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Copyleft : Bernard CHAMPION

1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France
présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L’“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’Innovation et la Découverte
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3

présentation
PROCHAINEMENT :
une présentation raisonnée des pages WEB
qui composent ce site
sous forme d’un ouvrage électronique téléchargeable
(350 Mo, 1719 pages au format A4)
voir SOMMAIRE

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures



Note sur le cyberauteur (et le web 2.0)

L’on chargea le cadavre sur le bât d'une bête de somme,
l’autre côté étant lesté de ses écrits...

(Ibn 'Arabî,
sur la mort d'Averroès
Al-Futûhât al-Makkiya,
édition du Caire 1329, vol. I, pp. 153-154, cité par Henry Corbin
L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn 'Arabi, 1958, p. 63 - trad. modifiée.
)

Dans l'édition traditionnelle, les publications sont économiquement raisonnées, les auteurs sélectionnés et reconnus, le lectorat dépendant et anonyme. Sur le réseau, à l'inverse, la publication est libre et "gratuite" et il y a une équivalence théorique des rôles : les outils du réseau autorisent en effet ce passage à l'acte qui fait du lecteur un auteur :
- son utilisation ne requiert aucune compétence technique (les plates-formes de diffusion sont conçues pour une mise en ligne automatique ; tenir un blog ou construire un site, c'est "comme une lettre à la poste" et ne coûte pratiquement rien, comparé à l'édition sur papier) ;
- tous les auteurs-lecteurs sont égaux, puisqu'ils ont en partage le même medium, la langue naturelle.

L'objet de cette introduction est de rappeler que les outils du réseau tendent à démythifier le statut d'auteur : en rendant les sources accessibles, en facilitant l'échange et la copie, en mettant à nu la fabrique du savoir et en banalisant la publication. Avec la concurrence du réseau, l'auteur cesse, de fait, d'être le pourvoyeur et l'antonyme du lecteur, l'auctoritas (et la notabilité qui lui est associée) tend à disparaître sous la multiplicité et l'anonymat des cyberauteurs.

L'auteur et ses droits

En sciences humaines, un "auteur" est un "publiant" qui présente, dans ses articles et ouvrages, une hypothèse, une interprétation ou une théorie dont il revendique la paternité. Un auteur vraiment auteur a, comme on dit en philosophie, un "système", qualité qui justifie les jugements du type : "Valéry, ou Alain..., ne sont pas vraiment des philosophes : ils n'ont pas de ‘système’". L'historien de la philosophie a ainsi pour visée, tel ce professeur qui donna à sa chaire au Collège de France le nom d'"Histoire et technologie des systèmes philosophiques", de mettre en évidence l'architectonique de ces corps de doctrine, précisément. Un "système" est construit sur une intuition fondamentale qui permet d'unifier sous un même dispositif explicatif un ensemble de faits, de résoudre les contradictions des systèmes antérieurs (ou adverses), de proposer de l'impensé et de trancher ainsi, "définitivement", ce qui fait débat parmi les spécialistes. L'auteur de cette veine exerce un leadership dans sa discipline et son autorité emporte des conséquences matérielles et symboliques : une école, des disciples, des situations académiques ou éditoriales...

