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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- La prohibition de l’inceste... archéologie des émotions
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

AnthropologieEnLigne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


L'Expression des émotions chez l'homme et l'animal
Charles Darwin (1872)
(Note de lecture)

Éléments pour une archéologie des émotions (2)

[The Expression of the Emotions in Man and Animals, London : John Murray, 1872)
Une édition en fac similé : The Expression of the Emotions in Man and Animals.
New York : Gryphon Editions, 1994. Facsimile Reprint of 1872.
Ici citée, sauf exception, dans l'édition du CTHS, Paris, 1998, qui reprend la 2ième édition française de 1890]

Plan du chapitre :

A) Quelques données sur la prohibition de l’inceste : sur la culture de l’espèce
Communication présentée au colloque “Mariage - Mariages”, Palais du Luxembourg et Université Jean Monnet, Sceaux, mai 1997.

B) Transmettre le patrimoine génétique, transmettre le patrimoine économique : paradoxes de la reproduction
Communication présentée au colloque “Familles–Parentés–Filiation” (Hommage à Jean Gaudemet), Palais du Luxembourg et Université Jean Monnet, Sceaux, juin 2005.

C) L'"effet McClintock" et effets apparentés (dossier pédagogique)

D) Duchenne de Boulogne : Éléments pour une archéologie des émotions (1)

E) L'Expression des émotions chez l'homme et l'animal, Charles Darwin (1872) : Éléments pour une archéologie des émotions (2) (Note de lecture)

F) Les fondements neurologiques de l'expression des émotions et de la communication : Éléments pour une archéologie des émotions (3)

*

La correspondance de Charles Darwin avec Guillaume-Benjamin Duchenne

Avec une méthode éprouvée qui révolutionne la myologie, Duchenne explore les muscles de la face afin de mettre en évidence les lois motrices de la physionomie (Mécanisme de la physionomie humaine : ou, Analyse électro-physiologique de l'expression des passions, 1862, chez Vve Jules Renouard). Darwin, qui déclare avoir commencé ses recherches sur l'expression des émotions en 1838 (L'Expression…, reproduction de l'édition de 1890, 1998, Paris : C.T.H.S., p. 19), prend connaissance des travaux de Duchenne. Il correspondra avec lui, notamment pour lui demander d'utiliser plusieurs de ses photographies. L'exemplaire du Mécanisme annoté par Darwin (dont on trouve la reproduction numérisée sur le Net) permet de saisir "sur le vif" l'intérêt de Darwin pour la "merveilleuse vérité" des photographies de Duchenne. Il écrit dans la marge, quand Duchenne évoque la "divine fantaisie" en vertu de laquelle par l'effet d'un ou de plusieurs muscles les passions humaines s'expriment sur sa face (Mécanisme, p. 31) : "Faire l'éloge de son livre. Connu pour d'autres excellents traités et de plus très sous-estimé à mon avis par les autres auteurs. Un grand pas en avant" ("a vast step in advance").

Dans une lettre en date du 10 mars 1871, Darwin demande donc à Duchenne l'autorisation de reproduire certaines de ses photographies. Il en utilisera six et en fera graver deux (supprimant les rhéophores des originaux). Darwin expose à Duchenne qu'il souhaite "répandre" ses ouvrages et les faire connaître "comme ils le méritent" : "I hope you will not think me presumptuous, when I say that all my previous have sold well in England, and have been translated into various languages, so that I think my essay on expression wd aid as an advertisement to yours, all yours works are not well known in this country as they deserve to be." (reproduite dans Rideau et alii, SHP, 1998, p. 1008). Il interroge Duchenne à propos du "triangulaire des lèvres" sujet sur lequel "il [Duchenne] a jeté" "une grande lumière" afin de savoir si ce muscle est sous le contrôle de la volonté, tel ceux qui entourent la bouche. Duchenne répond à Darwin dans une lettre du 25 mars 1871 :
"Ce muscle est un de ceux qui obéissent le moins à la volonté ; que fonctionnellement il se contracte seulement sous l'influence de nausée, de dégoût […] mais qu'il est un des muscles les plus expressifs et qu'il laisse un cachet ineffaçable sur la physionomie ; par exemple, chez les gens fâcheux et dédaigneux, il se contracte habituellement et finissant par l'emporter sur ses antagonistes, il abaisse les commissures labiales ; ordinairement dans ces cas, les fibres concentriques de l'orbiculaire des lèvres s'associant à ce muscle amincissent celles-ci, ce qui est un des signes de méchanceté, et donne alors un air spécial de malveillance. Cette expression n'est pas représentée dans mon album" (Rideau, 1998, loc. cit., p. 1010). (Les antagonistes du triangulaire étant, on l'a vu dans la page consacrée au Mécanisme, le grand zygomatique et l'orbiculaire palpébral.)

L'examen de l'exemplaire du Mécanisme annoté par Darwin permet de suivre l'intérêt des recherches de Duchenne pour la théorie de l'évolution. Duchenne démontre que les caractères de l'expression et de la physiognomonie émotionnelle sont stéréotypiques, simples et universels (- que les traits caractéristiques des émotions résultent de l'action d'un seul ou de quelques muscles complémentaires ; - qu'ils sont produits de manière spontanée et qu'ils sont immédiatement compris ; - qu'ils échappent, le plus souvent, au contrôle de la volonté – on ne peut simuler les émotions en cause – et pose qu'ils sont propres à toutes les cultures). L'apport de Duchenne à l'Expression des émotions chez l'homme et l'animal réside, bien sûr, dans l'utilisation que Darwin fait de ses photographies : « … en effet, lorsque je regardai pour la première fois les photographies du docteur Duchenne, en lisant le texte simultanément […], je fus, à de rares exceptions près constamment frappé de leur merveilleuse vérité » - 1998, p. 14-15), ou dans la rédaction du "questionnaire" (dont la question n° 5, notamment, paraît sortie du Mécanisme, relative au "muscle que les Français appellent le 'muscle de la douleur'" (p. 16) – il est manifeste dans le recours constant aux expériences de Duchenne, dont le nom apparaît quarante-neuf fois dans l'Expression.

Commentaires, soulignés et marques marginales de l'exemplaire du Mécanisme de Darwin

Le Mécanisme mobilise l'attention de Darwin à plusieurs titres :
- Première raison : la nouveauté et la fiabilité de la méthode de Duchenne. Darwin marque d'un trait de crayon en marge (page 36) le passage où Duchenne atteste que son "électrisation localisée" ne provoque pas de contractions réflexes qui viendraient "compliquer l'action musculaire partielle" dont la manifestation est recherchée et (page 22 et page 33) la corroboration des réactions produites sur le vivant et sur "le cadavre encore irritable". Il marque également d'un trait de crayon les découvertes de Duchenne qui montrent le bénéfice scientifique de l'électrisation localisée. En effet (tous passages marqués par Darwin) : malgré la difficulté à délimiter les muscles de la face, l'électro-physiologie permet d'apporter un démenti à la théorie de la continuité fibrillaire des muscles de la face : les muscles de la face sont indépendants et ne constituent pas un "masque" (page 38). Sa pertinence exploratoire et analytique se révèle, entre autres apports, par la découverte de fibres musculaires dans l'aile du nez et l'existence du pyramidal, fait anatomique ignoré (page 39 et page 28 de la "partie scientifique"). Par la mise en évidence de la complexité du sphincter des paupières, la découverte du muscle palpébral inférieur ou de la fonction du peaucier (pages 39-40 et page 63 de la "partie scientifique"). Par la démonstration, aussi, des imprécisions ou des errements de l'anatomie officielle : ainsi le petit zygomatique, assigné classiquement à l'expression de la joie, se révèle être en réalité mobilisé pour l'expression du chagrin (page 40)…

- Quand Duchenne rapporte l'épisode du voile qui glisse accidentellement sur la partie supérieure du visage de son sujet, Darwin coche la conclusion de la révélation en cause, savoir que la simple configuration des lignes du front pouvait imprimer sa marque à l'ensemble du visage (page 20). Page 22, Darwin écrit : "Only one muscle need !!", la double exclamation ainsi que le coché et souligné de la page 26 : "Il est rare, en effet, que, dans ces combinaisons musculaires expressives, il m'ait fallu mettre plus de deux muscles simultanément en action" défèrent à la conclusion de Duchenne : "Ces combinaisons musculaires […] m'ont enseigné enfin que pour le mécanisme de l'expression de la physionomie, la nature procède, comme toujours, avec simplicité" (Mécanisme, p. 26).

