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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- La prohibition de l’inceste...
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures




Chapitre 10 (dossier en cours)

A) Le choix du conjoint
Présentation de l'ouvrage d'Alain Girard

B) La découverte du conjoint
Michel Bozon, François Héran

A) (en cours)

B) La découverte du conjoint
(Repris de :)
I. Évolution et morphologie des scenes de rencontre. Population, n° 6, 1987, pp. 943-986.
II. Les scenes de rencontre dans l'espace social, Population, n° 1, 1988, pp. 151-150.


N'importe qui n'épouse pas n'importe qui. Ainsi Alain Girard résumait-il l'un des principaux enseignements de l'enquête qu'il avait menée en 1959 sur « le choix du conjoint» (1). Depuis lors, nombreux sont les auteurs qui ont vérifié la validité de ce constat en mesurant l'ampleur de l'« homogamie» en France. L'opération consiste à comparer les positions ou les origines sociales des conjoints. Les indicateurs les plus couramment utilisés, professions des conjoints ou des parents respectifs, diplômes, importance des agglomérations de naissance, sont ceux que l'INSEE produit sous une forme standardisée à partir de l'état civil ou de certaines enquêtes périodiques (2). Mais lorsqu'on a mis en lumière la structure homogame du choix matrimonial et tenté de suivre son évolution, on n'a encore rien dit des mécanismes qui produisent ce résultat. Alain Girard s'était également penché sur cette question et l'effort qu'il mena dans ce sens n'a guère eu d'équivalent par la suite, du moins dans les enquêtes françaises. On trouve en effet dans Le choix du conjoint une description précise du processus de formation des couples, de la première rencontre jusqu'au mariage, tel qu'il est perçu par les individus eux-mêmes. Le recours à la technique des questions ouvertes permit de recueillir des récits souvent très circonstanciés, comme en témoignent abondamment les exemples cités dans l'ouvrage. Il ne s'agissait plus seulement de dresser après coup le bilan des interactions sur le marché matrimonial, mais d'entrer dans le détail de son fonctionnement. Il fallait donc
prendre en compte l'ensemble des médiations concrètes par lesquelles les individus des deux sexes, situés avec précision dans le monde social, entrent en contact les uns avec les autres, s'évitent ou se fréquentent, se classent et se jugent et, finalement, fixent leur choix.

De l'amour à l'homogamie, les médiations sont multiples, mais on peut provisoirement en distinguer deux : d'abord l'ensemble des éléments qui définissent le cadre de l'interaction et déterminent
- les probabilités d'être mis en présence l'un de l'autre,
ensuite
- les catégories de perception ou de jugement qui structurent les choix amoureux opérés dans ce cadre.

Dans le langage d'Erving Goffman, cela revient à distinguer la «scène du jugement» et le jugement lui-même. Toute la question est de savoir s'il est possible de rapporter systématiquement ces deux formes de médiation aux classements sociaux standard pris en compte dans les tableaux  d'homogamie. Le pari du sociologue, engagé sous une forme empirique il y a vingt-cinq ans par l'enquête de l'INED, est qu'une telle mise en rapport est possible et qu'il y a par exemple un sens à ventiler les « circonstances de la rencontre» selon les « diverses catégories sociologiques » (3). Pour ce faire, l'enquête statistique devait associer au questionnement traditionnel sur le statut social des conjoints, des modes d'interrogation plus intensifs, comme les questions ouvertes ou les entretiens semi-directifs. Le succès d'une entreprise de ce genre repose d'abord sur la pertinence des découpages employés, puisqu'il s'agit essentiellement de rapprocher deux séries de nomenclatures: d'un côté, les codes bien établis de la statistique sociale (catégories socio-professionnelles, diplômes...), de l'autre les catégories que le chercheur travaillant sur questions ouvertes doit construire de toutes pièces à partir d'une information foisonnante, opération de mise en forme qui ne va pas de soi (4).

« Rien n'est venu remplacer les données de l'enquête d'Alain Girard », faisait observer l'auteur d'un bilan attentif des sources disponibles (5). Vingt-cinq ans plus tard, la question du fonctionnement concret du marché matrimonial méritait d'être reprise dans une nouvelle enquête, d'autant que l'écart entre les progrès de la réflexion sociologique et la pauvreté des données disponibles n'a cessé de s'accroître dans l'intervalle (6). Un postulat de cohérence, que nombre d'études particulières ont pu vérifier, autorise à penser que le choix du conjoint s'opère à l'instar de bien d'autres choix, selon des principes qui ne sont pas nécessairement conscients, parce qu'ils engagent des dispositions individuelles socialement constituées de longue date, ce que Pierre Bourdieu s'est employé à théoriser sous le nom d'habitus. Selon ce dernier, « le plus sûr garant de l'homogamie et, par là, de la reproduction sociale est l'affinité spontanée (vécue comme sympathie) qui rapproche les agents dotés d'habitus ou de goûts semblables, donc produits de conditions et de conditionnements sociaux semblables » (7).

Mais ce principe ne suffit pas à rendre compte de la formation des couples : le même auteur doit aussi évoquer des phénomènes d'ordre morphologique, tel « l'effet de fermeture lié à l'existence de groupes homogènes socialement et culturellement, comme les groupes de condisciples (classes du secondaire, disciplines des facultés, etc.), qui sont responsables, aujourd'hui, d'une forte part des mariages ou des liaisons, et qui doivent beaucoup eux-mêmes à l'effet de l'affinité des habitus (notamment dans les opérations de cooptation et de sélection) ». A ces facteurs d'homogénéité ou de dissemblance, il faut évidemment ajouter les propriétés démographiques des groupes de pairs ainsi constitués. Toute la question est de savoir comment s'articulent en ce domaine les contraintes morphologiques, les dispositions inconscientes et les visées stratégiques.

Pour élucider cette question, nous avons mis sur pied une nouvelle enquête de l'INED, baptisée « Formation des couples ». Comme les couples interrogés par Alain Girard s'étaient mariés entre 1914 et 1959, on s'est proposé de prendre le relais en interrogeant un échantillon représentatif de Français des deux sexes vivant en couple et âgés de moins de 45 ans à la date de l'enquête – l'effet de cette limite étant que l'immense majorité des intéressés ont commencé à se fréquenter après 1959. De plus, pour tenir compte du déclin de la nuptialité officielle depuis quinze ans, les couples cohabitants ont été joints aux couples mariés. La passation des questionnaires s'est déroulée en trois vagues de novembre 1983 à novembre 1984, auprès de 2957 personnes, à raison d'une personne par couple. Une centaine d'entretiens semi-directifs sont venus compléter le dispositif d'enquête (8) (voir annexe 1).

L'enquête « Formation des couples » confirme, s'il en était besoin, que dans les vingt-cinq dernières années les couples ne se sont pas formés au hasard. Leur répartition en fonction des origines sociales suit toujours une logique fortement homogame (figure 1). La «foudre », quand elle tombe, ne tombe pas n'importe où: elle frappe avec prédilection la diagonale... Tel est le fait majeur, que seule une vue statistique d'ensemble permet d'établir, mais qui reste encore à expliquer (9).