Cette systématicité porte un effet d'aubaine qui crédite l'auteur d'une capacité explicative proportionnelle à son autorité scientifique (ou médiatique). Pour prendre un exemple simple et emblématique : l'aura d'un auteur dont on vient de célébrer avec éclat le centenaire ("L'homme qui a révolutionné la pensée", annonce la couverture du Point du
24 avril 2008) continue de faire de briller, comme la clarté des étoiles qui nous parvient alors qu'elles sont éteintes depuis des années-lumière, une théorie touchant la prohibition de l'inceste, invalidée depuis un demi-siècle, que les manuels, les professeurs et la télévision présentent presque invariablement comme une vérité première. Ou cet autre, plus controversé, mais chez qui l'effet d'aubaine est systématique : une "œuvre essentielle de notre temps" qui permet d'expliquer d'un même considérant : l'interdit de l'inceste (elle aussi, mais autrement), le mythe d'Œdipe, l'anthropophagie rituelle, les tabous touchant la gémellité, la royauté sacrée, les phénomènes de bouc émissaire, le sacrifice, la violence au sein des sociétés humaines..., toutes choses qui sont "la même chose essentiellement que partout ailleurs" et ce, "depuis la fondation du monde". Rien moins. – En dépit de cette remarque de sens commun selon laquelle, quand l'extension épuise la compréhension, "ce qui explique tout n'explique rien". Le changement de medium, qui transforme la relation émetteur/récepteur, renvoie l'auteur à sa grandeur. "La géométrie rassemble les hommes disait Hobbes, la science sociale les divise". A la différence du livre, le réseau n'est pas appropriable ; il n'a ni début ni fin ; ni objet ni produit, la seule idée de "somme", contraire à l'esprit d'incomplétude qui anime la recherche, lui est étrangère.

Le réseau et ses outils

Une étude du CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) révèle qu'en 2008 plus de sept millions de Français (14 % de la population) animeraient un blog ou un site Internet. Ce taux étant de 53 % chez les adolescents.

Un paradoxe de l'outil numérique, c'est qu'il semble à lui seul producteur de savoir. Il autorise la transformation de la proposition "Le savoir appartient à tous" en : "Le savoir est produit par tous". Le réseau crée en effet une nouvelle figure éditoriale, moyenne entre le lecteur et l'auteur : le cyberauteur ou "vulgarisauteur", qui assume, anonymement et collectivement, l'autorité du savoir. La nature même des encyclopédies collaboratives (comme des blogs ou forums) confirme cette permutation théorique, de fait et de droit, entre auteur et lecteur. L'auteur n'est plus celui qui a autorité (auctor) et intérêt à avoir autorité (qui fonde son droit d'auteur). Le savoir est repris, mis à portée, retaillé au format de la notice par des intermédiaires, démocratisé et démythifié par des polygraphes polydactyles, anonymes et bénévoles. Les quelques centaines d'auteurs de notices d'encyclopédies professionnelles ne peuvent rivaliser avec les millions de contributeurs de Wikipedia. Il se trouve toujours un internaute capable d'écrire une notice sur un improbable sujet, traduit (éventuellement) en 285 langues, l'ensemble composant une somme plus de 22 millions d'articles qu'aucun projet éditorial classique ne serait en mesure de réaliser.

Le "photocopillage" évitait d'avoir à acheter le livre en le reproduisant à moindre coût ; cette colossale machine à photocopier (navigateurs et logiciels sont conçus pour faciliter l'échange, l'aspiration des sites et la copie des données) qu'est le réseau permet de réaliser, à peu de frais et de manière immatérielle, le livre des livres dont rêvait Jorge Luis Borges – et de faire l'économie de l'auteur. C'est une plainte récurrente des enseignants que le plagiat des élèves et des étudiants, plagiat dont le réseau est rendu responsable (quand bien même il existe, concurremment aux moteurs de recherche et aux logiciels de copie, des logiciels permettant de débusquer la copie – ce qui peut se faire, d'ailleurs, avec un banal moteur de recherche). Selon une enquête réalisée en 2006 auprès de 60.000 étudiants américains par un professeur d'une université du New Jersey, 37% d'entre eux reconnaissent avoir copié certaines parties de leur mémoire trimestriel ou de fin d'année sur le Web. Une large majorité (77%) ne voit pas le mal qu'il y a à faire des emprunts sur Internet. "C'est tellement évident, tellement facile, tellement anonyme", commente le professeur en cause à l'agence Reuters.
(source : http://www.zdnet.fr/actualites/internet/0,39020774,39363974,00.htm -11 octobre 2006)