- Dans la "partie scientifique" de l'ouvrage, la table synoptique des muscles "complétement expressifs", des muscles "incomplètement expressifs" et des muscles "expressifs complémentaires" est marquée par Darwin dont l'ouvrage mettra spécialement en valeur les résultats de Duchenne concernant l'expression de quatre émotions fondamentales : la douleur (physique et morale), la joie authentique, la tristesse et l'effroi (soit, selon Duchenne, le sourcilier, le pyramidal du nez, l'orbiculaire palpébral inférieur, le triangulaire des lèvres et le peaucier associé au frontal et aux abaisseurs de la mâchoire). Entre autres passages, Darwin marquera, par exemple, les passages concernant l'action du pyramidal et du nez et le sourcilier : "Si faiblement que le pyramidal du nez exerce son action sur la tête du sourcil et sur l'espace intersourcilier, on le voit toujours donner de la dureté au regard le plus doux et annoncer l'agression (p. 30)". "Les moteurs du sourcil sont, de tous les muscles expressifs, ceux qui obéissent le moins à la volonté ; en général, l'émotion de l'âme seule a le pouvoir de les mettre partiellement en mouvement (p. 8 de la « partie scientifique » du Mécanisme).

Les conclusions de Duchenne seront largement celles de Darwin, savoir : - qu'il y a une relation nécessaire et univoque entre les ébranlements de l'âme et les expressions faciales (« On comprend donc comment chaque passion est toujours dessinée sur la figure par les mêmes contractions », Mécanisme, p. 59) ; - que l'exécution de ces expressions est élémentaire, ne mettant en action le plus souvent qu'un seul muscle (e. g. : « Si faiblement que le pyramidal du nez exerce son action sur la tête du sourcil et sur l'espace intersourcilier », etc. (cité supra) ; - qu'exprimer et sentir (interpréter) relèvent d'une même compétence ("Exprimer et sentir les signes de la physionomie en mouvement me semblent des facultés inséparables", id., p. 52) ; - que celles-ci sont innées ("que l'homme doit posséder [ces facultés] en naissant") ; et qu'elles sont est universelles : "[Elles] sont les mêmes chez tous les peuples, chez les sauvages comme chez les nations civilisées" (id. ibid., annoté par Darwin).

Les conclusions de Duchenne seront largement celles de Darwin – au système près. Duchenne est croyant : l'objet de Darwin est de comprendre l'enracinement phylogénétique de l'expression des émotions et l'apparentement du monde animal et du monde humain. Darwin pose que les principaux actes expressifs, traduisant un état émotionnel caractérisé, soit une situation vitale donnée, ont été élaborés graduellement et qu'ils sont devenus innés et héréditaires. Fixés par la réussite de leurs auteurs, ils expriment une efficacité comportementale, tant dans les situations aversives qu'attractives, et expriment donc une efficience communicationnelle qui met en évidence un principe communicationnel élémentaire, celui de l'antithèse (les signes de l'attaque-défense – exhibitions des crocs, horripilation, position du corps… – sont l'inverse exact des signes affichés dans la soumission). Si la binarité est au principe de la communication, le caractère réflexe, instinctif, des réactions émotionnelles et de ses expressions présuppose l'action d'un substrat neuro-végétatif, involontaire, responsable de cette adaptation primaire à l'environnement et à la société. A plusieurs reprises (p. 72, p. 81…), Darwin notera les transformations viscérales et corporelles liées à la mobilisation émotionnelle. Quant à l'universalité de l'expression des émotions, elle démontre, à ses yeux, que les "diverses races humaines descendent d'une seule et même souche" (p. 388). Le "système" est donc le "principe de l'évolution" (et non la "divine fantaisie" du Créateur), en vertu de laquelle les expressions émotionnelles sont transmises héréditairement. Darwin découvre, dans le monde animal et dans le monde humain, un même principe d'organisation, propre à la création de sens, et enracine ainsi, phylogénétiquement, la fonction communicative des émotions. Alors que Duchenne s'attache à une « espèce d'analyse anatomique des passions » (Mécanisme, p. 16), une analyse anatomique des "états d'âme" délivrés par les muscles de la face, un terminus, Darwin tentera d'en reconstituer la phylogenèse, mettant en évidence leur nature "linguistique" et leur fonction. Élaboré comme tel sur le principe de l'antithèse, ce système d'expressions, traduction d'un ébranlement viscéral et neuro-végétatif, révèle un réseau primitif de communication, hérité et involontaire – et c'est toute la question de l'importance de la vie émotionnelle chez l'homme qui est posée dans ce constat. Son enquête s'arrête au constat énigmatique des fonctions neuro-végétatives dans la genèse des émotions. L'apport de la neurobiologie moderne, de la "circonvolution limbique du cerveau humain" de Broca (1878) aux "neurones miroir" des années 90, sera de préciser, en amont des expressions émotionnelles et en aval de leur histoire évolutive, la nature, s'il existe, de cet "organe du sentiment et de la communication"…

L'enquête de Darwin

La méthode de Darwin est d'un naturaliste ayant fait un tour du monde qui a duré cinq années, observateur de la diversité des espèces (mais aussi de la diversité des humains) et qui comprend l'homme "dans le fleuve du vivant", c'est-à-dire, très en amont quand, en référence à Shakespeare, il note dans un carnet : "Even the worm when trod upon turneth. . . . " (Paul Barrett et al., eds., Charles Darwin's Notebooks, 1836-1844, Cambridge: Cambridge Univ. Press, 1987, p. 275 – soit : "The smallest worm will turn being trodden on", Henry VI, III, 1592). Un trait notable de cette enquête est la diversité des sources qu'elle met en œuvre pour comprendre la genèse des expressions émotionnelles. Dressant un état des lieux du savoir sur la question, Darwin excepte, parmi des travaux d'une « utilité médiocre ou nulle », essentiellement deux auteurs : Bell (p. 3) et, notablement, on l'a vu, Duchenne (p. 5). Ce jugement liminaire, sévère, n'oblitère aucunement l'éventuelle pertinence d'observations dont la philosophie ou les conclusions sont prises en défaut. Reposant sur une masse imposante d'informations et d'observations, l'Expression des émotions est un ouvrage produit dans la durée (Darwin déclare avoir commencé ses observations en 1838 - p. 19) et non dans l'urgence militante. La doctrine darwinienne est posément affirmée en préambule, dans sa rupture avec les conceptions traditionnelles : "Tous les auteurs qui ont écrit sur l'expression […] semblent avoir été convaincus que l'espèce, y compris bien entendu l'espèce humaine, est apparue dans son état actuel" (p. 10) ; tel autre "paraît regarder chaque espèce comme le produit d'une création distincte" (p. 14). A l'opposé, la conception qui unifie et justifie l'unité d'approche des émotions dans le monde animal et chez l'homme repose sur le "principe de l'évolution" (p. 14).

Ainsi, à l'horizon de l'humanité, principium et finis, nulle transcendance. Ayant fait le tour de l'empirie, qui démontre l'inclusion de l'homme dans la matérialité du vivant, l'ouvrage de cet homme de science frappe par son caractère familier, tirant (aussi) ses observations de son environnement immédiat. La chaleur de la société des hommes et de l'entourage – s'agissant de l'émotion, affaire de communication et de partage par excellence, l'observateur est aussi un témoin engagé – le réseau de chercheurs et de correspondants, l'idéal du savoir font pièce à la Révélation. L'humanité de l'ouvrage tient aussi à ce que le lecteur voit ou devine l'auteur dans son environnement familial et domestique. Darwin marque ce passage de Duchenne sur l'empathie révélée et éveillée par le "muscle de la bienveillance" : "Le mouvement du sourire n'indique pas seulement un contentement intérieur, il annonce aussi la bienveillance, cette heureuse disposition de l'âme qui fait compatir aux peines d'autrui jusqu'à l'attendrissement. Unit-on, par exemple, le sourire au pleurer modéré, et encore mieux à la contraction légère du muscle de la souffrance, on obtient une admirable expression de compassion, une expression des plus sympathiques" (Mécanisme, p. 29). Et constate de son côté : "Il est très remarquable que la sympathie pour les douleurs des autres provoque les larmes plus abondamment que nos propres douleurs : c'est là un fait qui n'est pas douteux" (p. 233).

