle des eaux" (I,54,10): le foudre d'Indra a"ouvert la fermeture des eaux" (I,54,10), "percé les orifices des rivières" (II,15,3). ("Indra fit en sorte que les eaux coulent ensemble pour l'homme. Il a tué le dragon, il a fait couler les sept fleuves, il a ouvert les orifices obstrués".)
- "Il sépara le ciel et la terre" (V,113,4). "Par sa force, il étala ces deux mondes, le Ciel et la Terre" (VIII,3,6). Comme Visnu et avec Visnu (dont les trois pas ouvrent l'espace à l'homme) "il fit plus large l'espace médian et étendit les espaces pour permettre à l'homme d'y vivre".
- "Il fit que le soleil brille" (VIII,3,6).

La victoire d'Indra libère l'espace et le temps ordonné de la manifestation en soumettant la "matière" à la loi. C'est la loi qui triomphe de l'informe, de l'infortune et de la mort. Le rite, le sacrifice et les hymnes répètent cette loi originelle. Agni a affermi la terre et soutenu le ciel "avec des formules efficaces" (R.V. 1,67,5), et ce que firent les dieux, les hommes le réitèrent. C'est pourquoi le sacrifice peut être dit : "Père de l'homme" (X,100,5) et "nombril du monde" (1,164, 35). "Puissions-nous, dit un hymne du Rg-Veda, devenir les Angiras du Ciel et briser, resplendissants, la pierre qui renferme des trésors" (IV,2,15). En effet : "Ils ont avec la loi ("avec leurs hymnes" - I,71,2) fendu et séparé en deux parties la pierre" (IV,3,11). "Avec la parole divine (...) l'obscurité confuse a disparu ; le ciel a brillé; la splendeur de l'aurore divine s'est levée ; le soleil s'est étendu sur les champs élevés, distinguant chez les mortels ce qui est droit et ce qui ne l'est pas" (IV,1,17).
Par l'"œuvre virile", par la "loi", Vrtra (l'Introverti) est subverti (udvrit), extroverti (samvrit), converti (prarvrit). ("Le Serpent chthonien est "converti", ou "extériorisé", les Ténèbres sont retournées". - Coomaraswamy, 1978 : 52).



Musée des mosaïques Istanbul.


Ornithologia Ulysse Aldrovandi 1599

La lutte de l'aigle et du serpent.


Atlas et Prométhée (musée du Vatican)


"Qu'il ne faut point rechercher les secrets des Cieux", Jean Baudouin, Recueil d'Emblèmes divers, 1638-1639


in Tondriau 1974.
Le serpent crucifié
(L'écartèlement de la croix : division significative,
ouverture des points cardinaux.)



Martin de Vos 1585

"Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers." (Marceline Desbordes -Valmore)
"Par les quatre horizons
Qui crucifient le monde ..." (Francis Jammes)

[soleil couronne (d'épines) / aigle / exuvie serpent /principe diviseur]

Tau initial. Missel de Berthold, Allemagne déb. XII° s.
Axis mundi et circonvolutions de la manifestation.
Les axes de la croix du sacrifice donnent sens aux gires intestines.


Sacrifice au sommet d'une temple. Magliabecchi,70.
Dans le sacrifice aztèque, la division de la composante solaire et de la ccnposante tellurique est ainsi mise en scène. Au sommet du temple, les cœurs arrachés des suppliciés renversés sur une borne, les prêtres "s'en saisissaient et les élevaient vers le soleil [...] De la sorte, il le nourrissaient, lui donnaient à manger" (Florentine Codex, 111:47). Après leur avoir ouvert la poitrine "aussi facilement qu'on ouvre une grenade", "ils jetaient les victimes du haut du temple où elles roulaient jusqu'au bas des marches et là, baignaient dans leur sang." (Diego Duran, 1581, 1951, II:86).


Axolotl, Florentine Codex, XI:218.
Dans le mythe, Xolotl , c'est le dieu qui refuse de se sacrifier pour faire tourner le soleil. C'est le double de Quetzalcoatl, part infernale (obscure, intestine, souterraine, subaquatique, rampante, non développée...) soustraite à la volonté. Cette dualité constitutive fait apparaître le sacrifice cornue la division qui permet à l'individu, par le rite, de se conjoindre au sens cosmique et à la vérité sociale.


Le triomphe du serpent, affiche antisémite de Bernd Steiner, 1920.


Topor, 1968 .


Tomi Ungerer

Labyrinthe et gires intestines


Soleil, tête du Sacrifice

"Soleil cou coupé."
Apollinaire,
Zone, Alcools.