On s'est fixé pour tâche prioritaire d'identifier les médiations qui intègrent la multitude des choix amoureux individuels pour produire ce résultat d'ensemble. Avant d'aborder dans un prochain article l'étude des catégories de perception et de jugement qui interviennent dans la sélection du conjoint, on s'attachera ici à la première forme de médiation, le cadre d'interaction. Où et comment les hommes et les femmes interrogés se sont-ils rencontrés ?

I.- 70 ans de rencontre du conjoint

Les circonstances de la rencontre avaient fait l'objet dans Le choix du conjoint d'un tableau resté fameux, que l'on reproduit ici en regard des résultats obtenus dans la nouvelle enquête (tableaux 1 et 2). L'impression d'ensemble est celle d'une certaine continuité. La proportion des rencontres au bal n'a guère varié, pas plus que celle des fêtes de famille (baptisées « cérémonies de famille » dans l'enquête de 1959). Mais le changement de nomenclature d'une enquête à l'autre interdit de poursuivre la comparaison. Pour des raisons exposées en annexe, on ne pouvait reprendre en 1984 les catégories définies en 1959. La nécessité de disposer d'un outil stable et cohérent pour retracer dans le détail l'évolution historique des formes de rencontre entre hommes et femmes depuis 70 ans nous a conduits à procéder à rebours : on a pris le parti de revenir aux 1 646 questionnaires originaux de l'enquête « Choix du conjoint » et de les recoder à l'aide des nomenclatures mises au point pour l'enquête « Formation des couples ».

D'une enquête à l'autre: un traitement homogène
La décision de recoder l'enquête de 1959 soulevait un problème. Pouvait-on appliquer une nomenclature récente à des données anciennes? Cela n'a été possible qu'en raison du dispositif original adopté par Alain Girard, fait d'une série de questions ouvertes, et parce que les récits notés à l'époque par les enquêteurs de l'INED étaient déjà d'une grande précision (10). Le nouveau code, dont les principes sont développés dans l'annexe 2, s'est avéré assez riche pour embrasser tout l'éventail des situations. Dans un certain nombre de cas, il a fallu tenir compte du fait que les rencontres avaient eu la guerre pour arrière-plan (11). Mais rares sont les récits de rencontre qui ont nécessité la création de modalités supplémentaires (12).

Mises bout à bout, et traitées de manière homogène, les deux enquêtes de l'INED permettent de suivre la formation des couples de 1914 à 1984 (13). Les changements survenus sur cette période de 70 années ne se résument pas, comme on se l'imagine parfois, à la disparition des contraintes qui auraient pesé jadis sur le choix du conjoint. Un peu moins de 10 % des unions formées dans l'entre-deux-guerres faisaient suite à des entrevues arrangées par des tiers (le récit mentionne explicitement cette intervention), mais ce chiffre était déjà en forte régression depuis la Libération, pour devenir insignifiant dès les années soixante. L'enquête d'Alain Girard avait montré, s'il en était besoin, que le sentiment de faire librement son choix était depuis longtemps largement partagé. L'évolution des formes de rencontre depuis 70 ans s'observe de façon plus complexe dans la nature des lieux de rencontre et, plus spécialement, dans leur distribution sociale.

Les questionnaires les plus anciens de l'enquête d'Alain Girard portaient sur des couples qui s'étaient rencontrés entre 1914 et 1929, dans une France très rurale. Le paysage des rencontres frappe à cette époque par sa simplicité. Quatre circonstances présidaient à elles seules aux trois quarts des mariages : le voisinage, le travail, le bal, les visites chez des particuliers. Cinquante ans plus tard, ces mêmes rubriques n'en concernent plus qu'un tiers. Forte diversification, par conséquent. Pour suivre cette évolution en détail, tout en tenant compte des effectifs disponibles dans les deux enquêtes (l650 personnes pour la période 1914-1959, 2950 au-delà), on distinguera quelques grandes périodes relativement homogènes. Il était nécessaire d'isoler l'intermède de l'Occupation (230 personnes dans l'échantillon), afin de ne pas perturber les valeurs moyennes relevées dans les périodes qui l'encadrent : la suspension de certaines formes de rencontre dans les années 1940-1944 a provisoirement interrompu des évolutions de long terme qu'il importait de mettre en évidence.

On n'épouse plus son voisin
Le fait marquant est le déclin régulier des rencontres de voisinage tout au long de cette période (tableau 3 et figure 2). C'était le mode de rencontre majeur dans les années vingt : plus d'un mariage sur cinq. Il a quasiment disparu de nos jours – l'Occupation n'ayant fait que retarder une évolution inéluctable. Sans doute les relations de voisinage n'ont-elles pas disparu en France dans les proportions que suggèrent nos données (14) ; c'est d'abord leur « rendement matrimonial » qui a décru. Le déclin du monde rural, le desserrement de l'interconnaissance villageoise, n'expliquent pas tout. Dans cette évolution vers l'exogamie apparaît aussi le refus de plus en plus marqué de rencontres qui, si informelles soient-elles, présentent l'inconvénient de se dérouler sous le regard attentif de la communauté (15).

D'un milieu à l'autre, le déclin des rencontres de voisinage ne se fait pas au même rythme (figure 3). Avant 1945, les agriculteurs les pratiquaient trois fois plus souvent que les cadres, les artisans ou les commerçants, alors que les ouvriers occupaient une position intermédiaire. Dans les années cinquante, épouser sa voisine devient moins fréquent chez les ouvriers qualifiés et tout à fait exceptionnel pour un cadre, mais demeure le choix privilégié des agriculteurs et des employés. C'est dans les années soixante que ces deux groupes, ne pouvant plus compter sur le voisinage, étendent leur aire de prospection matrimoniale.

Grandeur et décadence du bal
Sur la longue durée, l'institution marieuse par excellence est le bal. Mais la courbe singulière de son évolution passerait inaperçue si l'on se contentait de comparer ses performances moyennes dans chaque enquête. Après une croissance vigoureuse pendant les années trente, interrompue seulement par la guerre, la contribution du bal à la formation des couples atteint son maximum historique dans les années soixante (pas moins d'une rencontre sur cinq), pour chuter ensuite de moitié (une rencontre sur dix vers 1980). Il faut confronter cette évolution à celle du voisinage. On soupçonnait déjà, à lire les grandes monographies qui avaient abordé la question, que le bal était en plein essor au moment même où s'amplifiait l'exode rural, comme s'il s'était agi pour les ruraux de compenser l'effondrement de l'interconnaissance villageoise par le recours à un marché plus large, recrutant à l'échelle du canton ou de l'arrondissement (16). Le déclin du bal semble appelé à se poursuivre. De la fin des années soixante jusqu'au milieu des années soixante-dix, la progression des rencontres en boîtes ou discothèques venait encore le contrebalancer, en sorte qu'avec le bal elles assuraient ensemble le quart des rencontres. Ce n'est plus le cas dans la période récente. La persistance d'un lieu de rencontre au long de soixante-dix ans d'observation peut recouvrir des contenus variables. A mesure que le bal décline, sa nature et son public se modifient (tableau 4 et figure 3). Il s'agit désormais d'un lieu de rencontre spécifiquement rural, alors que dans les années vingt les citadins étaient proportionnellement aussi nombreux que les ruraux à y trouver leur conjoint. Le succès matrimonial du bal ne s'est affirmé dans les campagnes qu'avec l'amplification de l'exode rural, lorsque l'interconnaissance villageoise n'a plus suffi à former des couples
sur place. En même temps, la composition sociale des couples concernés subit des transformations radicales. Le bal public de l'avant-guerre était un lieu relativement ouvert, que seuls fuyaient les enfants de la bourgeoisie. La plupart des groupes sociaux pouvaient y trouver un conjoint : ce type de rencontres était seulement un peu plus fréquent chez les ouvriers, les artisans et les commerçants, un peu moins chez les employés et les professions intermédiaires, tandis que les agriculteurs se maintenaient dans la moyenne. Avec le repli du bal sur le monde rural dans l'après-guerre, ce ne sont pas les agriculteurs, mais bien les ouvriers et les employés qui en deviennent les plus fervents adeptes : l'observation de ce phénomène à Nouville avait donc une portée générale.