La capacité de lecture de Darwin est exceptionnelle. La publication de ses Marginalia (Charles Darwin's Marginalia, Mario A. Di Gregorio, with the assistance of N. W. Gill, 1990, New York & London : Garland Publishing inc. ; le volume I recense quelque 1 500 auteurs annotés) et de sa correspondance (il laisse près de 15 000 lettres ; The Correspondence of Charles Darwin, 17 vols. (Cambridge: Cambridge Univ. Press, 1985-2009) permet de mesurer non seulement la diversité de ses intérêts et l'étendue de son réseau d'information, mais aussi la manière dont il reçoit le savoir scientifique de son temps. Cette approche, qui informe l'enquête sans préjuger de conclusions particulières, est nourrie de "moyens d'étude" (p. 13) qui couvrent quasi exhaustivement le champ exploré. Darwin les énumère :
1°) L'observation des enfants (ses propres enfants étant mis à contribution), clichés photographiques à l'appui ; 2°) l'observation d'aliénés par des médecins, spécialement mobilisés, dans les institutions psychiatriques ; 3°) les photographies du "docteur Duchenne" fixant les différentes expressions émotionnelles dont Darwin a testé la "merveilleuse vérité" auprès d'une "vingtaine de personnes instruites" (p. 14-15) ; 4°) les "grands maîtres en peinture et en sculpture" ; 5°) le recours à un questionnaire adressé à des observateurs, "missionnaires ou protecteurs des indigènes" (p. 17) pour savoir si ces expressions sont universelles ("innées ou instinctives" – et non conventionnelles et apprises comme les diverses langues parlées - p. 15) : Il s'agit de déterminer si, précise Darwin, "ainsi qu'on l'a souvent assuré sans preuves suffisantes", et "par des observations directes et non point par des souvenirs" (p. 15) "toutes les races humaines, [et] spécialement chez celles qui ont eu peu de rapports avec les Européens" expriment identiquement les mêmes émotions ; 6°) l'observation des animaux domestiques, mais aussi, directement ou indirectement, des observations conduites au Jardin zoologique.

Le réseau des "nombreux et obligeants correspondants" de Darwin est divers et parfois proche (pour le Questionnaire, voir infra). Illustration : "Un vétérinaire m'a affirmé…" (p. 103) ; "M. Litchfield" qui a eu "la gracieuseté de [lui] communiquer les observations suivantes"… selon laquelle le chant "[peut] être considéré comme le type primitif de toute musique" (p. 94) ; "…suivant une remarque de M. Wallace, peut se comparer à un sourire (141) ; "Comme j'avais quelque peine à ajouter foi à la réalité de ce mouvement, M. Bartlett provoqua un jour en ma présence un vieux babouin" (p. 147)…; "M. Sutton, qui a observé pour moi pendant très longtemps un jeune orang et un chimpanzé"…(p. 154) ; "Comme me l'a fait observer le docteur Langstaff…" (p. 162) "Les gardiens du Jardin Zoologique m'ont affirmé n'avoir jamais rien observé de pareil chez aucune espèce de singe" (p. 167) ; "Le professeur Donders, d'Utrecht […] a bien voulu entreprendre cette étude à ma demande" (p. 170) ; "Sur ma demande, le docteur Crichton Browne s'est soigneusement appliqué à surprendre cette expression chez les nombreux aliénés confiés à ses soins, dans l'asile de West Riding" (p. 197) ; "M. Patrick Nicol a eu également la bonté d'étudier pour moi plusieurs cas, dans l'asile d'aliénés de Sussex" (id., ibid.) ; "Je me mis donc à étudier des enfants placés dans ces conditions, et je priai d'autres personnes, en particulier des médecins, d'en faire autant de leur côté. » (p. 203) ; "Or, j'ai, par l'intermédiaire du docteur Innes, appris, d'une femme qui avait eu récemment à soigner cette infortunée, qu'elle haussait les épaules, tournait les coudes en dedans et élevait ses sourcils, de la même manière que tout le monde et dans les mêmes circonstances" (p. 285-286) ; "Etant embarrassé de décider comment la crainte pouvait avoir une action, dans bien des cas, sur un muscle superficiel du cou, je m'adressai à mes nombreux et obligeants correspondants…" (p. 322).

La teneur et l'ordre d'énumération des "moyens d'étude" mis en œuvre par Darwin confirme que c'est bien l'expression des émotions chez l'homme qui fait l'objet de l'enquête, l'ouvrage commençant par l'examen, analytiquement et phylogénétiquement premier, de l'expression des émotions dans le monde animal. Cette publication achève l'entreprise : c'est, spécialement, l'hypothèse de l'évolution appliquée à l'homme. Le challenge de Darwin est d'abord de montrer la réalisation de messages intentionnels chez l'animal, puis de franchir le pas, posément et positivement, vers l'expression des émotions chez l'homme. L'ouvrage sera, à sa parution, stigmatisé pour sa "vulgarité". La médiation du pet animal, chez un peuple amateur de ces animaux sur mesure, "pédomorphisés" à l'extrême – et qui sont si humains – aurait pu faciliter ce passage problématique et prévenir la critique en cause, alors même que l'animal familier peut constitue un objet d'observation privilégié du naturaliste : "Man himself cannot express love and humility by external signs, so plainly as does a dog when with drooping ears, hanging lips, flexuous body, and wagging tail, he meets his beloved master" (op. cit., p. 11).

La première partie de l'ouvrage expose la méthode et les principes, pour comprendre la genèse et la signification des expressions émotionnelles. La marche à suivre est celle des "naturalistes qui jugent nécessaire de suivre le développement embryonnaire d'un organe pour en comprendre parfaitement la structure" (p. 243-244). Le premier principe est celui de la sélection naturelle : le caractère involontaire et inné de l'expression des émotions répond à une action répétée transmise héréditairement. Un mouvement volontaire, accompli durant une longue série de générations, devient héréditaire et diffère peu des actions réflexes (p. 50-51). Malgré l'existence de réponses réflexes dépourvues d'utilité, c'est le "principe d'association des habitudes utiles" qui doit permettre de comprendre l'origine des expressions émotionnelles. Pour être fonctionnelles, celles-ci doivent être comprises : un autre principe se révèle alors à l'analyse, celui de l'antithèse. La traduction d'un état d'esprit diamétralement opposé à celui qui s'exprime en vertu du premier principe se fait à l'aide des signes expressifs inverses.

"Dog approaching another with hostile intentions" et
"The same in a humble and affectionate frame of mind"

Le troisième principe relève de la physiologie du système nerveux : les émotions les plus puissantes, provoquant un afflux de force nerveuse, causent un débordement, des mouvements violents, convulsifs, qui en assurent la dépense. Qualifiant d'"obscur" l'effet de cette irritation des circuits nerveux, Darwin en réfère au jugement des "plus grands physiologistes" (p. 74) après avoir rappelé une conception développée par Claude Bernard : "Lorsque le cœur est impressionné, il réagit sur le cerveau ; l'état du cerveau réagit à son tour sur le cœur par l'intermédiaire du nerf pneumo-gastrique ; en sorte que, sous l'influence d'une excitation quelconque , il se produit des actions et des réactions réciproques multipliées entre ces deux organes, les plus importants de l'économie" (p. 72). Sa description de la "crise émotionnelle" pointe vers l'idée qu'il existe un circuit neuro-anatomique spécifiquement sollicité par les émotions que Broca nommera, en 1878, le système limbique. "Chez presque tous les animaux, chez les oiseaux eux-mêmes, la terreur fait trembler le corps. La peau devient pâle, la sueur ruisselle, le poil se hérisse. Les sécrétions du canal alimentaire et des reins sont augmentées, et involontairement expulsées, par suite du relâchement des muscles sphincters […] ; la respiration se précipite. Le cœur bat vite, tumultueusement et avec violence ; envoie-t-il pour cela le sang plus efficacement dans toute l'économie ? Il est permis d'en douter, car la surface du corps paraît exsangue, et la vigueur des muscles fait rapidement défaut […] Les facultés intellectuelles sont profondément troublées […]" (p. 81).