Cette réalité pose évidemment la question du "droit" de l'auteur, notion moderne, contemporaine de l'assomption de l'individu et de l'invention de l'"auteur". Il suffira de rappeler ici que les affaires de plagiat révèlent parfois la nature incertaine de l'auctoritas. Un conseiller d'un président de la République française, polygraphe que sa propre réclame compare à Montaigne et à Pic de la Mirandole (selon un encart publicitaire publié dans Le Monde), épinglé pour plagiat en 1983 (ce qui lui a valu le qualificatif de "Piqueur de la Mirandole") attaque à son tour pour plagiat un auteur citant des documents qu'il avait lui-même utilisés – s'appropriant d'ailleurs une matière à la fois officielle et privée (des conversations entre un prix Nobel et le président de la République cité qui devaient constituer la matière d'un livre du prix Nobel) à laquelle sa fonction lui donnait accès. Le tribunal saisi relèvera que l'ouvrage attaqué utilisait des "documents d'archives" appartenant au domaine public (documents "ne [pouvant] se prévaloir d'aucune propriété intellectuelle") et déboutera le plaignant (T.G.I. de Paris, jugement du 24 mars 1999). C'est la poule qui chante qui a pondu l'œuf ! À propos de la première affaire (1983), un journaliste de Libération écrira : "Il travaille, dit-il, tous les jours de quatre à sept heures du matin. Essayons d'imaginer ce que sont ces séances de travail matinal. Dans le silence de la nuit, on doit plus entendre le bruit du ciseau que la plume du stylo…" Au bruit des ciseaux près, n'est-ce pas là le travail qu'exécute aujourd'hui, anonymement et silencieusement, le cyberauteur, celui de la collecte et de la mise en forme du savoir ? Au fond, dans l'ouvrage de ce polygraphe, il n'y aurait qu'une qualification en trop : celle d'auteur. Ce non-auteur type (auctor : augere-agere) n'augmente (augere) en rien le poids du savoir, son agitation se consume dans le faire accroire et le vain souci du nom.

L'auteur (le vrai, celui qui pèse en vrai savoir – tel Averroès ici convoqué en épigraphe dans les Illuminations d'Ibn Arabi) exécute un travail requérant un accès spécialisé et délivre au lecteur une production "en exclusivité". Sur le réseau, l'information est disponible et surabondante et le cyberauteur sélectionne et adapte au fur et à mesure de l'avancée des connaissances un savoir non exclusif, perfectible, constitué d'informations accessibles à tous – souvent noyées dans le flot de la bande passante. La fonction du cyberauteur est une fonction de vieille et d'agrégation de l'information pertinente. Non seulement le lecteur moyen accède-t-il à des flux (RSS) qu'il aurait pu atteindre directement, mais il est aussi en mesure de savoir comment le cyberauteur a produit sa notice (qui liste les liens qui en sont à l'origine). La comparaison vaut pour les journaux les plus traditionnels où l'on voit aujourd'hui les blogs de lecteurs (et les agrégateurs) concurrencer les "signatures" et les journalistes professionnels – les agrégauteurs dont la
principale activité consiste à recycler les communiqués des agences de presse, ce que la mise en ligne permet de constater dans l'instant.

Le réseau développe ainsi une production de l'information fondée sur une mutualisation (moi, je sais installer un va-et-vient électrique, toi tu es incollable sur le phrasé proustien) qui, multipliée en un échange généralisé, authentifie le sentiment d'une co-production du savoir. Certes, la matière de plupart des notices des encyclopédies collaboratives provient d'ouvrages spécialisés ou d'encyclopédies classiques ; certes, ce "livre" sans auteur (livre de toutes les cultures et de toutes les techniques) est virtuel, "illisible" et s'utilise en libre-service et non en "prêt à penser" idéologique. Il y a pourtant là un déplacement qui interroge : l'essor du réseau est contemporain de la disparition de l'auteur-gourou, cette figure qui a longtemps accompagné le développement des sciences humaines. Le succès de librairie des Écrits de Jacques Lacan (1966) ou des Mots et les choses de Michel Foucault (1966) serait-il possible aujourd'hui ? Faute d'auteurs de cette envergure ? A moins que ce ne soit la configuration de la recherche qui ait changé.