Une troisième étape s'ouvre avec les années soixante, lorsque les agriculteurs sont contraints à leur tour de se convertir à ce nouveau mode de rencontre : ils «descendent» au bourg (comme on le voit dans les campagnes béarnaises observées à cette époque par Pierre Bourdieu) ou ils se mettent à fréquenter les bals de l'arrondissement pour y faire les rencontres que le voisinage ne suffit plus à provoquer. Parvenu alors à son apogée, le bal doit l'essentiel de son succès matrimonial aux ouvriers et aux agriculteurs, suivis des employés, artisans et commerçants. Quant aux cadres et aux professions intermédiaires, ils sont étrangers au mouvement. Le déclin du bal dans l'ultime période affecte particulièrement les derniers convertis, employés, artisans et commerçants, qui se tournent désormais vers ce lieu moins ouvert qu'est la boîte de nuit.

L'évolution que l'on vient de décrire se fonde sur l'observation des taux de rencontre dans les bals publics. Mais comme les catégories concernées ont vu leurs effectifs varier de façon très inégale au cours du temps, la composition sociale des couples ainsi réunis s'en ressent. Victimes d'un déclin général, les agriculteurs ont beau trouver leur conjoint au bal dans une proportion bien plus forte qu'autrefois, leur poids dans le public du bal ne cesse de diminuer (figure 4). Les ouvriers, en revanche, maintiennent et leurs effectifs et leur attachement au bal. Le résultat en est que désormais, dans 70 % des couples appariés par le bal, l'homme est un ouvrier, alors que la proportion était de 45 % seulement entre les deux guerres. Rencontrer son futur conjoint dans un bal public est une pratique de plus en plus rurale et ouvrière (on vérifiera plus loin qu'elle est bien le fait des ouvriers d'origine rurale).

Sociabilité publique, sociabilité privée
L'essor considérable des rencontres en lieu public dans les années soixante apporte au déclin des rencontres entre voisins une compensation plus stable que le bal. On pourrait soupçonner dans cette brusque solution de continuité un effet de rupture de série, le même type de rencontres étant imputé au voisinage dans la première enquête, au lieu public dans la seconde. Il n'est pas exclu, en effet, que pour une même aire de proximité l'informateur de 1959 ait été enclin, davantage que celui de 1983, à incorporer certains espaces publics à sa notion spontanée du voisinage (17). Mais cet effet ne peut être que limité : plusieurs questions de rappel dans la suite du questionnaire donnaient l'occasion d'évoquer les liens de voisinage existant entre les intéressés ou leurs familles. C'est l'absence de toute mention en ce sens qui a conduit à classer en « lieux publics » les rencontres dans la rue, la cité, le quartier, le café, le centre commercial, l'hôpital, etc. L'évolution tout à fait parallèle des rencontres à l'occasion de sorties ou spectacles, identifiables pour leur part sans aucune ambiguïté, confirme s'il en était besoin le caractère objectif du phénomène (18).

On rencontre également son futur conjoint lors de visites ou de repas chez des amis ou des parents. Cette sociabilité privée peut sembler très proche des relations de voisinage, mais elle est plus urbaine que rurale, plus bourgeoise ou petite bourgeoise que populaire. Sa contribution à la formation des couples n'a cessé de décliner jusque dans les années soixante, pour remonter ensuite. Entre-temps, sa signification a évolué. On a déjà évoqué le fait que jusque dans les années cinquante elle impliquait une fois sur deux le truchement bien intentionné d'une tierce personne. Depuis lors les intermédiaires n'ont pas disparu pour autant, mais leur médiation a perdu son caractère interventionniste. L'assortiment des « partis » se fait aujourd'hui par d'autres voies, plus discrètes, moins contrôlées par la famille, au premier rang desquelles figurent les fêtes entre amis. Réveillons, fêtes sans danse ou soirées dansantes, « suprises-parties », « surboums » et autres « boums » sont autant de lieux de cooptation qui ne cessent de progresser depuis un demi-siècle. Les fêtes de famille, pour leur part, voient leur contribution à la formation des unions lentement décroître dans le même temps. Mais on aurait tort de les tenir pour négligeables: ces fêtes (il s'agit généralement de mariages d'amis ou de parents) sont des événements bien plus rares que les bals ou les soirées entre amis ; leur rendement matrimonial est donc plus élevé qu'il n'y paraît.

On est surpris de constater à quel point sont stables dans leurs positions respectives les rencontres au travail et les rencontres sur le lieu d'études. Tout se passe comme si la recherche du conjoint n'était pas affectée par la généralisation de la scolarité (sa prolongation jusqu'à l'âge de 16 ans est acquise à la fin des années cinquante) et le recul de l'âge d'entrée dans la vie active. Sensible au début des années soixante, la progression des rencontres en milieu scolaire ou universitaire reste très modérée par la suite: un couple sur douze seulement s'est rencontré dans ce cadre depuis 1976. L'âge à la première rencontre reste en moyenne trop tardif pour qu'il en soit autrement (près de 22 ans pour les hommes, un peu moins de 19 pour les femmes).

Une évolution continue
Au risque de décevoir les historiens, on ne peut désigner, tout au long de la période observée, une date qui marquerait une rupture décisive dans l'évolution des façons de découvrir son futur conjoint. La guerre n'a fait qu'entraver l'organisation formelle des rencontres (vacances et bal) et provoquer, selon le cas, un retour provisoire aux procédures éprouvées (voisinage, rencontres chez des particuliers), ou le transfert vers des modes de contact moins habituels (lieux publics, sorties). L'exode rural qui a accéléré le déclin de l'interconnaissance et le développement de l'exogamie après la guerre n'est pas en soi un phénomène nouveau. Les formes de rencontre répandues aujourd'hui ont presque toutes émergé dans les années trente. Les rencontres par le biais des associations ou des activités de groupe, qui connaissent un essor certain dans la décennie précédant la guerre, continuent à se développer pendant l'Occupation, pour atteindre dans les années cinquante un niveau qui ne sera plus guère dépassé par la suite (19). Pour les lieux de vacances, l'évolution est assez semblable : ils apparaissent également avant la guerre, disparaissent conjoncturellement du paysage pendant les années noires, puis culminent après la Libération, atteignant une rencontre sur vingt. Cette proportion ne bougera plus guère par la suite, malgré la forte progression des taux de départ des Français en vacances depuis les années cinquante, signe que le rendement matrimonial des « rencontres de vacances » a décru.