Émotion et communication

Les contraintes communicationnelles sont révélatrices de la nature des émotions. En rupture brutale avec la cénesthésie individuelle ou sociale, celles-ci s'extériorisent spectaculairement et délivrent à l'agent qui cause le trouble et aux congénères un message d'alarme et de mobilisation. "Chez les animaux qui vivent en société, écrit Darwin, il est de la plus haute importance de pouvoir communiquer entre membres d'une même communauté ; chez les autres espèces, ce même besoin existe entre les animaux de sexe différent, entre les jeunes et les vieux" (p. 62). Il va principalement s'intéresser à deux types de signaux : le cri ("l'émission de sons") et la posture (notamment l'"érection des appendices cutanés").

Émission de sons
L'examen de la question de savoir "pourquoi les diverses émotions et sensations provoquent l'émission de sons aussi différents" (p. 91) (et posant la question de savoir si "le principe de l'antithèse a-t-il joué un rôle dans le développement des sons comme moyen d'expression" - p. 97) donne à Darwin l'occasion de spéculer sur l'origine de l'expression linguistique. "L'habitude d'émettre des sons musicaux " se serait développée d'abord, propose-t-il, "comme moyen de séduction chez les ancêtres primitifs de l'homme, et se [serait] associée ainsi aux émotions les plus énergiques qu'ils pussent ressentir, c'est-à-dire à l'amour, à la rivalité, à la victoire" (p. 92). "Ce fait et l'analogie m'ont conduit à croire que les ancêtres de l'homme ont probablement commencé par émettre des sons musicaux, avant d'acquérir la faculté d'articuler le langage : d'où je conclus que, lorsque la voix humaine est mise en jeu par quelque émotion violente, elle doit tendre à revêtir, en vertu du principe de l'association, un caractère musical" (p. 93). Cette hypothèse était celle de Jean-Jacques Rousseau dans l'Essai sur l'origine des langues. L'intuition "archéologique" de Rousseau, , consiste en effet à entendre dans "les langues modernes, cent fois mêlées et refondues", ce qu'elles "gardent encore" de ces "différences" originelles entre le besoin et le sentiment qui cohabitent dans les formes dégradées que nous pratiquons. Pour Rousseau, l'origine de la musique, c'est la voix, c'est le chant. Éveiller ou représenter les passions, c'est mobiliser ou c'est imiter les flexions de la voix. Ainsi : "une langue qui n'a que des articulations et des voix n'a donc que la moitié de sa richesse ; elle rend des idées, il est vrai, mais pour rendre des sentiments, des images, il lui faut encore un rythme et des sons, c'est-à-dire une mélodie : voilà ce qu'avait la langue grecque, et ce qui manque à la nôtre" (ch. XII). Dans cette idée, Darwin produit une analyse de "M. Litchfield" qui a eu "la gracieuseté de [lui] communiquer les observations suivantes"… selon lesquelles le chant "[peut] être considéré comme le type primitif de toute musique" (p. 94) et que "… nous interprétons en réalité les actions musculaires qui produisent le son, comme nous interprétons en général toute action musculaire" (p. 95).

Érection des appendices cutanés
L'horripilation est provoquée par la contraction de muscles lisses attachés aux follicules des poils et des plumes (leur nombre étant prodigieux). L'horripilation en cause est donc un acte réflexe, indépendant de la volonté.
"Chez les carnivores, le hérissement des poils paraît être un caractère à peu près universel ; il s'accompagne souvent de mouvements menaçants : l'animal montre les dents et pousse des grognements sauvages" (p. 102). Mais aussi chez d'autres espèces : Darwin donne des exemples concernant le cheval, le bœuf, le pécari, l'élan, le fourmilier et les oiseaux, qui hérissent leurs plumes, ainsi quelques sauriens. Le gonflement du corps fait partie des moyens de produire la crainte chez un ennemi. A ce propos, Darwin rapporte l'étymologie du mot "crapaud" qui serait rattaché "dans plusieurs langues d'Europe" à l'habitude de se gonfler… (p. 111).

"Expressions spéciales des animaux"

Le chapitre V, intitulé "Means of expression in animals" est essentiellement consacré au chien, au chat et au singe. L'affection de Darwin pour les chiens est connue, spécialement pour un fox-terrier blanc, Polly, et un retriever, Bob, dont le désappointement amusait la famille quand son maître, au lieu de poursuivre la promenade, se dirigeait vers la serre et que l'animal prenait un air piteux et abattu, son air de serre, (his "hot-house face") est-il rapporté dans l'Expression (p. 62). Le principe l'expression canine et féline a été exposé en illustration type du principe de l'antithèse dans le chapitre II. Parmi les expressions canines relevées dans ce chapitre, ce message explicite, à la postérité inattendue, adressé au congénère : "Si un chien grogne contre un autre, sa lèvre se rétracte généralement d'un seul côté, celui qui regarde son ennemi" (p. 125).

L'article "singe" focalise évidemment l'intérêt du naturaliste : "Quelques-uns des actes expressifs des singes sont intéressants encore à un autre point de vue, je veux dire qu'ils sont exactement analogues à ceux de l'homme" (p. 140). "Si l'on étudie la physionomie d'un singe quand il est agacé et quand il est caressé par son gardien, on sera forcé de reconnaître que les mouvements des traits et les gestes sont presque aussi expressifs chez ces animaux que chez l'homme" (p. 155). Ainsi, sous le titre : "Plaisir, joie, affection" : "Les jeunes chimpanzés font entendre une sorte d'aboiement pour exprimer leur joie du retour d'une personne à laquelle ils sont attachés. En produisant ce bruit, que les gardiens qualifient de rire, ils avancent les lèvres […] Les dents de la mâchoire supérieure ne se découvrent pas, ce qui distingue le rire du chimpanzé du nôtre" (p. 141). "Quand on chatouille un jeune orang, il fait une grimace riante et il produit un bruit de satisfaction […] aussitôt que ce rire cesse, on voit passer sur sa face une expression qui, suivant une remarque de M. Wallace, peut se comparer à un sourire. J'ai observé quelque chose d'analogue chez le chimpanzé. Le docteur Duchenne – et je ne pourrais citer une meilleure autorité – m'a raconté qu'il avait conservé chez lui pendant un an un singe parfaitement apprivoisé ; lorsque, au moment du repas, il lui donnait quelque friandise, il voyait les coins de sa bouche s'élever très légèrement ; il distinguait alors très nettement sur la face de cet animal une expression de satisfaction ressemblant à une ébauche de sourire, et rappelant celle que l'on observe souvent sur le visage humain" (p. 141-142).
Sous le titre "Colère" : "Les babouins témoignent souvent leur colère et menacent leurs ennemis d'une manière très bizarre : ils ouvrent largement la bouche comme pour bailler. M. Barlett a vu à plusieurs reprises deux babouins, placés pour la première fois dans la même cage, s'asseoir en face l'un de l'autre et ouvrir alternativement la bouche […] M. Barlett pense que les deux animaux veulent ainsi se montrer mutuellement qu'ils sont armés de formidables rangées de dents" (p. 147).

Expressions spéciales de l'homme : souffrance et pleurs

Le visage de l'homme est le théâtre des plus subtils "mouvements de l'âme", mais aussi des plus explicites et Darwin marche ici dans les pas de Duchenne dans sa quête pour caractériser ses principales expressions. Duchenne proteste contre l'affirmation de Descartes selon laquelle "les actions du visage et des yeux" peuvent aussi bien "servir à dissimuler ses passions qu'à les déclarer" (Mécanisme, p. 51) et se fait fort de démontrer "qu'il n'est pas donné à l'homme de simuler et peindre sur sa face certaines émotions" (p. 52). Dans Othello, cette tragédie de l'apparence, Shakespeare énonce que "Les hommes devraient être ce qu'ils paraissent ou n'avoir pas forme humaine" (Othello, III, 3 ; 126). L'humanité persévère dans son être, en effet, à la faveur de ce langage non appris dont Duchenne et Darwin s'emploient à décrypter l'"orthographe et la grammaire" pour le premier et la fonction pour le second. Voici les fondamentaux de cette communication émotionnelle.