La nature horizontale, arachnéenne et décentralisée du réseau, alimenté par des contributeurs ordinaires et bénévoles, mieux que les systèmes totalisants construits sur l'intuition
centralisatrice d'un auctor, n'est-elle pas plus adaptée à la réalité de la recherche, caractérisée par la parcellisation, la dissémination puis l'échange des savoirs, et à l'effective participation du nombre à l'édifice provisoire de la connaissance ? Au fond, la recherche, en sciences humaines précisément, n'est-ce pas, à l'image de la construction d'une notice, communautaire et anonyme, un empilement de sources, un croisement d'informations, une reprise de questions imprescriptibles qui, telle une vis d'Archimède, brassent une matière jamais épuisée ? Le chercheur en sciences humaines, de même que l'enseignant qui s'efface devant les connaissances qu'il met en perspective, n'est-il pas, naturellement, ce cyberauteur, ce "vulgarisauteur" qui, sans doute, doit se faire un nom pour les besoins de son avancement, mais qui se sait à la fois débiteur et créditeur ordinaire de sa communauté. La célèbre formule de Bernard de Chartres : "Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants" signifie sans doute que nous voyons plus loin qu'eux, quelles que soient nos infirmités, elle signifie aussi, aujourd'hui, que les lilliputiens, tels les personnages du conte de Swift – étant reconnu conventionnel l'ordre des octets (big endian bit order versus little endian bit order) et la paix régnant aujourd'hui à Lilliput – sont en mesure d'épingler les géants...

Ce changement d'échelle est celui de la numérisation par rapport à l'analogie. Homo sapiens est programmé pour parler, mais nullement pour lire et pour écrire. L'inscription de la voix ou de la pensée sur un support matériel engage le sens transmis par élocution ou énonciation dans une logique propre à ce support. Cette "trahison" est inhérente à toute traduction, conformément au proverbe. C'est l'enfant qui parle hors la présence de son père du Phèdre. Dans un autre registre, de façon apparentée, il existe des rythmes naturels du temps (circadien, lunaire, solaire), mais le sentiment subjectif de la durée ne se reconnaît pas dans son expression mécanique. De même que la création d'instruments à mesurer le temps ne crée pas un temps inédit, mais prête à dissocier l'objectif et le subjectif, de même, l'"indépendance" matérialisée par la logique et la vie propre du support de l'information emporte-t-elle des conséquences psycho-cognitives. L'impersonnalisation de l'écrit commence avec les interprétations et les expressions allographes de la pensée de l'auteur, quand l'écrivain perd la main. (Ce qui fait le prix de l'autographe ne tient pas seulement à son unicité par rapport à la multiplicité des tirages, le fétichisme dont il peut faire l'objet se justifie par le fait qu'il exprime la présence physique de l'auteur.) Certains hommes de plume ne peuvent écrire, i. e. créer, qu'avec leur meisterstuck Mont Blanc. Mais on peut penser aussi que la dactylographie (et ses avatars numériques de type digital pen), à l'inverse, où la frappe génératrice de lettres formatées remplace la pulsation, la respiration et les ratures de la chirographie, confère au texte une objectivité et une indépendance qui libèrent le concepteur (exonéré de sa graphie et des émois tactiles qu'elle engramme) et le légitiment d'autant. L'encapsulation de l'information par les langages de type HTML (et sa mise en ligne) n'est ainsi qu'une extension de la technique qui permet à la parole vive de survivre à ses expressions, autorisant conservation et totalisation du savoir. Le réseau, à l'échelle planétaire et à la faveur des ressources de l'électronique (et bientôt de la photonique), constitue ainsi, avec son maillage de liens hypertextes mettant en relation toutes les expressions digitales, un monde physiquement virtuel mais ontologiquement réel où ce sont les auteurs qui sont irréels, transparents, équipollents, déductibles les uns des autres, sinon interchangeables. Formatés dans une police commune.