D'autres activités, qui n'ont pourtant cessé de se développer depuis la guerre, donnent lieu à moins de rencontres qu'on n'aurait pu le penser. Ainsi en est-il de la pratique du sport : l'absence de mixité dans un grand nombre de disciplines (à commencer par le football, grand sport masculin rural qui n'intègre les femmes que comme spectatrices ou supporters de l'équipe) n'est pas faite pour encourager les idylles. De même, les jeunes ont beau fréquenter en nombre les cinémas ou les concerts de rock, ils ne font pas pour autant de ces spectacles des lieux de rencontre actifs, faute sans doute d'y trouver des rituels d'approche aussi productifs que la danse en couple.

Peut-on maintenant dresser un bilan global des soixante-dix années que couvrent les deux enquêtes de l'INED ? L'accroissement considérable de la diversité des lieux de rencontre est fortement lié au développement d'un secteur autonome des loisirs dans les trois dernières décennies. Les formes de rencontre qui dominaient le paysage dans les années vingt donnaient plutôt l'image d'une quête appliquée et austère (20); intégrée désormais au temps libre des jeunes, la recherche de l'autre se teinte d'hédonisme. Du regard vigilant de la famille et du voisinage, on est passé à l'intervention plus souple des groupes électifs de pairs (21), Ainsi, les bals auxquels on assistait chaperonné par ses parents sont remplacés par des bals fréquentés en groupe (22). De même, dans l'espace privé, la rencontre arrangée par un membre ou un ami plus âgé de la famille cède la place , la soirée dansante « autogérée » par la jeune génération.

II. - Morphologie des lieux de rencontre

Chaque forme de rencontre a son décor et ses protagonistes. Plusieurs questions, qui ne figuraient pas toutes dans la première enquête, vont nous permettre maintenant de les caractériser pour la période 1960-1984, à un niveau plus fin de la nomenclature. On se fondera d'abord sur des indicateurs élémentaires, tels que l'écart d'âge entre homme et femme, la chronologie ultérieure des rencontres, la localisation géographique/ Mais la morphologie des cadres de rencontre inclut aussi le nombre des protagonistes, la distinction entre la foule et le petit groupe, leur caractère anonyme ou familier, ouvert ou fermé. C'est pourquoi seront également abordés dans cette section le « hasard », le « coup de foudre» l'intervention des tiers, prélude à une étude plus systématique de la sélectivité des lieux.

L'âge des rencontres et le calendrier des relations
Parmi les traits les plus simples figure l'écart d'âge moyen entre les futurs conjoints (tableau 5). C'est logiquement chez les couples réunis par la fréquentation d'un même lieu d'études 'il est le plus faible: de tous les univers de sociabilité, l'école ou niversité est à peu près le seul qui impose une égalité d'âge entre condisciples, que ce soit par le système des « classes» ou le système des « cycles ». Compte tenu de la structure de l'offre définie par l'institution, l'écart d'âge observé est loin d'être négligeable: il manifeste encore un solide attachement à l'image classique du couple dominé par l'homme. Plus significatifs sont les univers où l'âge des protagonistes semble a priori indépendant des contraintes institutionnelles. On trouve à un pôle
les boîtes, les associations, les activités sportives ou les soirées dansante1 privées, qui apparient des personnes à la fois plus proches par l'âge et plus jeunes. Le pôle opposé est occupé par le milieu de travail, qu'il soit commun ou non aux deux conjoints. Là plus qu'ailleurs, les rencontres sont tardives, l'homme est plus âgé que la femme et il est fréquent que l'un ou l'autre ait été marié précédemment (tableau 6). Les rencontres privées (à l'exception des soirées dansantes), ainsi que les rencontres de voisinage ou de fêtes publiques impliquent également un important écart d'âge en faveur de l'homme. Mais c'est dans les contacts obtenus par le biais d'une agence ou de petites annonces qu'il est à son maximum et que l'âge moyen est le plus tardif; presque toujours, les conjoints ont déjà été mariés. Cette forme de rencontre est si atypique et concerne une fraction si réduite de la population qu'il n'est guère possible d'en extrapoler des modèles de comportement pour l'ensemble des couples.

La diversité des formes de rencontre annonce aussi une diversité dans la chronologie ultérieure des relations amoureuses (tableau 5). Deux modèle: se distinguent. Après une rencontre dans le cadre d'une boîte, d'une soirée entre amis, d'un lieu de vacances ou d'animation, d'un lieu de travail ou d'études supérieures, les fréquentations sont bientôt suivies de relation sexuelles et la majorité des couples ne tardent pas à cohabiter sans se marier ; à l'inverse, les rencontres en des lieux plus traditionnels ou davantage contrôlés par l'entourage, tels que le bal, les fêtes publiques, le fêtes de famille ou le voisinage de longue date, les activités sportives ou associatives, les études primaires ou secondaires, inaugurent un parcours plus classique : le couple se fréquente plus longuement avant de « consommer » la relation et finit généralement par se marier sans avoir cohabité. On ne retrouve plus ici la dichotomie entre pôle des études et pôle du travail, qui opposait en fait des lieux « jeunes » à des lieux plus « âgés ». L'histoire des relations consécutives aux divers types de rencontre semble opposer plutôt un ethos traditionnel, particulièrement implanté en milieu rural, et un comportement « émancipé » plus diffusé chez le citadins. Ce n'est pas que le lieu de rencontre détienne une vertu particulière, propre à déterminer le comportement sexuel ultérieur du couple ; l'observation suggère seulement qu'il y a une cohérence entre le recours à un lieu (le bal ou la boîte, la communion solennelle ou la fête foraine, et ainsi de suite) et l'adoption d'un certain type de conduite. Seule la prise en compte des caractéristiques sociales des intéressés permettra de rendre compte de cette cohérence (23).

Géographie des rencontres
Aux divers environnements géographiques correspondent des modes de rencontre précis (tableau 7). Ainsi, un trait caractéristique des relations qui se nouent actuellement en milieu rural est le fait qu'elles s'établissent moins entre habitants de la même commune qu'entre personnes appartenant à une aire plus vaste, le « pays» (qui correspond au canton ou à l'arrondissement). Ce processus, qui a déjà été décrit ailleurs de manière plus générale (241, se précise quand on examine le fonctionnement des lieux de rencontre ruraux les plus typiques: les bals et les fêtes publiques, organisés à tour de rôle dans toutes les communes du pays, provoquent des regroupements temporaires et périodiques de l'ensemble de la jeunesse dispersée dans la région. Les profondes transformations de la vie sociale dans les campagnes (25) se lisent aussi dans les faibles proportions de rencontres dans les lieux publics ordinaires, dans les associations, dans le voisinage, dans le cadre de travail, ainsi que dans les lieux privés, à la seule exception des fêtes de famille, qui restent un phénomène plus nettement rural. Il importe d'ailleurs de ne pas surestimer l'homogénéité des comportements dans le monde rural. Les grandes régions (26) se distinguent par des pratiques spécifiques en matière de formation des couples. Le bal produit beaucoup moins de rencontres dans les communes rurales de l'Ouest; ce sont les campagnes très ouvrières du Nord et de l'Est qui présentent la plus forte propension à ce type de contact (41 % de rencontres au bal dans le Nord et l'Est ruraux contre 22 % dans l'Ouest). L'Ouest se distingue à l'inverse par une fréquence bien plus élevée des rencontres dans les fêtes de famille (lO % dans l'Ouest rural contre 3 % dans le Nord et l'Est). Faiblesse de la danse publique et force de la famille: on ne peut manquer ici de faire référence aux traditions catholiquesde cette région (27). Autre grande région rurale et agricole, le Sud-ouest est bien plus enclin au bal (31 % dans les communes rurales) mais se singularise par une proportion particulièrement faible de rencontres dans les lieux publics (7 % contre 13 % dans l'Ouest). Il illustre bien à lui seul l'évolution actuelle du monde rural tout entier. Pour les citadins, deux grands modes de mise en relation sont à distinguer. Il y a d'abord les rencontres qui s'effectuent entre individus
déjà proches dans l'espace, habitant la même commune. C'est le cas des interactions qui se produisent dans les lieux publics, mais également des rapprochements dans le cadre des études, même supérieures. A l'inverse, des liens se nouent entre personnes dont les résidences sont parfois fort éloignées. Comme on pouvait s'y attendre, les lieux de vacances favorisent ce type de rencontre, ainsi d'ailleurs que les boîtes de nuit. Il est plus étonnant de constater que les diverses formes de sociabilité privée produisent aussi des rencontres qui, dans une proportion plutôt supérieure à la moyenne, associent des personnes éloignées dans l'espace.