Avec le muscle frontal : l'attention, le pyramidal du nez : les intentions hostiles, le sourcilier : la détresse morale, le pyramidal des lèvres : le chagrin et l'abattement, le grand zygomatique et l'orbiculaire palpébral : la joie et la bienveillance, le muscle de la houppe du menton associé à l'orbiculaire des lèvres : le dégoût, le peaucier associé au frontal et à l'abaisseur des mâchoires : la frayeur et l'horreur, on a les fondamentaux de la communication humaine qui permet de survivre en société et à la société de survivre.

Chagrin…, désespoir

Le chagrin et le désespoir s'expriment par la mobilisation du "muscle de la douleur" qui provoque des rides spécifiques sur le front ainsi que l'obliquité des sourcils, ces signes, le plus souvent accompagnés de l'abaissement des coins de la bouche exprimant l'angoisse morale. "Il se forme alors sur le front, écrit Darwin, des rides particulières qui diffèrent beaucoup du simple froncement des sourcils…" (p. 190). La valeur de ce signal tient au fait qu'"Il [soit] assez rare qu'on puisse, sans une certaine étude, agir volontairement" sur ces muscles (p. 194). L'obliquité des sourcils n'est pas moins caractéristique. "Cette direction oblique des sourcils est due à ce que la contraction des muscles orbiculaires, sourciliers et pyramidaux du nez, dont l'action commune est d'abaisser et de froncer les sourcils, est partiellement entravée par l'action plus puissante des faisceaux médians du muscle frontal. Ceux-ci élèvent seulement es extrémités internes des sourcils, et comme en même temps les sourciliers les rapprochent, ces extrémités se ramassent en se fronçant ou se gonflant. Les plis ainsi formés constituent un trait fort caractéristique dans l'expression que nous étudions"… (figure 2 et 5) (p. 191) "Le résultat le plus remarquable de la contraction en sens inverse des muscles précédents se manifeste dans les rides particulières qui se forment sur la peau du front ; pour plus de concision, nous pourrons désigner l'ensemble des ces muscles, quand ils agissent ainsi de manière simultanée et antagoniste, par le terme général de muscles de la douleur. Si nous relevons nos sourcils en contractant la totalité des muscles frontaux, des rides transversales se produisent sur toute la largeur du front ; dans le cas dont il s'agit, au contraire, les faisceaux moyens se contractent seuls, et par suite les plis transversaux n'apparaissent que sur la partie médiane" (p. 192) (nous soulignons). Darwin précise que les muscles de la douleur "sont mis en jeu rarement, du moins chez l'adulte, par la souffrance physique, mais presque exclusivement par l'angoisse morale" (p. 195). Darwin est évidemment ici redevable des travaux de Duchenne. A propos de l'acteur photographié par Duchenne il note : "La vérité de l'expression est frappante : car sur quinze personnes auxquelles j'ai montré la photographie originale sans les prévenir en aucune façon de ce qu'elle représentait, quatorze ont reconnu immédiatement un chagrin désespéré, la souffrance, la mélancolie" (p. 194).

Son observation ne se limite pas à ce "sondage" (effectué dans un cercle familial et amical) : "Sur ma demande, le docteur Crichton Browne s'est soigneusement appliqué à surprendre cette expression chez les nombreux aliénés confiés à ses soins, dans l'asile de West Riding : il connaît d'ailleurs parfaitement les photographies de M. Duchenne relatives à l'action des muscles de la douleur. Il m'informe qu'on peut voir ces muscles agir constamment avec énergie dans certains cas de mélancolie et surtout d'hypocondrie, et que les lignes ou rides persistantes qui sont dues à leur contraction habituelle sont des signes caractéristiques de la physionomie des aliénés appartenant à ces deux classes" (p. 197). Le docteur Browne a bien voulu observer avec soin, durant une période considérable, trois cas d'hypocondrie dans lesquels les muscles de la douleur demeuraient continuellement contractés" (id., ibid.) "M. Patrick Nicol a eu également la bonté d'étudier pour moi plusieurs cas, dans l'asile d'aliénés de Sussex" (id., ibid.).

La valeur de l'abaissement des coins de la bouche, point sur lequel Darwin avait questionné Duchenne (supra)
"La contraction du triangulaire attire en bas et en dehors les coins de la bouche, en entraînant la partie externe de la lèvre supérieure, et même, à un faible degré, les ailes du nez. Lorsque, la bouche étant fermée, ce muscle entre en action, la ligne de jonction des deux lèvres forme une courbe à concavité inférieure, et les lèvres elles-mêmes sont quelque peu portées en avant, surtout celle du bas. (Voir l'étude de l'action de ce muscle, par le docteur Duchenne, Mécanisme…, Album (1862), VIII, p. 34)". "Le docteur Duchenne conclut de ses observations, prolongées pendant un grand nombre d'années, que ce muscle est, parmi tous ceux de la face, l'un des moins soumis au contrôle de la volonté […] Deux excellents observateurs, dont l'un était médecin, ont bien voulu, à ma demande, étudier avec soin et sans aucune idée préconçue, des femmes et des enfants d'âge divers, au moment où, malgré leurs efforts pour se contenir, ils étaient sur le point de fondre en larmes ; ces deux observateurs affirment que les triangulaires entrent en action avant tous les autres muscles" (p. 207). Muscle qui échappe au contrôle de la volonté et dont le message est délivré par la plus infime sollicitation : "Il est curieux de constater quel faible degré d'abaissement des angles de la bouche suffit à donner à la physionomie une expression de mauvaise humeur ou d'abattement, en sorte qu'une contraction très légère des triangulaires trahit à elle seule ces états de l'esprit" (p. 208). Involontaire, économique et percutante, cette efficacité maximale pour une dépense minimale signe le caractère d'urgence vitale de l'expression.

"Le phénomènes ci-dessus peuvent donc être considérés comme des vestiges rudimentaires des accès de cris qui sont si fréquents et si prolongés pendant l'enfance" (p. 210). Darwin introduit son enquête sur les "expressions spéciales de l'homme" par une analyse des pleurs enfantins, illustrée d'"une douzaine de photographies, la plupart faites exprès pour [lui]" (p. 157). "La bouche s'ouvre largement, et les lèvres se rétractent d'une manière particulière, qui donne à cet orifice une forme à peu près quadrangulaire" (p. 157), l'action des abaisseurs des commissures des lèvres, dont le contrôle échappe largement à la volonté, étant "en général les premiers à entrer en contraction, et les derniers à cesser de se contracter" (p. 160-161). "Le sanglot paraît particulier à l'espèce humaine ; les gardiens du Jardin Zoologique m'ont affirmé n'avoir jamais rien observé de pareil chez aucune espèce de singe" (p. 167).

Joie, gaieté, amour, sentiments tendres, piété

Parmi les sources d'information de Darwin (dont les successeurs de Darwin feront un usage exhaustif pour tenter de démêler la question de l'inné et de l'acquis), l'étude des enfants atteints de surdicité congénitale. Le nom de l'"infortunée" Laura Bridgman apparaît à neuf reprises dans l'Expression. En l'espèce, s'agissant de l'expression de la joie, "Laura Bridgman, aveugle et sourde, ne pouvait avoir acquis aucune expression par imitation ; lorsqu'on lui communiquait, à l'aide de certains signes, une lettre de quelque ami, 'elle riait et battait des mains, et ses joues se coloraient'. Dans d'autres occasions, on l'a vue frapper des pieds en signe de joie" (p. 211).