Le cyberauteur, outre ce changement de statut associé à la technique qu'il sert, n'est-il pas, aussi, différent à d'autres titres ? Si l'auteur n'a plus, seul, autorité, le champ est ouvert à une apparente "démocratie scientifique" qui n'a de limite que les limites techniques de l'auto-publication – i. e. à peu près aucune. Le réseau permet d'échapper aux filtres de la reproduction et donne matière, à sa façon, à l'adage qui énonce que "les idées, par essence et par destination, sont – doivent être – de libre parcours". L'examen du profil du cyberauteur universitaire, par exemple, fait apparaître une production spécifique, comparée aux publications académiques :
- une plus grande liberté : le cyberauteur abandonne fréquemment son statut d'"écrivant", bridé par la norme, pour celui d'écrivain et se livre à cet exercice périlleux (dans son blog qui a remplacé la page perso) qui consiste à faire sa propre réclame : recension de ses publications et de ses prestations, argus des critiques et des compte-rendus de ses œuvres, mise en ligne de son agenda, etc., le cyberauteur est son propre impresario ;
- le cyberauteur est un universitaire en rupture de ban, égaré dans des problématiques controversées (crypto-zoologie, para-sciences...) ;
- la cyberpublication paraît offrir un hébergement naturel aux productions parallèles : elle aurait pu accueillir les anagrammes (posthumes) de Saussure – sous un pseudonyme, peut-être – ou la publication (contestée) des prédictions de Nostradamus par Dumézil ;
- elle accueille, de fait, les recherches hors champ de spécialité : quand l'universitaire se veut transversal ou pluridisciplinaire, systématique (et non reconnu comme tel) ;
Tous ces scrupules, empêchements, interdits – le poids de ces règles – peuvent donc être levés, neutralisés, défiés par un geste minimal, d'une simplicité et d'une économie déconcertantes : le clic du transfert (FTP) vers la publication en ligne où le songe-creux a même rang que l'auteur. Il suffit donc de la pression d'un doigt, d'un clic, pour réaliser, dans l'instant et gratuitement, ce que l'éditeur publie contre une "tonne" de conditions : évaluation, autopsie, censure, réécriture, rétribution (±), contrat et autres stipulations (mobilisant une cascade de métiers et d'intérêts largement étrangers au sens de l'information transmise).

Il n'empêche : cette auto-publication, comme toute activité solitaire – "l'homme seul est en mauvaise compagnie" – a quelque chose d'un peu honteux... D'une manière plus académique, la conception de la licence Creative Commons repose sur le constat qu'il n'a jamais été aussi facile de partager le savoir d'un point de vue technique, alors que le statut juridique de la publication reste prisonnier de l'imprimé quand l'éditeur, ce tiers dont le réseau peut faire l'économie, est un ayant droit. Le projet Science Commons (http://fr.creativecommons.org/index.htm) réunit ainsi, dans un esprit "2.0", des scientifiques qui souhaitent constituer des bases de données immédiatement accessibles à la communauté des chercheurs. L’OpenWetWare du MIT (www.openwetware.org) ou le Centre pour la communication scientifique directe du CNRS (www.ccsd.cnrs.fr) ont été créés dans un but identique. Multiplication exponentielle des échanges et création d'archives ouvertes, cette culture, qui a pour principal frein la course individuelle à l'antériorité, sert l'esprit collectif de la création scientifique.

Le site www.AnthropologieEnLigne.com

L'objet du site disciplinaire AnthropologieEnLigne.com est donc de réunir un ensemble de connaissances illustrant à la fois l'unité de l'espèce et la diversité de ses expressions et de constituer ainsi quelques briques d'une base documentaire pour nourrir un enseignement d'anthropologie. Il serait bien impossible d'être compétent sur tous les sujets qui composent un tel programme et c'est, de fait, un recours "multicarte" qui s'y trouve déployé. Le site comporte 450 pages HTML illustrées d'environ 3 000 images (.jpg ou .gif) ; 2 diaporamas : 1 film (présenté sous deux types de résolution) ; soit plus de 4 000 fichiers. Il représente l'équivalent de plusieurs milliers de pages imprimées.

