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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie : 6
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


II - 7.6 Le “parti d’en rire”


Par principe, le caricaturiste nourrit sa charge en exagérant les travers de son modèle et son succès tient à la vérité de son exagération par rapport au gabarit universel. La norme du chansonnier, dans le teknonyme “Caveau de la République”, est la toise démocratique et sa cible naturelle le “politicien”. Si l’on peut bien rire de “Monsieur Tout le monde” (ou de Démos) ou d’un particulier proverbial, c’est en tant que type. Car la dérision se nourrit ici de la “correction” que les “puissants” ou les célébrités sont supposés recevoir de ce casse-pipe de foire où l’on fait valser les grosses têtes avec des balles de son. Un proverbe japonais dit qu’un même individu ne peut avoir à la fois - justement parce que ces excès s’additionnent naturellement - le pouvoir, la richesse et les femmes... La difformité sociale fait des monstres de ceux-là qui sont nos semblables et nos égaux. En outrepassant la norme, disproportion qui les faits pourtant inspirateurs de nos enthousiasmes et boute-en-train de nos passions, champions, chanteurs, acteurs, tribuns... sont à la fois exemplaires et anomiques. Quelle jouissance de voir “entarter” ces ego démesurés qui tiennent la vedette à notre place ! Car rien, absolument rien, ne distingue des quidams que nous sommes ces bêtes de scène qui n’existent que par nous. La désacralisation des puissants, voire des meilleurs, est un devoir sacré de la démocratie (vide supra, l'anecdote concernant le tesson d'ostracisme d'Aristide).

Dès lors qu’il tire de cette fonction son existence, l’homme public ne saurait avoir, en démocratie, de “vie privée”. C’est cela même qui le fait public. Il ne s’appartient plus et la webcam du citoyen est supposée pouvoir l’observer comme son valet de chambre, selon le proverbe, voit le grand homme. L’inquisition des gazettes dans la chambre à coucher est une reconnaissance de statut et la caricature fait partie du succès. La véritable “rançon du succès”, c’est plutôt la paranoïa qui le sanctionne naturellement... C’est la représentativité ou l’exemplarité qui le désigne à l’admiration ou aux suffrages qui élit du même coup l’homme public pour la raillerie et fait de lui la cible obligée des bouffons. Les vrais professionnels de la politique ne s’y trompent pas, ils en redemandent quand les caricaturistes les oublient, leur “niveau d’incompétence” étant atteint quand on ne les raille plus et qu'ils rentrent dans le rang. Ceux qui grincent sont généralement les carrières en perdition, les “paranos” ou ceux qui n'ont rien compris au système.

Cet apparent paradoxe est assez bien illustré par les émissions de télévision qui tirent leurs meilleurs scores audimatiques de la satire des puissants. Telle chaîne cryptée, par exemple, dévouée aux retransmissions sportives et dont la production satirique vedette a aussi (notamment) les vedettes du sport pour cibles. Ce qui n’empêche nullement la chaîne de recevoir le sportif le mieux payé du monde, toutes émissions confondues, comme un dieu vivant, les abonnés de s’enthousiasmer sans états d’âme pendant les retransmissions, et d’en redemander. Ou la page “Finances et marchés” d’un quotidien du soir d’encarter sans problème une publicité de ce divertissement qui fait de la dérision de la Bourse un rayon de son fonds de commerce. Confirmant le sentiment commun, un jugement de la cour d’appel de Reims vient, en février 1999, de débouter une marque plaignante (le groupe PSA-Peugeot Citroën) qui faisait état d'un "dénigrement systématique" et d'une atteinte à la marque et à l'image) en reconnaissant à la satire une fonction “éminente et salutaire”, “participant à [sa] manière à la défense des libertés”. En effet : en désacralisant quand elle paraît rabaisser, la dérision ne corrige ni la bêtise du public ni l’impudence des puissants, elle ne fait que les rendre conformes à l’idéal démocratique. C’est dans un même esprit que des juges (sans doute “pour la moralité des débats”, comme écrivent parfois, sans y penser, avec la plume du citoyen, ces fonctionnaires de justice) peuvent tancer un prévenu pour “ses ambitions personnelles” et un “train de vie extrêmement dispendieux” visant à satisfaire “aux impératifs multiples et dévorants d’un cumul manifestement excessif d’activités publiques” [ ! ]. En désacralisant, la dérision met une distance “démocratiquement correcte” entre cet objet d’identification et d’adulation, ou de fanatisme, que peut être le puissant et son public. Entre les lambris et le parterre. Elle refroidit la libido regnandi de nos représentants.