Mais les citadins sont une entité encore plus hétérogène que les campagnards (28). Ainsi, les grandes villes, à l'exception toutefois de Paris, et les villes moyennes de la moitié nord voient plus fréquemment se dérouler des rencontres sur le lieu d'études. Les petites villes, quant à elles, restent proches du monde rural par la place importante qu'elles accordent au bal (surtout dans le Sud-est) et aux fêtes publiques, mais elles s'en distinguent en recourant aux associations et aux groupes, ainsi qu'aux lieux de travail (21 % de rencontres au travail dans les petites villes du Nord et de l'Est). Les habitants de l'agglomération parisienne ont des comportements caractéristiques qui les rapprochent parfois de certains citadins provinciaux : fêtes entre amis et lieux de vacances y jouent un grand rôle, de même que dans les grandes villes du Sud-est. Les rencontres dans le cadre d'associations sont importantes à Paris, mais aussi dans les grandes villes de la moitité Nord.

D'autres spécificités locales apparaissent. Ainsi, les grandes villes de l'Ouest, comme les campagnes de cette région, manifestent un penchant marqué pour les fêtes de famille. Les villes moyennes du Sud-est, qui comprennent les villes du Midi, rejoignent les villes moyennes de l'Ouest dans une propension égale aux rencontres dans les lieux publics, c'est-à-dire dans les cafés, dans les commerces et aussi dans la rue. On note enfin, sans pouvoir l'expliquer pour l'instant, que les contacts établis lors de sorties et de spectacles sont toujours plus fréquents dans les villes du Nord et de l'Est.

Variations saisonnières.
Si le marché matrimonial est en principe ouvert toute l'année, il est des saisons plus productives que d'autres, parce qu'elles voient se recomposer les réseaux de sociabilité (tableau 8 et figure 5). L'été d'abord : temps des vacances, mais aussi période de l'année où bals et fêtes publiques battent leur plein. La rentrée ensuite : ceux qui rencontrent leur conjoint pendant les études ou au travail le font plus souvent en septembre ou en octobre, quand apparaissent de nouveaux visages. De cette logique du renouvellement relèvent aussi les rencontres à l'occasion des fêtes d'anniversaire (où l'on retrouve la pointe des naissances du mois de mai), des cérémonies familiales (mariages de mai-juin) ou des fêtes de fin d'année (témoin la pointe du réveillon dans le profil des fêtes amicales), ainsi qu'une partie des rencontres de bal. C'est ainsi que dans un village lorrain où nous avons mené plusieurs entretiens, les mutations de personnel affectant la « garçonnière » de la SNCF étaient suivies de près par la population féminine : on attendait la première apparition des nouveaux venus au bal de la commune, avec le même émoi que celui que provoquait autrefois, dans les familles bourgeoises des petites villes de garnison, la relève du régiment. Quant au printemps, loin d'être la saison des amours, c'est une période de creux. Autant d'observations qui confirment, s'il en était besoin, le caractère social des « variations saisonnières ».

Comme les vacances, le stage ouvre dans le déroulement ordinaire de l'existence une parenthèse propice aux rencontres; nombreux sont les récits qui attestent son importance matrimoniale. Mais sous ce mot se cachent les institutions les plus diverses: on ne saurait confondre stage de poterie artisanale et stage de formation permanente, stage syndical et stage d'insertion pour les 16-18 ans, stage de moniteur de colonie de vacances et stage en entreprise imposé par le système scolaire. Ils ont pourtant en commun d'inaugurer des relations inédites entre inconnus ou d'intensifier brusquement les relations de ceux qui se connaissaient déjà leur univers habituel (de nouvelles présentations sont faites, de nouvelles informations sont obtenues). Regroupés dans un lieu aussi spécifique, les stagiaires ne peuvent que partager - et se savent partager - des caractéristiques communes qui peuvent être l'âge, le milieu professionnel, les convictions, le style de vie, mais aussi certains types de trajectoires (ne serait-ce, par exemple, qu'un même retard de formation à combler). On comprend que, malgré leur relative brièveté, les stages puissent renouveler l'entourage aussi efficacement que les vacances.

De la foule solitaire à la foule appariée: le hasard et la foudre
Ainsi qu'on l'a souligné dans l'annexe 2, les jeunes gens ne manquent pas de bonnes raisons de croire que leur rencontre était fortuite. Mais il faut nuancer ce constat. D'abord, les protagonistes peuvent fort bien considérer que la rencontre du conjoint s'est faite « par hasard » et estimer néanmoins qu'elle avait de « bonnes chances» de se produire : deux questions distinctes, qu'il fallait donc poser séparément. De fait, si 75 % des personnes interrogées estim ent que leur rencontre était un événement fortuit, la proportion de qui la jugent probable n'est pas de 25 % mais de 43 %. Ensuite, la rencontre paraît plus aléatoire dans les espaces où s'observe une certaine affluence. Bals, discothèques, lieux publics relèvent de ce type, de même le lieu de travail s'il s'agit d'un espace ouvert où travaillait l'un des futurs conjoints (commerce, café, administration, rue...) tandis que l'autre y venait en qualité de client (29). Toutes ces scènes ont en commun de constituer provisoirement des paires à partir de la multitude. D'où la référence si insistante au hasard : rien ne ressemble davantage au tirage au sort que ce passage d'une foule solitaire à une foule appariée.