Darwin commente le sourire "produit artificiellement" par Duchenne, par comparaison au sourire naturel : soit "une autre photographie du même vieillard avec les coins de la bouche fortement rétractés par la galvanisation des muscles grands zygomatiques. Or il est évident que cette expression n'est pas naturelle […] [sur les] vingt-quatre personnes auxquelles j'ai montré la photographie en question, trois n'ont su lui assigner une expression quelconque ; et les autres, tout en reconnaissant qu'il s'agissait de quelque chose de plus ou moins analogue à un sourire, ont proposé les titres suivants : mauvaise plaisanterie ; rire forcé ; rire grimaçant ; rire à demi étonné ; etc. Le docteur Duchenne attribue la fausseté de l'expression à la contraction insuffisante des orbiculaires au niveau des paupières inférieures, et il attache avec raison une grande importance à l'action de ces muscles dans l'expression de la joie" (p. 217). Darwin précise : "Par suite de la rétraction en arrière et de l'élévation des commissures par la contraction du grand zygomatique, et de l'élévation de la lèvre supérieure, les joues sont aussi entraînées en haut. Il se forme des plis au-dessous des yeux, et, chez les vieillards à leur extrémité externe ; ces plis sont éminemment caractéristique du rire et du sourire" (p. 218).

Pour expliquer la nature des sons qui accompagnent le rire, Darwin fait appel au principe de l'antithèse : "Mais pourquoi les sons que l'homme émet sous l'influence de la joie ont-ils ce caractère spécial de répétition qui caractérise le rire ? C'est ce que nous ne pouvons expliquer. Cependant on peut admettre que ces sons ont dû naturellement revêtir une forme aussi différente que possible de celle des cris qui expriment la douleur ; et puisque, dans la production de ceux-ci, les expirations sont longues et continues, les inspirations brèves et interrompues, on devait sans doute s'attendre à trouver dans les sons provoqués par la joie des expirations courtes et saccadées avec des inspirations prolongées : c'est en effet ce qui arrive" (p. 221). Enfin, quelle que soit l'impuissance de la science à expliquer les modalités spécifiques du rire, leur cohérence est prouvée par leur congruence avec les expressions du contentement chez diverses espèces de singe. "Si nous pouvons difficilement expliquer la forme que prend la bouche pendant le rire et qui provoque la formation des rides au-dessous des yeux, ainsi que le caractère saccadé du son qui l'accompagne […], nous pouvons au moins supposer que tous ces effets dérivent d'une même cause. En effet, ils caractérisent tous l'expression du plaisir chez diverses espèces de singes" (p. 221-222). Darwin place ainsi l'énigme du "propre de l'homme" sous le sceau du "principe de l'évolution". Quel que puisse être son raffinement, la machinerie du rire emprunte à son substrat évolutif , en l'occurrence à la primatologie, de l'amour de soi : "Chez les idiots le rire est de toutes les expressions la plus fréquente […] Chez les imbéciles, qui sont placés un peu moins bas dans l'échelle des aliénés, la vanité personnelle paraît être la cause la plus commune du rire" (p. 212), à l'humeur du jeu : "On réprime le rire en contractant énergiquement le muscle orbiculaire de la bouche, lequel s'oppose à l'action du grand zygomatique et des autres muscles qui auraient pour effet d'attirer les lèvres en haut et en arrière. La lèvre inférieure est aussi quelquefois retenue entre les dents, ce qui donne à la physionomie une expression malicieuse, ainsi que cela a été observé chez l'aveugle et sourde Laura Bridgman" (p. 228).

Réflexion, médiation, mauvaise humeur, bouderie, décision

Le froncement des sourcils
"Contrairement à l'affirmation de Bell, le sourcilier n'est pas particulier à l'espèce humaine". Ici, l'apport de Darwin est de montrer l'enracinement phylogénétique des expressions : « L'élévation des sourcils, sous l'influence de la surprise, doit être un acte inné ou instinctif ; on peut le conclure de ce fait que Laura Bridgman les élève invariablement quand elle est étonnée, d'après ce que m'a affirmé la femme qui a été en dernier lieu chargée de la soigner. » (p. 301) "Cette habitude de contracter les sourcils, au commencement de chaque crise de pleurs et de cris, s'étant maintenue chez les petits enfants pendant des générations innombrables, a fini à s'associer fortement à la sensation naissante de quelque chose de douloureux et de désagréable" (p. 241). C'est à ce propos que Darwin invoque la "méthode des naturalistes qui jugent nécessaire de suivre le développement embryonnaire d'un organe afin d'en comprendre parfaitement la structure" (p. 240).

La moue
Cette fois, le "témoin embryonnaire" n'est pas l'homme frappé de surdicité, mais le phylum évolutif : "Ainsi on voit que l'allongement des lèvres, chez l'enfant en particulier, est un signe caractéristique de la mauvaise humeur, commun à la plupart des races humaines […] Si nous admettons que nos ancêtres semi-humains avançaient leurs lèvres quand ils étaient maussades ou un peu irrités, comme le font actuellement les singes anthropoïdes, il n'y a rien d'inexplicable à ce que nos enfants, sous l'influence d'impressions analogues, nous présentent des traces de la même expression […]" (p. 249-250).

Haine et colère

La plus explicite des expressions de la fureur est aussi la moins crédible, ce qui dénote, en l'espèce, la valeur comminatoire d'un message symbolique. "Ce mouvement, qui rétracte les lèvres et découvre les dents, durant les accès de fureur, comme pour mordre un adversaire, est très remarquable, eu égard à la rareté des cas dans lesquels, chez l'espèce humaine, les dents sont mises en usage pour combattre […]"(p. 260). "L'expression que nous étudions ici, qu'il s'agisse d'un ricanement enjoué ou d'un grognement féroce, est l'une des plus curieuses que présente l'homme. Elle révèle son origine animale ; car il n'est personne qui, se débattant par terre dans une mortelle étreinte, et essayant de mordre son ennemi, pensât à se servir de ses canines plutôt que des autres dents" (p. 270). L'acte de découvrir la dent canine d'un seul côté (p. 266), dont Darwin donne une illustration par la photographie d'une femme qui "sans y faire attention, découvre parfois la canine d'un côté, et qui peut reproduire ce mouvement expressif volontairement, avec une précision exceptionnelle" (p. 267), expression "identique à celle que l'on observe chez un chien qui grogne : un chien qui a envie de se battre soulève souvent sa lèvre du côté qui regarde son adversaire" (p. 268), signe l'atavisme.

Surprise, étonnement, crainte, horreur

L'expression de ces divers sentiments suit une gradation expressive qui mobilise progressivement plusieurs muscles de la face.

"L'élévation des sourcils, sous l'influence de la surprise, doit être un acte inné ou instinctif ; on peut le conclure de ce fait que Laura Bridgman les élève invariablement quand elle est étonnée, d'après ce que m'a affirmé la femme qui a été en dernier lieu chargée de la soigner" (p. 301).

Darwin reproduit une photographie de Duchenne avec la légende suivante : "Horreur et souffrance extrême d'après une photographie du docteur Duchenne" (p. 327).

Le muscle peaucier. "… le peaucier se contracte fortement sous l'influence de la frayeur ; le docteur Duchenne lui attribue tant d'importance dans l'expression de cette émotion, qu'il l'appelle le muscle de la frayeur. Il admet cependant que sa contraction est complètement inexpressive, si elle n'est pas associée à celle des muscles qui ouvrent largement les yeux et la bouche (p. 320). "Etant embarrassé de décider comment la crainte pouvait avoir une action, dans bien des cas, sur un muscle superficiel du cou, je m'adressai à mes nombreux et obligeants correspondants…" (p. 322).

"Le cœur bat avec rapidité et violence, et soulève la poitrine […] L'impressionnabilité de la peau par la frayeur intense se manifeste encore par la manière prodigieuse et inexplicable dont cette émotion provoque immédiatement la transpiration. Ce phénomène est d'autant plus remarquable que, à ce moment, la surface cutanée est froide ; d'où le terme de sueur froide : ordinairement, en effet, les glandes sudoripares fonctionnent surtout quand cette surface est chaude" (p. 311). Les poils se hérissent, les glandes salivaires agissent imparfaitement ; la bouche devient sèche (ordalie indienne : l'épreuve du riz).

"Lorsque la crainte croît graduellement jusqu'à l'angoisse de la terreur, nous rencontrons, comme pour toutes les autres émotions violentes, des phénomènes multiples. Le cœur bat tumultueusement ; d'autres fois il cesse de se contracter et la défaillance survient ; la pâleur est cadavérique, la respiration est tourmentée […] etc. (p. 312)
« Le docteur J. Crichton Browne m'a communiqué une relation si frappante d'une frayeur intense ressentie par une femme aliénée […] que je ne puis m'empêcher de la reproduire. » (p. 313 s.)