L'avantage le plus visible de la publication en ligne, c'est la mise à jour instantanée. Qui a travaillé en bibliothèque voici quelque dix ou quinze ans a probablement gardé l'image du documentaliste dont l'occupation consistait, tel Sisyphe et son rocher, à insérer périodiquement dans la collection des JurisClasseurs les nouvelles dispositions réglementaires. Acheter un Code civil d'occasion, c'est faire une très mauvaise affaire (à moins de s'intéresser à l'histoire du droit), car seule la dernière édition est la bonne. Avec la publication en ligne, la dernière version "écrase" (si besoin) d'un seul clic la précédente. Il est donc possible d'insérer dans l'instant un nouveau développement scientifique dans la présentation d'un dossier. Le temps de l'article et le temps du cyberarticle sont deux : "un rédacteur du papier peaufinera son article jusqu'au bouclage ; un journaliste du Web n'hésitera pas à mettre en ligne une version provisoire, avec la mention 'plus d'info à venir'". L'édifice provisoire du savoir, dans sa version "définitive", est un toujours un brouillon...

Cet exemple banal montre que les ressources de l'hypertexte peuvent être mobilisées pour faire pièce à la matérialisation et à l'immobilisation du savoir. Un intérêt immédiat de cette conversion de la production culturelle (textes, formes, couleurs et sons) dans un vocabulaire commun, couplé à la facilité de la transmission électronique, est de constituer un outil "universel" et modulable à la demande. Un "couteau suisse" qui n'aurait qu'une seule lame, celle du binary digit. La classique note de bas de page de l'imprimé, quelle que soit sa longueur, le corps "microcospique" de ses caractères (les annuaires téléphoniques de la côte Ouest étaient autrefois livrés avec une loupe...) ou la multiplicité de ses renvois, ne peuvent se mesurer à la puissance de l'hyperlien qui, dans l'instant, est en mesure de mettre en connexion toutes les références pertinentes. La numérisation du savoir, interconnecté d'hyperliens, autorise l'utilisateur à convoquer, par exemple, non seulement toutes les informations usuelles, mais aussi des ouvrages rares, anciens ou introuvables (avec Googlebooks, Europeana, Gallica...) qui ne sont normalement accessibles qu'aux universitaires avec une carte d'accès aux bibliothèques spécialisées. Le réseau supporte ainsi la multiplication sans fin de contributions issues d'agrégateurs, de logiciels de veille, de moteurs de recherche – de cyberauteurs – qui explorent en permanence cette gigantesque bibliothèque que constitue l'ensemble des pages HTML (estimé à un trillion depuis juillet 2008).

Le propos de ce site de constituer une introduction à l'anthropologie engage une approche "objective", non idéologique, des sujets. Cette recherche d'une manière d'exhaustivité rencontre une nécessité qui soustrait la démarche pédagogique à l'idéologie quand la soumission à la règle de l'objectivité vient du modèle expérimental. La situation spécifique de l'anthropologie, "la plus exacte des sciences humaines et la plus humaine des sciences exactes", a-t-on pu dire, à l'interface des disciplines qui collaborent à la compréhension d'homo sapiens sapiens impose un recours à une multiplicité d'"outils". La comparaison entre l'auteur et le cyberauteur met en évidence la différence de nature de l'engagement du chercheur dans la production scientifique et dans la production "littéraire" (philosophique ou idéologique). Alors que l'histoire des sciences est l'histoire continue d'une totalisation ou d'un englobement de concepts qui échappent à la subjectivité de leurs auteurs (les noms propres passent dans l'univers des choses : 1 100 hectopascals, 200 joules, 80 décibels, 1 200 bauds, n curies ou becquerels...) et qui sont idéalement valables pour tous les hommes, les idéologies sont tout entières prises dans l'expérience subjective d'une situation et d'un moment. C'est le constat de Hobbes : "La géométrie rassemble les hommes, la science sociale les divise". Il est clair que le succès de l'"auteur" peut s'épuiser dans son effet de mode. S'il était permis de parler de progrès en sciences humaines, celui-ci serait étranger à l'idéologie et par conséquent "anonyme". Alors qu'il est aujourd'hui patent que le savoir est un produit collectif, que le progrès est porté par la puissance des moyens de communication et la multiplication des échanges et que les innovations naissent aux contacts entre les disciplines, la réceptivité et la réactivité du cyberauteur peuvent apparaître comme partie des réponses naturelles à ces contraintes.