A une question sur les sentiments éprouvés lors de la première rencontre, 13 % des sujets interrogés déclarent avoir ressenti « un véritable de foudre ». Le sens à donner à cette formule convenue appellerait des commentaires. Contentons-nous ici d'observer que le coup de foudre a partie liée avec la soumission aux lois du hasard et du grand nombre :
il frappe plus volontiers les lieux publics, c'est-à-dire les lieux où l'on a, plus qu'ailleurs, « l'embarras du choix ». Dans ce lien entre la foule et la foudre s'exprime le double sentiment que le choix se fait sans qu'on ait à le faire, et sans qu'un tiers vienne vous l'imposer. En témoigne la corrélation globalement négative qui relie les scènes de rencontre où s'affirment le hasard et la foudre, d'une part, et, de l'autre, celles où se profilent en coulisse les manipulations éventuelles des parents ou des amis (tableau 9). Bernot et Blancard voyaient une marque de soumission au destin dans le goût prononcé des jeunes ouvriers nouvillois pour les rencontres de hasard au sein de la foule. Mais le fait de s'en remettre au hasard n'est peut-être qu'une manière populaire d'affirmer son autonomie face aux interventions extérieures (30), alors que d'autres milieux se procurent cette assurance en privilégiant les rencontres en petit comité. Il faut toute la lucidité d'un Proust pour saisir que les rencontres au sein d'univers prétendûment choisis ne font elles-mêmes qu'opérer un prélèvement arbitraire et contingent entre des personnes interchangeables : si l'appariement aléatoire dans le creuset de la foule est une procédure de sélection qui indispose certains, n'est-ce pas qu'elle pratique trop ouvertement ce que chacun est amené à faire : extraire la femme « unique» de la femme « innombrable », l'homme « unique» de l'homme « innombrable » ? Il reste encore à voir au sein de quel univers social peut s'observer cette interchangeabilité. On pressent à plusieurs indices, que les propriétés morphologiques des lieux de rencontre, telles qu'on les a établies ici, ont de quoi attirer ou repousser, selon le cas, les diverses catégories sociales. S'il est vrai que « n'importe qui n'épouse pas n'importe qui », cette vérité doit beaucoup au fait que n'importe qui ne « choisit » pas n'importe quel lieu pour rencontrer son conjoint.

III - Le clos et l'ouvert: catégories sociales et formes de rencontre

Une analyse spectrale
Entre l'espace social et l'espace des rencontres apparaissent en effet d'étroites connexions (tableau 1 et figure 1). Le mode de représentation adopté ici met d'emblée en évidence une hiérarchie sociale des lieux de rencontre, qui sont d'autant plus associés aux classes supérieures qu'ils sont plus fermés. Si la fonction hautement sélective des lieux d'études n'est un secret pour personne, on découvre à présent celle des lieux de vacances (les indices de surreprésentation présentés en annexe, tableau Al, montrent même qu'ils sont plus sélectifs que les études dans le cas des ingénieurs et des cadres du privé).

On prend également la mesure de la sélectivité des fêtes amicales : elle est aussi puissante que celle des pratiques culturelles ou sportives impliquant l'adhésion à une association ou, tout au moins, la fréquentation régulière d'un équipement. C'est dire que les choix individuels qui délimitent de proche en proche le cercle des invités constituent une forme de cooptation qui n'a rien à envier à certaines procédures formalisées. Un examen plus attentif révèle toutefois que ces deux modes de sélection ne sont pas tout à fait interchangeables : l'activité associative assemble davantage de couples dans les professions à capital intellectuel (professeurs, instituteurs, travailleurs sociaux...) que dans les professions à forte composante économique (ingénieurs, cadres du privé, professions libérales...). Celles-ci, à l'inverse, font un plus grand usage de la sociabilité privée.

On retrouve à l'autre extrémité du monde social des oppositions « locales » de ce type, qui ne remettent pas en cause le principe global de hiérarchisation. Ainsi, plus souvent que les autres fractions du monde ouvrier, les ouvriers non qualifiés sont contraints, pour trouver un partenaire, de s'en remettre à la bonne fortune de ces marchés ouverts que sont les bals et les lieux publics. Ils recourent peu, en revanche, aux fêtes de famille ou aux rencontres en boîte et discothèque. Ces lieux semi-ouverts (qui sont, en quelque sorte, les plus fermés des lieux ouverts) sont surtout accessibles aux fractions supérieures des classes populaires. On mesure au passage l'écart qui sépare le public des boîtes du public des bals : la substitution de l'un par l'autre ne peut être que très partielle, comme il apparaissait déjà dans l'aperçu historique.

Les rencontres sur le lieu de travail ressortissent à une autre logique. Elles sont particulièrement fréquentes pour les hommes travaillant dans des secteurs professionnels fortement féminisés: l'enseignement, le travail social, la fonction publique ou, dans les entreprises, le monde des employés. Elles prennent une signification particulière dans le cas des professeurs ou des instituteurs, dont l'univers de travail, peu différencié (puisque les distinctions entre catégories ne définissent pas des subordinations hiérarchiques), réalise mieux qu'ailleurs les conditions de l'homogénéité sociale et, par là, de l'homogamie. Quant aux artisans et aux commerçants, leurs rencontres sur le lieu de travail prennent plusieurs formes : leur partenaire peut n'être au départ qu'une cliente (cas le plus fréquent), une de leurs employées ou, s'ils sont encore salariés, une camarade de travail.

Devant cette collection de profils, qui constituent autant de spectrogrammes des lieux et des milieux, une double tentation est à rejeter. Celle, d'une part, qui consisterait à établir une stricte correspondance entre classes sociales et modes de rencontre, clairement démentie par les données (si une telle correspondance existait, elle serait connue de tous et il n'y aurait nul besoin du sociologue pour l'établir...). Et celle, tout aussi forcée, qui consisterait à tirer argument des dégradés visibles dans la plupart des profils pour conclure à l'existence d'un « continuum » social autorisant de proche en proche toutes les rencontres : l'argument est classique dans les études de mobilité sociale, où le passage de plusieurs générations s'accompagne de telles dérives, mais il n'est d'aucune utilité lorsqu'il s'agit, comme c'est le cas ici, de dessiner à un moment donné du temps, pour des sujets individuels et non pour des lignées, l'univers des pratiques probables et improbables, ce que Weber déjà appelait « la structure des chances d'accès ». C'est à cette vieille alternative de la ségrégation absolue et du continuum que l'analyse spectrale pratiquée ici permet d'échapper.

La partie centrale du graphique est loin de donner partout une image d'ordre. Comment s'en étonner ? Non seulement les deux nomenclatures sont trop fines pour cela, mais leur croisement sur une même matrice impose pour chacune une hiérarchie linéaire des catégories, alors que les formes de rencontre, tout comme les positions sociales, se déploient sur de multiples dimensions. Mais c'est précisément quand on garde ces limitations présentes à l'esprit qu'on est en mesure d'apprécier comme il convient la mise en relation de l'espace des rencontres et de l'espace social : le fait même qu'elle soit aussi productive, en dépit de son caractère linéaire, est en soi un résultat remarquable. On verra plus loin que l'étude des cas « atypiques» qui se tiennent, si l'on peut dire, à distance de la diagonale (par exemple les quelques jeunes de classes supérieures qui trouvent un partenaire dans un lieu ouvert), loin d'affaiblir la liaison ici constatée entre lieux de rencontre et milieux sociaux, vient encore la renforcer.