Dédain, mépris, dégoût…

La signalétique du dégoût, avec sa valeur d'avertissement, mobilise principalement les muscles de la bouche : "Puisque la sensation de dégoût dérive primitivement de l'acte de manger ou de goûter, il est naturel que son expression consiste principalement en mouvements de la bouche" (p. 276). Le dédain et l'orgueil, s'expriment par une ostentation de grandeur, e. g. la superbe du musculus superbus (Bell, p. 282) qui renverse la lèvre supérieure… Mais à côté de ces expressions immédiatement comprises et d'interprétation aisée, cohérentes avec leur objet et dont la valeur évolutive paraît évidente, il en est d'autres, prareillement transmises héréditairement, à l'évidence beaucoup moins nettte. "Il me paraissait extrêmement peu probable qu'un geste aussi complexe que le haussement des épaules, avec les divers mouvements qui l'accompagnent, pût être inné. C'est pourquoi j'avais un vif désir de savoir si Laura Bridgman, qui, aveugle et sourde, ne pouvait l'avoir appris par voie d'imitation, l'exécutait. Or, j'ai, par l'intermédiaire du docteur Innes, appris, d'une femme qui avait eu récemment à soigner cette infortunée, qu'elle haussait les épaules, tournait les coudes en dedans et élevait ses sourcils, de la même manière que tout le monde et dans les mêmes circonstances" (p. 285-286). "Le haussement des épaules […] est un geste naturel à l'espèce humaine" (p. 288). "Il faut […] chercher l'explication [de ces gestes "inutiles"], sans aucun doute, dans le principe de l'antithèse inconsciente" (p. 290).

Dans quelle mesure la culture engendre-t-elle, modèle ou modère-t-elle l'expression des émotions ?

Voici quelques exemples à l'épreuve de l'enquête.

Affirmation, négation
"J'étais curieux de savoir jusqu'à quel point les signes que nous employons ordinairement pour indiquer l'affirmation ou la négation se retrouvent dans les diverses parties du monde" (p. 291). Les résultats de l'enquête plaident pour l'hypothèse d'un sème naturel, soit : le refus et l'acceptation de nourriture par le petit enfant, validée par lo'observation de Laura Bridgman "qui accompagne constamment son oui de l'inclinaison de tête ordinaire, et son non du mouvement répété de la tête qui caractérise chez nous la négation", celle les idiots microcéphales et des constatations faites chez divers peuples. Avec, toutefois, des variantes et des exceptions. "M. Bulmer dit que, à Gipp's Land, la négation s'exprime en renversant légèrement la tête en arrière et en tirant la langue"( p. 294). "Il paraît que les Grecs modernes et les Turcs expriment la négation en renversant la tête en arrière et faisant claquer la langue ; et que les Turcs rendent l'affirmation par un mouvement analogue à celui que nous exécutons quand nous secouons la tête" (p. 294) [Confirmation par la façon dont les anciens Grecs exprimaient le “non” : ananeuô (Lysistrata : 126 ; les faux ambassadeurs perses des Acharniens : 113 s. se trahissent à leur manière grecque de marquer le “non”, manière qui peut encore être observée aujourd'hui - Eibl-Eibesfeldt, 1976 : 35 - pour la traduction française de Der Vorprogrammierte Mensch) haussant le sourcil, rejetant la tête en arrière et relevant le menton]. Chez "les Hindous", les signes "d'affirmation et de négation sont variables" (p. 295). Soit "une diversité considérable dans les signes de l'affirmation et de la négation", certes majotairement conforme à ce que l'on peut attendre, mais avec des exceptions dans les deux cas, plus nombreuses pour les signes de l'affirmation.

La rougeur
Dans ce registre de l'inné et de l'involontaire la plus récente des expressions, proprement humaine, cette fois : la disposition à rougir qui exprime à la fois la conscience de soi et la vulnérabilité ou la responsabilité du sujet dans son groupe social. "Les aveugles même ne font pas exception à cette règle. La pauvre Laura Bridgman, aveugle de naissance et complètement sourde, rougit" (p. 334). La rougeur n'est apparue chez nos ancêtres que très tard. "Il me paraît impossible qu'un animal, avant d'être parvenu à un état intellectuel égal ou à peu près égal à celui de l'homme, ait porté son attention sur son extérieur et en ait fait le sujet de ses préoccupations" (p. 391).

Universalité des expressions

En conclusion de son ouvrage, Darwin rappelle :
"J'ai beaucoup insisté sur ce fait que les principales expressions humaines sont les mêmes dans le monde entier ; j'ai essayé de le démontrer. Ce fait est intéressant : il fournit un nouvel argument en faveur de l'opinion d'après laquelle les diverses races humaines descendent d'une seule et même souche" (p. 387).

Diffusé en 1867 et 1868 (sous forme manuscrite, puis imprimée), le Questionnaire de Darwin, qui donnera lieu à trente-six réponses, venues d'Australie, de Nouvelle Zélande, de Malaisie (Sarawak), de Calcutta et de Bombay, des Philippines, d'Afrique du sud et de l'ouest (Nigéria, Sierra-Leone et Ghana), d'Amérique du nord et du sud (îles Falkland et Brésil) mobilise le réseau de l'expansion européenne (spécifiquement britannique) sur le globe. Il hérite des instructions données aux missionnaires, voyageurs et administrateurs pour prendre les observations du ciel et constituer des collectes botaniques (voir la fiche pédagogique : "Aux origines de l'anthropologie"). Cassini rédigeait ainsi, en 1693, une Instruction générale pour les observations géographiques et astronomiques à faire dans les voyages. Les voyageurs en partance étaient formés à l'Observatoire pour être en mesure d'effectuer de tels relevés. Les collectes naturalistes, de même, sont secondées par des mémoires pratiques dont le modèle est l'Instructio peregrinatoris de Linné. André Thouin, "professeur de culture au Jardin du Roi", membre de l'Académie des sciences, rédige ainsi des "Instructions pour le Sieur Joseph Martin relativement à son voyage à l'Isle de France et à la conservation des plantes qu'il transporte d'Europe et à celles qu'il doit y rapporter". Celui-ci, "élève-cultivateur au Jardin des Plantes de Paris", tiendra un journal de ce "voyage fait par ordre du Roi", de mars 1788 à juillet 1789. Les Questions proposées par la Société royale de médecine à MM. les voyageurs qui accompagnent M. de La Pérouse concernent la constitution physique et morale des populations visitées, le climat et la topographie, les maladies propres et les remèdes… En relation avec un colon anglais d'Afrique du sud, le botaniste amateur J. P. Mansel Weale (son nom est associé à une orchidée : Disperis wealii) qui lui fournit les réponses du frère d'un chef "cafre", Christian Ngqika, élevé par les missionnaires, Darwin répond à Weale : “That I should receive answers by the brother of a Kafir chief is a truly wonderful fact in the progress of civilization” (The Correspondence…, op. cit., vol. 15, p. 315-319).

www.darwinproject.ac.uk/darwins-queries-on-expression

Darwin concède l'imperfection de son questionnaire. Il explique : "Ces questions furent écrites à un moment où mon attention était depuis longtemps dirigée d'un autre côté et je reconnais aujourd'hui qu'elles auraient pu être beaucoup mieux rédigées. A quelques-uns des derniers exemplaires j'ajoutai, écrites à la main, quelques remarques additionnelles" p. 15-16). A propos du froncement des sourcils, il précise : "je dois avouer que ces questions étaient mal rédigées, car j'avais confondu la simple méditation avec la perplexité" (p. 239). Les difficultés de ce type d'enquête à distance sont connues et Darwin s'emploie à obtenir des réponses utiles, précisant à la fin de son questionnaire : "Les généralités sur l'expression ont relativement peu de valeur ; et la mémoire est si infidèle, que je prie instamment mes correspondants de ne aps se fier à des souvenirs" (p. 17). C'est une description précise de l'attitude et des circonstances qui est attendue des correspondants.