Indra est sollicité en ces termes : "Pousse vers nous la roue du soleil!" (R.V. IV,16,12), "Fais rouler le rocher du ciel, prépare ton arme sômique, frappe les démons de ton foudre" (VII,104,9). La division-purification du dragon fait monter au ciel ce soleil qui n'est autre que la tête du dragon ; sa sanctification. Après avoir anéanti Vrtra, "tu fis monter le soleil afin qu'on le vît" (1,51,4). En S.Br. IV,4,3,4, la tête de Vrtra devient à la fois le soleil et le vase de soma : "C'est un fait que Soma était Vrtra. Quand les dieux le mirent à mort, sa tête roula (ou : s'éleva en tournant) et devint le dronakalasa (drona : vase ; kalasi : baratte). En R.V. V,30, 8 , Indra arrache la tête de Namuci d'un mouvement en torsion : "Pour ouvrir une voie à l'Homme, Indra arrache la tête de Namuci d'une torsion (...) Il fait tourner la tête de Namuci, ce brillant joyau qui tourne". (V,30,7,8) Cette description ne signifierait pas seulement qu'il lui tord le cou. L'emploi des verbes manth- (baratter) et vrt- (tourner) suggère comment cet arrachement fonde le mouvement solaire et souligne la relation entre la course du soleil et la production sacrificielle. La rotation solaire tire son origine de la manière dont fut arrachée la tête du démon, analogue au barattement du soma (en R.V. 1,93,6, il est dit que l'aigle "baratte le soma du rocher"). Rotation vers la droite – par opposition à tout ce qui est gauche – que mime le sacrifiant : "Tu précipites Susna vers la droite pour le bien de la vie, et cette terre qui n'avait ni pieds ni mains put croître" (R.V. X,22,14).

L'homologie entre la création du soleil et le sacrifice est mise en scène dans le rite appelé pravargya décrit en S. Br. XIV,1,1,1 s. (tout le kanda).

"Agni, Indra, Soma, Makha, Visnu et Tous-les-dieux avaient entrepris de célébrer un grand sacrifice... Les dieux déclarèrent: "Celui qui par effort, ardeur, confiance, sacrifice, oblations atteindra le premier la fin de ce sacrifice sera le meilleur d'entre nous et il sera le bien de tous! Visnu atteignit le premier le terme de ce sacrifice et devint le meilleur des dieux. C'est pourquoi l'on dit : "Visnu est le meilleur des dieux". D'ailleurs, Visnu est le sacrifice même et celui qui est le sacrifice, il est le soleil là-haut. Mais, en vérité, Visnu ne put dominer l'orgueil de cette gloire, et c'est pourquoi, ici-bas, personne ne sait résister à la vanité du succès. Prenant son arc et ses flèches, il,se mit à l'écart des autres. Il se tenait debout, la tête appuyée sur l'extrémité de son arc, et les dieux, n'osant l'attaquer, étaient assis à l'entour. Alors des fourmis (sollicitées par les dieux) (...) s'approchant de lui nuitamment, rongèrent la corde de son arc. La corde coupée, l'arc se détendit et l'extrémité trancha la tête de Visnu. La tête tomba en faisant "ghrn" et devint ce soleil là-haut. Le reste du corps gisait, tourné vers l'orient. Comme la tête tomba en faisant "ghrn", de là le nom de l'offrande gharma, et comme il gisait abandonné, de là le nom du rite pravargya (pra-vrg). En vérité, dirent les dieux, notre grand héros est tombé, de là le nom du pot mahavira (grand homme) (...) Les dieux se précipitèrent vers lui tout comme font ceux qui veulent s'emparer d'un trésor. Indra l'atteignit le premier, il s'étendit sur lui, membre à membre, et l'engloutit. Il devint ainsi cette gloire de Visnu. En vérité, celui qui sait cela devient lui-même cette gloire de Visnu et cette gloire d'Indra. Et Makha, le Sacrifice, en vérité, est identique à Visnu. De là vient qu'Indra est Makhavat (possesseur de Makha) c'est-à-dire Maghavat (possesseur de puissance)".

Les dieux se partagent ce Visnu-sacrifice, mais célèbrent un sacrifice incomplet parce que "privé de sa tête". Le sage Dadhya'nc Atharvana connaissait la doctrine "mellifique", le pravargya : comment replacer la tête du sacrifice et l'enseigna aux dieux. le pot d'argile dans lequel on fait bouillir le lait représente la tête de Makha : "Tu es pour Makha, pour la tête de Makha". Quand le lait commence à bouillir, on dit : "Le dieu (Mahavira) s'est uni au dieu Savitri (le soleil) (...) Agni à Agni" . Le lait qui déborde du pot est la surabondance du flot vital: "Ô dieu Gharma (chaleur) tu protèges lesdieux, tu es notre père" ; soleil: "Remplis d'ardeur le soleil" ; semence : "C'est toi que nous servirons; donne-nous la descendance" disent ensemble le sacrifiant et sa femme, car le "paravargya est mâle et elle est femelle".