Le triangle des rencontres
Sous l'apparente diversité des lieux, s'établit un réseau de correspondances entre équivalents fonctionnels. En témoigne le fait qu'une typologie très agrégée des lieux, tenant en trois postes seulement, peut encore mettre en évidence des différences sociales d'une grande amplitude (figures 2a et b). Que l'on considère la situation sociale de la femme ou celle de l'homme, c'est toute la pyramide sociale qui apparaît dans ce triangle des rencontres. Du côté des classes populaires apparaissent surtout les lieux publics, ouverts au tout venant, sans autre principe de sélection éventuel qu'un modique droit d'entrée : fêtes publiques, foires, bals, rue, cafés, centres commerciaux, lieux de promenade, cinéma, moyens de transport... Les classes supérieures, pour leur part, font plutôt la connaissance de leur conjoint dans des espaces étroits où n'entre pas qui veut. C'est pourquoi on qualifiera ces derniers de lieux réservés ou de lieux choisis : association ou club, lieu d'études, lieu de travail, restaurant, boîte de nuit, salle de concert, salle de sport... Sans doute cette liste paraîtra-t-elle hétéroclite

Répartition en pourcentage des hommes et des femmes de chaque catégorie socio-professionnelle entre les trois classes de lieux: publics, privés, réservés

mais elle tire son unité relative du fait que l'admission n'y est pas seulement subordonnée à l'acquittement d'un droit d'entrée ; elle repose sur l'application d'un numerus clausus qui peut être obtenu formellement, par le recours à des épreuves de sélection ou à des procédures de cooptation, ou, tout aussi sûrement, sur un mode plus symbolique, par l'effet dissuasif qu'exercent certaines règles de comportement propres à l'institution (de ce point de vue, la sortie au restaurant est plus exigeante que le café, le concert plus que le cinéma, et ainsi de suite). Parce qu'elle est plus culturelle qu'économique, cette forme de sélection détache tout spécialement les professions intellectuelles (plus précisément : les professions dont le capital est pour l'essentiel de nature intellectuelle). Ce sont elles que l'on trouve au plus près du sommet des lieux « réservés» et non les cadres du privé, patrons ou professions libérales, un peu plus à l'aise, quant à eux, dans une troisième forme de sociabilité : celle qui se pratique en privé, c'est-à-dire entre amis ou en famille.

On ne peut pratiquer dans l'ensemble, des emplois féminins les mêmes distinctions entre fractions que chez les hommes. Par exemple, les femmes occupant (ou ayant occupé) un poste de cadre dans le secteur privé sont en trop petit nombre pour qu'on puisse les isoler. Travaillant le plus souvent dans l'enseignement, les femmes cadres tiennent dans la pyramide des lieux une place équivalente à celle des professeurs ou cadres de la fonction publique dans la pyramide masculine. Considérées en bloc pour les mêmes raisons, les ouvrières qualifiées tendent nettement à se détourner des rencontres en lieux publics pratiquées par les ouvrières sans qualification. On peut, en revanche, faire le détail des professions intermédiaires et des employées, ce qui permet d'observer notamment d'importants écarts entre le personnel des services directs aux particuliers (coiffeuses, femmes de ménage (1)), les employées de commerce et les employées de bureau. Au total, il est clair que, masculine ou féminine, la pyramide sociale des formes de rencontre s'organise selon les mêmes principes.

Ainsi, derrière la multiplicité des scènes de rencontre se fait jour une logique sociale qui est déjà celle de l'homogamie. L'opposition principale des lieux publics et des lieux réservés, jointe à l'opposition secondaire des lieux réservés et des lieux privés, tend à segmenter le marché matrimonial sans qu'il faille nécessairement y voir l'effet de stratégies spécifiquement matrimoniales : une part considérable du travail de sélection se réalise déjà en amont, à travers des stratégies plus générales de sociabilité, plus particulièrement celles par lesquelles les classes supérieures s'emploient à éviter la foule, les lieux ouverts, toutes les circonstances où l'individu, du fait du grand nombre des participants, doit souvent laisser au hasard le soin de ménager les rencontres. Forts de cette sélection pour ainsi dire déposée dans les choses, les enfants de bonne famille peuvent désormais se permettre de brocarder les rencontres ouvertement arrangées (2). Et il est vrai que les marieuses ou, comme on dit en anglais, les match-makers, ces agents qui prétendent apparier ou assortir les couples, « en font trop» en introduisant dans le système plus de stratégie qu'il n'est nécessaire : ils attirent l'attention sur des calculs d'intérêts que l'amour a déjà silencieusement intégrés.

Le temps d'une danse
Il serait sans doute faux de soutenir qu'à l'opposé, les milieux populaires ignorent toute forme de sociabilité sélective. Ils ont eux aussi leurs lieux favoris, mais il s'agit pour l'essentiel de lieux publics (3). S'ils sont les seuls à faire un usage matrimonial d'espaces formellement ouverts à tous, c'est que la désertion de ces derniers par les classes supérieures leur laisse finalement le champ libre. Dès lors, ils n'ont nul besoin de poser des barrières à l'entrée du cercle où ils évoluent ; il leur suffit de miser sur le nombre des présents pour accroître les chances d'une rencontre intéressante. L'attitude des divers milieux face au rôle matrimonial de la danse est également très diverse. Mais pour la caractériser, il faut revenir sur sa signification plus générale. Alain Girard disait du bal qu'en provoquant des rencontres entre inconnus ou en permettant à ceux qui s'étaient déjà remarqués de se revoir, il faisait « sauter les barrières que les diverses contraintes sociales placent entre les individus des deux sexes. » Le déclin inexorable du bal au profit d'autres formes de loisir ne remet pas en cause cette analyse, qui vaut aussi bien pour la danse en général. Cette remarquable institution sociale accompagne la rencontre du conjoint dans des proportions qui débordent largement le seul cadre du bal (figure 3). La période de l'Occupation mise à part, les rencontres dansées n'ont cessé de progresser des années vingt aux années soixante-dix, et si l'on observe un repli sensible des danses publiques dans les dernières années, les danses privées poursuivent leur ascension. Pourquoi la formation des couples doit-elle tant à la danse ?

Depuis que la danse en couple a triomphé de la danse en groupe, bal et ses substituts publics ou privés offrent aux garçons et aux filles l'occasion inespérée de s'apparier pour un temps. Rien n'est plus difficile que d'aborder une personne de l'autre sexe. Dans ce moment critique, la danse a le mérite d'apporter aux deux parties une solution toute faite, un langage commun. La musique fortement rythmée qui l'accompagne est une sorte d'éther qui enveloppe les figurants et « accorde» collectivement leur comportement, effet souvent renforcé par l'éclairage singulier qui délimite scène (4). La danse découpe institutionnellement dans le temps des séquences bien marquées, réglant la succession des morceaux joués par l'orchestre ou choisis dans les disques. L'alternance entre les périodes à rythme rapide, plus nombreuses, et les périodes à rythme lent, fixe les deux phases du rituel de l'appariement temporaire : l'observation préalable et le rapprochement.

Dans la première phase, les danses techniques (rock et danses assimilées), pratiquées en couple par les meilleurs danseurs, laissent sur le bord de la piste une majorité de spectateurs, danseurs moins experts, accompagnés le plus souvent de camarades de même sexe, qui en profitent pour repérer et détailler d'éventuels partenaires. Dans d'autres séquences dansées, les personnes évoluent seules (ou à proximité de leur groupe) et peuvent ainsi parcourir l'aire de danse pour se rapprocher insensiblement de ceux qu'elles cherchent à identifier plus précisément (5). Une situation un peu différente est celle des danses où se forment des manières de farandole, qui favorisent des proximités inattendues. Dans toutes ces situations où l'échange verbal est à peu près impossible, l'observation de l'apparence et de la mise en scène du corps de l'autre permet à chacun de fixer provisoirement son choix.