Il s'agit donc de tenter de rendre compte de l'unité de l'homme et de la diversité des cultures en exposant à la fois les réquisits communs de l'hominisation (au plus près des contraintes bio-neurologiques et à la faveur d'une approche positive) et la variété culturelle (au plus près des identités particulières et à la faveur de l'immersion ethnographique). Quand les espèces animales se répètent indéfiniment et ne se différencient que sous la pression des lois de l'évolution, l'espèce humaine, dès l'origine, s'adapte. L'adaptation culturelle met en évidence à la fois les invariants qui sont au principe de la variabilité et la profusion des formes qui caractérise la culture. Partage accéléré et généralisé du savoir, communauté, anonymité, adaptation à l'environnement technologique..., les propriétés du réseau ne sont-elles pas mieux à même de satisfaire (idéalement) à l'étendue du sujet et au changement d'échelle de la production du savoir que la figure romantique, "littéraire", solipsiste et prophétique de l'auteur ?


Note
: Cette apologie du réseau en forme de défense et illustration de la cyberédition n'ignore pas le coût du réseau : la consommation d'énergie de l'informatique mondiale (et son empreinte carbone) serait supérieure à celle de l'aéronautique... Les centres de calcul basés aux Etats-Unis consomment environ 2% de la production d'électricité américaine. Une enquête parue dans Economist.com (The Economist) datée du 23 octobre 2008 estime, par exemple, à deux millions le nombre de serveurs utilisés par Google, ces "fermes" (clusters) qui contiennent les banques de données du plus fameux des moteurs de recherche. Quant à l'infrastructure de transport, on rappellera que depuis la pose du premier câble de fibre optique sous-marin en 1988 (dans le sillage du morse en 1848, et du téléphone) 46 milliards de dollars ont été investis dans le monde pour relier les continents en un réseau constitué de 1,5 million de kilomètres de câbles (source : UIT, Union internationale des télécommunications). Soit une aventure économique dans laquelle la possibilité offerte au cyberauteur de publier "gratuitement" ce qu'il croit ou ce qu'il a sur le cœur est "tirée" par les services payants du réseau, de la publicité au télé-achat...
Les travers de cette apparente gratuité sont tout aussi patents. Il est clair, par exemple, que le système d'information basé sur la circulation de l'information se nourrit de sa propre redondance. L'instant T (la réponse d'un moteur de recherche est nécessairement une réponse synchronique, photographique, de l'état du système) fait l'économie de l'histoire...

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Références

Canard enchaîné (Le), 12 janvier 1983 (article signé Bernard Thomas, p. 1 et p. 7).
Corbin, H., 1958, L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn, Paris : Flammarion.
Dupuy, G., 2007, La fracture numérique, Paris : Ellipses.
Puel G., Ullmann C., 2006, "Les nœuds et les liens du réseau Internet : approche géographique, économique et technique", Espace géographique, n°2, p. 97-114.

Annexes :

- Selon une étude commandée par le Syndicat des régies Internet (SRI) et publiée le 16 janvier 2009, les anonceurs ont investi en 2008 près de 2 milliards d'euros en publicité sur le réseau en France.)

- AFP 23/01/2009 :
Le nombre d'internautes a dépassé le milliard et c'est en Chine qu'on en trouve le plus, selon le cabinet spécialisé comScore. Ce chiffre symbolique a été atteint au cours du mois de décembre, mais les internautes sont encore probablement plus nombreux, comScore n'ayant retenu que les utilisateurs âgés de plus de 15 ans surfant depuis leur lieu de travail ou leur domicile, sans prendre en compte les cybercafés ni le trafic généré par les téléphones portables et autres assistants personnels. "Dépasser un milliard d'utilisateurs dans le monde est une étape significative dans l'histoire d'internet", a commenté dans un communiqué le patron de comScore, Magid Abraham. "Le second milliard sera en ligne avant même qu'on s'en rende compte, et le troisième milliard, encore plus vite", a-t-il ajouté.



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