L'acte et le sens

On a souvent souligné le caractère mécanique, "magique", du sacrifice védique ; on a parlé de la "folie
du sacrifice"... Mais dans la représentation de l'acte, il y a une religion. Le sacrifice est qualifié de "travail" (karman). La nature double de l'homme lui fait de l'immortalité un devoir et un travail. L'expression est un travail. Beaucoup de langues anciennes ne possèdent pas de terme spécifique pour nommer le sacrifice qui se dit : "œuvrer", "faire" (rhezein, erdein - = ergein - chez Homère ; operari en latin). N'est-ce pas dire que l'acte épuise la signification du sacrifice, que l'œuvre sacrée est le renversement de la passivité en activité ? Le sanscrit comprend sous un même terme les verbes "accomplir", "penser", "émettre un son", "honorer les dieux", "offrir un sacrifice". Par le sacrifice, l'homme se réunit au dieu, se conjoint à l'acte créateur et à la signification.

Condition essentielle de l'efficacité sacrificielle : la confiance, shraddhâ (latin : credo). La confiance est une divinité et l'"homme qui sait" est dit : shraddâ-deva, "celui qui a la confiance pour divinité". Shradda est l'épouse de Manu, l'homme sauvé du déluge, et l'autre nom d'Ida, la part consommée de la victime sacrificielle, la fécondité du sacrifice. La confiance, c'est la perfection du rite, l'autre nom de l'exactitude : "L'exactitude fut offerte en libation dans la confiance" (S.Br. XI,3,1,4), "Confiance et exactitude, c'est le plus beau couple" (A.Br. 32,9,4). La confiance, c'est le rite : "Brhaspati trouva le rite qui assure les fonctions sacerdotales ; les dieux eurent confiance en lui. Il devint leur prêtre" (T.S. VII,4,1,1). "La confiance, c'est la forme de la dîksâ" (S.Br. XII,8,2,4). Non pas une qualification extérieure à l'acte, mais la forme même de l'acte. Il s'agirait moins de croire, par opposition à ne pas croire, que de faire, par opposition à ne pas faire. L'étymologie analyse le terme shraddâ en : dadhâti, "il pose" (dhâ signifie dépôt, installation, fondation) et srat(?) : "cœur". La shraddâ serait le cœur de l'assise et la droiture fondamentale qui rejoint et soutient l'ordre cosmique. Pas de religion sans la foi qui installe le croyant au cœur du rta, l'ordre qui modèle l'action des dieux eux-mêmes. Pas d'ordre s'il y a doute et suspension de l'acte. Le sacrifice est l'acte qui libère et soutient les actes. Brhaspati est le "Maître de l'efficience".

Ne plus croire, c'est ne plus croire à l'acte. Quand n'est plus assumé l'acte de signifier, le sens se révèle être une forme sans contenu et une matière sans forme. La "matière" fond sur l'homme sous l'espèce de l'infini négatif, cet ucchistam, ce reste inépuisable, cet impur. Mettre en doute la fondation du sens, c'est se vouer à l'insensé. Car on ne peut trouver le sens premier. On ne trouve qu'un lieu d'origine de la signification, asymptotiquement le non-sens, la limite corporelle, matérielle de la signification, la matière du sens. En dépouillant l'acteur de ses rôles, le théâtre moderne postule l'existence et vise la mise à nu d'un noyau premier, d'une existence vraie, d'un machiniste... Mais il n'expose qu'une forme vide ou une matière informe. La scène vide et la poubelle sont deux lieux communs du théâtre d'avant-garde. Le rôle premier n'est que le premier rôle, la première formalisation, le fantasme des origines. Seuls sont "vrais" les actes. "Sens", "personne", "âme" sont des entités vides. Le théâtre psychologique est une scène sans acte quand le mythe est un paradigme d'acte. Pas de combat, pas d'honneur, mais le miroitement sans fin des doubles. S'il est forme sans matière, le sens "originaire" est aussi matière sans forme. A cet égard, l'interdit est un index : "ici finit l'homme", un arrêt de la signification – où l'on reste interdit quand la matière n'est plus soulevée par la forme. Que l'idéal, par exemple, puisse être magnifié dans un corps, voilà bien l'extraordinaire pour qui regarde la matière du corps, car si l'on s'attache à la matière de la signification, il n'y a que laideur : "Le Coran est comme une jeune mariée qui ne te laisserait pas voir son visage même si tu enlevais son voile. Si tu n'en ressens pas de joie, c'est que tu as essayé d'écarter le voile et que la jeune mariée se montre à toi sous l'apparence de la laideur comme pour dire : 'Je ne suis pas ce que tu cherches'" (Mawlânâ Djalalal al Din Rumi). La religion (la théologie) est ici la relève de la signification.

Références : references.html

N. B. Pour une bibliographie critique (non exhaustive) voir :
Mircea Eliade : Histoire des croyances et des idées religieuses. Paris, 1976, I : 442-450.


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