Désespoir :
« L'expression du chagrin, due à la contraction des muscles de la douleur, n'appartient pas exclusivement aux Européens, mais paraît être commune à toutes les races humaines. J'ai du moins reçu des témoignages dignes de foi en ce qui concerne les Hindous, les Dhangars (une des tribus aborigènes de l'Inde, qui habite les montagnes, et appartient à une race tout à fait distincte des Hindous), les Malais, les nègres et les Australiens. « (p. 199)
Chagrin :
« L'expression de chagrin ou d'abattement, due à la contraction des triangulaires, a été signalée par tous ceux qui se sont occupés de ces questions […] On l'a constatée d'ailleurs chez des hommes appartenant à diverses races, chez les Hindous, chez les tribus nègres des montagnes de l'Inde, chez les Malais, enfin, d'après le témoignage du Révérend M. Hagenauer, chez les aborigènes de l'Australie » (p. 206).
Rire :
« Dans toutes les races humaines, l'expression de la bonne humeur paraît être la même et se reconnaît aisément. C'est ce qui résulte des réponses que mes correspondants m'ont envoyées des différentes parties de l'ancien et du nouveau monde. J'ai reçu quelques détails particuliers sur les Hindous, les Malais et les habitants de la Nouvelle-Zélande. » (p. 227)« M. Bulmer, qui a parcouru comme missionnaire les régions reculées de Victoria remarque que « les naturels ont le sentiment très vif du ridicule ; ce sont d'excellents mimes, et quand l'un d'eux s'amuse à contrefaire les originalités de quelque membre absent de la tribu, on entend souvent le camp tout entier rire jusqu'aux convulsions ». Nous savons que chez les Européens l'imitation est aussi l'une des chose qui provoque le plus aisément le rire ». (p. 223)
Surprise :
« Mes correspondants répondent avec une remarquable uniformité à mes questions sur l'expression de la surprise chez les différentes races humaines. » (p. 299)
Froncement des sourcils :
« D'après les réponses que j'ai reçues à mes questions, les hommes de toutes races froncent les sourcils quand ils ont l'esprit perplexe pour une cause quelconque ; mais je dois avouer que ces questions étaient mal rédigées, car j'avais confondu la simple méditation avec la perplexité. » (p. 239)
Dégoût :
« … il paraît que les divers mouvements que je viens de décrire comme expressifs du mépris et du dégoût se retrouvent identiques dans une grande partie du monde. » (p. 278) exemples : p. 278-279.
Frayeur :
« Arrivons à l'expression de la crainte chez les diverses races humaines… » (p. 315)

Conclusion de Darwin

« Tout acte, quelle que soit sa nature, qui accompagne constamment un état déterminé de l'esprit, devient aussitôt expressif » (p. 375).
« Les principaux actes de l'expression, chez l'homme et chez les animaux, sont innés ou héréditaires, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas un produit de l'individu » (p. 377).
« Si l'on admet que la plupart des mouvements de l'expression ont été acquis graduellement et sont ensuite devenus instinctifs, il semble jusqu'à un certain point probable a priori que la faculté de les reconnaître est devenue instinctive par un mécanisme identique » (p. 385).
« Nous pouvons […] voir l'expression changer d'une manière incontestable chez un homme ou chez un animal, et cependant être parfaitement incapables (je le sais par expérience) d'analyser la nature de ce changement. En regardant les deux photographies que M. Duchenne a donné du même vieillard (planche IV, fig. 5 et 6) presque tout le monde comprit que l'une représentait un véritable sourire, et l'autre, un sourire artificiel ; il m'a pourtant été très difficile de déterminer en quoi consiste la différence. J'ai souvent été frappé, comme d'un fait très curieux, de ce qu'un si grand nombre de nuances d'expressions soit reconnu instantanément, sans que nous ayons la conscience d'un effort d'analyse de notre part […] Presque tous ceux à qui j'ai montré la photographie de M. Duchenne représentant le jeune homme aux sourcils obliques (planche III, fig. 2), ont déclaré immédiatement qu'elle exprimait le chagrin ou un sentiment analogue ; il est probable pourtant que pas une de ces personnes - une sur mille peut-être - n'aurait pu d'avance donner une signification précise à l'obliquité des sourcils accompagnée du froncement de leurs extrémités internes, non plus qu'aux rides rectangulaires du front. » (p. 386)
« Nous pouvons avancer que le rire, en tant que signe de plaisir, fut connu de nos ancêtres longtemps avant qu'ils fussent dignes du nom d'hommes ; en effet, un grand nombre d'espèces de singes font entendre, lorsqu'ils sont contents, un son saccadé évidemment analogue à notre rire, et souvent accompagné du claquement de leurs mâchoires ou de leurs lèvres ; en même temps les coins de leur bouche sont retirés en arrière et en haut, leurs joues se plissent et leurs yeux brillent. » (p. 388)
« … or ce qui nous autorise à croire que nos ancêtres se battaient de la sorte, c'est que lorsque nous raillons ou défions quelqu'un, nous découvrons encore la canine d'un côté de la bouche, et aussi que nous découvrons toutes nos dents lorsque nous sommes dans une violente fureur. » (p. 292)
« La faculté d'échanger ses idées au moyen du langage entre membres d'une même tribu a joué un rôle capital dans le développement de l'humanité ; mais les mouvements expressifs du visage et du corps viennent singulièrement en aide au langage. » (p. 381)
« De même nous pouvons croire que, dès les temps les plus reculés, la frayeur fut exprimée d'une manière presque identique à celle que nous connaissons encore aujourd'hui chez l'homme ; je veux dire par le tremblement, le cheveux hérissés, la sueur froide, la pâleur, les yeux démesurément ouverts, le relâchement d'un grand nombre de muscles, et la tendance qu'éprouve le corps à se blottir ou à rester immobile. » (p. 388)
« Les mouvements expressifs du visage et du corps, quelle que soit d'ailleurs leur origine, sont en eux-mêmes d'une utilité très grande. Ils sont les premiers moyens de communication entre la mère et l'enfant […] Nous découvrons bien vite la sympathie de ceux qui nous entourent, grâce à leur expression ; nos souffrances en sont adoucies, nos plaisirs augmentés, et c'est ainsi que se fortifient les bons sentiments mutuels. Les mouvements de l'expression donnent de la vie et de l'énergie au discours. Ils révèlent parfois les pensées et les intentions d'une manière plus vraie que les paroles qui peuvent être menteuses. » (p. 392)
« Il était âgé de six mois et quelques jours, lorsque sa nourrice fit semblant de pleurer, et je remarquai que son visage prit immédiatement une expression mélancolique et que les coins de sa bouche se déprimèrent fortement […] Il me semble donc que c'est en vertu d'un sentiment inné qu'il comprit que les larmes de sa nourrice exprimaient le chagrin, ce qui, par une sympathie instinctive, lui causait du chagrin à lui-même. » (p. 385-6)

Concluons, pour notre part, cette note de lecture par l'observation suivante (déjà citée), qui résume l'énigme de la communication émotionnelle :
« Cependant il est très remarquable que la sympathie pour les douleurs des autres provoque les larmes plus abondamment que nos propres douleurs : c'est là un fait qui n'est pas douteux » (p. 233).

Plan du chapitre :

A) Quelques données sur la prohibition de l’inceste : sur la culture de l’espèce
Communication présentée au colloque “Mariage - Mariages”, Palais du Luxembourg et Université Jean Monnet, Sceaux, mai 1997.

B) Transmettre le patrimoine génétique, transmettre le patrimoine économique : paradoxes de la reproduction
Communication présentée au colloque “Familles–Parentés–Filiation” (Hommage à Jean Gaudemet), Palais du Luxembourg et Université Jean Monnet, Sceaux, juin 2005.

C) L'"effet McClintock" et effets apparentés (dossier pédagogique)

D) Duchenne de Boulogne : Éléments pour une archéologie des émotions (1)

E) L'Expression des émotions chez l'homme et l'animal, Charles Darwin (1872) : Éléments pour une archéologie des émotions (2) (Note de lecture)

F) Les fondements neurologiques de l'expression des émotions et de la communication : Éléments pour une archéologie des émotions (3)








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