Cette complémentarité, sinon complicité, du rire et de la démocratie montre que la satire politique ne constitue pas un pouvoir de rechange – même si un sociologue en vue, démontrant une amertume fort peu sociologique, a pu croire à Coluche président. Le “parti d’en rire”, humoristiquement fondé par Pierre Dac et Francis Blanche, est sans programme de gouvernement. Car si l’on mettait les caricaturistes au pouvoir, ce n’est évidemment pas en tant que tels qu’ils pourraient diriger les affaires. Le destin politique d’Henri Rochefort, le créateur de La Lanterne, est peut-être exemplaire à cet égard. Ainsi peut-on être frappé de voir la gloire d’Aristophane coller à celle de son modèle honni. Avec Les Cavaliers, Aristophane reçoit le prix pour la troisième fois consécutive : les spectateurs qui applaudissent à ses charges contre le démagogue sont les citoyens qui remettent leur destin entre ses mains...

La différence, sans doute, avec les “babouins babilleurs” (Gren., 1085) et autres “bébêtes shows” d’hier ou d’aujourd’hui, c’est qu’Aristophane, s’il n’était pas “dans le sens de l'histoire”, comme on dit innocemment, était une conscience. La comparaison des Plaideurs et des Guêpes, qui ont servi de modèle à la pièce de Racine (et consorts), met en évidence la distance entre le divertissement d’une pochade d’étudiants (le "rire sans aigreur" de Boileau : Art poétique, chant III, v. 350) et la cuisante rudesse d’une comédie déchaînée et violente, grinçante et drôle à la fois, manière de "tragédie rieuse" – "est-il pour un homme raisonnable, quelque chose de plus terriblement tragique que cette victoire et que ce triomphe des fous ?" – qui a fait dire à Heine qu’il y avait au principe de l’œuvre d’Aristophane une idée profonde de la catastrophe du monde (De l'Allemagne 2, Œuvres de Henri Heine, vol. 6, 1835, Paris : Eugène Renduel, p. 36). Dans ce combat perdu, il y a en effet, avec cette volonté de retenir, dans un dernier sursaut et une dernière provocation de l’identité, par la mise en scène de sa caricature, le cœur d’un monde en débâcle, la conscience intime d’une civilisation. Cette réaction – aujourd’hui insoutenable – mobilise les forces d’un esprit qui n’était pas seulement un comique de talent, comme Cratinos, son devancier, ou Eupolis, co-rédacteur reluctant ou rétracté des Cavaliers, mais le moraliste et le visionnaire qui a su diagnostiquer la maladie mortelle de la cité et qui échouera à en différer l’échéance. – Il y a aussi, fondamentalement, cette différence que la satire politique n’avait évidemment pas cours sous Louis XIV (“Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire, disait La Bruyère, les grands sujets lui sont défendus ; il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses qu’il relève par la beauté de son génie et de son style.” - Des ouvrages de l’esprit) et qu’elle fait aujourd’hui partie des mœurs. La fin de la comédie politique, dont Aristophane est le représentant le plus éclatant (quand la loi “défendit de marquer les noms et les visages” comme le rappelle Boileau, Art poétique III, v. 348) coïncidera avec la fin de la démocratie grecque.

Plan du chapitre 7 :

II - 7.1 Introduction
II - 7.2 La cité des “égaux”
II - 7.3 La crise de la démocratie
II - 7.4 Altération et altérité de la norme anthropologique : le recours de la dérision
II - 7.5 Le modèle politique : l’“antique Athènes” et sa caricature
II - 7.6 Le “parti d’en rire”
II - 7.7 Aristophane et le Carnaval




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