Ce choix peut être testé dans une deuxième phase, lors des slows, ces danses à rythme lent qui ne requièrent aucun apprentissage et où le plus lamentable des danseurs peut encore se placer. Pratiquées uniquement en couple, elles rapprochent assez les corps pour que la conversation devienne possible. Le moment critique, qui se situe entre l'une et l'autre phase, est celui de l'approche (c'est-à-dire de l'invitation) du partenaire. Le soutien du groupe des pairs peut d'ailleurs être décisif quand l'un des siens cherche à se mettre en avant (6). On mesure le profit qu'apporte alors l'institution de la danse : elle libère les individus du souci d'avoir à réinventer leurs formules d'approche à chaque tentative ; l'invitation, tout comme le refus éventuel, suit une procédure convenue, stéréotypée. En ce sens, la danse est économique: elle réduit le coût du premier pas et, s'il se produit, le coût du faux pas.

Mais cette vision fonctionnaliste n'est-elle pas trop étroite? Il est tout aussi important de remarquer que la danse, en tant que rite d'interaction, est un langage à double entente qui laisse planer le doute sur le degré d'investissement réel de l'acteur (7). Chacun peut profiter de cette introduction reconnue pour investir aussi loin que possible dans la relation; chacun peut aussi, à l'inverse, rompre la relation entamée en se réfugiant derrière sa définition institutionnelle: ce n'était qu'une danse (8). Sous sa forme la plus simple, ce dilemme revient d'abord à savoir s'il faut garder le même partenaire d'une danse à l'autre ou en changer. La danse réussit ce tour de force qu'elle peut rapprocher les corps et échauffer les sentiments pour ainsi dire « à l'essai », sans que cela engage à rien : jeu sans enjeu. Ce n'est pas tout d'aborder l'autre, il faut aussi que chacun puisse en cas de besoin se retirer du jeu dans des formes socialement reconnues. On notera que cette faculté de désengagement reste intacte dans le cadre de rassemblements plus intimes que le bal traditionnel, jusque dans les réunions privées : la danse dans ce cadre reste une institution
sociale. C'est parce qu'elle fonctionne à la manière d'un libre-service où visiteur peut toujours se reprendre que la danse est devenue ce qu'elle aujourd'hui une forme acceptable d'exploration du marché matrimial. Pourrait-elle encore remplir cette fonction si l'on devenait « preneur » du seul fait d'être danseur, comme dans ces commerces à l'ancienne tout client qui entre se sent tenu d'acheter? (9)

La danse, la fête le rendement du capital
De même que la cohabitation est devenue un mariage privé, la danse en petit comité est un bal privé qui conserve les avantages de l'institution sans en revêtir le caractère trop visiblement collectif. Loin de s'évaporer, le contrôle institutionnel se trouve ainsi intériorisé ; il n'a plus besoin de garanties externes. L'étape ultérieure de processus ne serait-elle pas la suppression complète de la danse ? De fait, d'un milieu social à l'autre, la proportion de rencontres dansées varie simple au triple. Maximale chez les ouvriers et les petits indépendants, elle ne s'observe plus qu'une fois sur dix dans les classes supérieures, même si l'on tient compte de la danse pratiquée en privé (tableau 2). Tout se passe comme si l'on répugnait de plus en plus, à mesure que l'on monte dans la hiérarchie sociale, à s'en remettre à des formes de médiation pré-fixées, trop ouvertement collectives, peut-être aussi trop physiques et trop sentimentales. Ce n'est pas sur une piste de danse que les classes supérieures sont le plus à l'aise pour faire valoir leurs atouts. Forme inattendue du « malaise des cadres », mais qui ne fait que traduire la propension de chaque catégorie sociale à privilégier, consciemment ou non, les lieux de rencontre qui assurent le meilleur rendement à sa forme spécifique de capital.

La danse n'est pas la seule forme de ritualisation des rencontres. Celles-ci peuvent être catalysées par un autre agent: la fête. Plus d'une fois sur quatre, les couples interrogés se sont connus dans ce cadre (figure 4). Mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, qui dit danse ne dit pas nécessairement fête, ni réciproquement (figure 5). Si les classes supérieures ont en commun de dédaigner la danse comme scène de contre, toutes ne rejettent pas la rencontre festive : les professions libérales et chefs d'entreprise la pratiquent une fois sur trois au moment de leur rencontre, c'est-à-dire à peine moins que les agriculteurs et davantage que les ouvriers. Fêtes privées pour l'essentiel, organisées entre soi. A l'opposé, rien de plus économe, de plus austère que les rencontres des professeurs et des cadres de la fonction publique : ni danse ni fête. Les possibilités de rapprochement leur sont fournies par d'autres institutions qui se prêtent davantage à l'art de la conversation, à commencer par les études. Il en va de même pour les professions moyennes dont l'existence sociale est garantie par des diplômes : instituteurs ou professions intermédiaires du secteur public (travailleurs sociaux, receveurs, rôleurs et autres agents du cadre B). Entre ces deux pôles, capital économique d'une part, capital culturel de l'autre, les ingénieurs et cadres d'entreprise occupent logiquement une position intermédiaire.

La fête divise également les fervents de la danse : artisans et commerçants d'un côté, ouvriers de l'industrie de l'autre, tandis que les ouvriers de type artisanal se situent à mi-chemin. Ces variations traduisent la faible sociabilité des petits indépendants non agricoles, milieu plus restreint et davantage replié sur soi que le monde ouvrier (10). S'ils fréquentent les fêtes publiques populaires, ils ne peuvent mobiliser au même degré que les indépendants des classes supérieures le capital de relations nécessaire à l'organisation de fêtes privées. Publiques ou privées, la danse et la fête ne sont pas des mises en scène interchangeables qui s'imposent par elles-mêmes. Elles ne sont jamais aussi bien acceptées par une catégorie sociale donnée que lorsqu'elles sont ajustées à ses atouts spécifiques.

Prégnance des origines et force du destin
Dans la sociologie des scènes de rencontre qui précède, on a pris pour référence la position sociale de l'individu au moment de l'enquête. On aurait pu prendre en compte tout aussi bien l'origine sociale des intéressés, approchée par la catégorie sociale du père. En réalité, quel que soit l'indicateur retenu, la structure des écarts entre les groupes persiste : la mobilité sociale « intergénérationnelle » est globalement trop faible pour pouvoir la perturber. On pourrait néanmoins se demander si certaines destinées individuelles atypiques ne sont pas spécialement associées à certains lieux de rencontre. Les individus dont la trajectoire sociale s'éloigne visiblement de la trajectoire modale de leur groupe d'origine ne sont-ils pas portés à fréquenter des lieux spécifiques ?

L'exemple des enfants d'agriculteurs révèle les limites de cette hypothèse (tableau 3). Peu de différences, par exemple, entre les choix des futurs agriculteurs et ceux des futurs ouvriers : les ouvriers d'origine agricole restent culturellement trop proches du monde paysan pour qu'il en soit autrement. En revanche, lorsque les enfants d'agriculteur deviennent employés, intermédiaires ou cadres, ils voient s'élargir l'éventail des possibles, ne serait-ce qu'en raison de leur mobilité professionnelle et, souvent, résidentielle. Milieu d'études et milieu de travail concurrencent désormais les modes de rencontre traditionnels du groupe. Pourtant, même dans cette fraction socialement mobile, les bals et fêtes publiques conservent un poids important, qui traduit bien la forte prégnance du milieu d'origine. Le fait qu'ils rencontrent plus souvent leur conjoint au travail ou par les études ne reflète pas une stratégie d'ascension sociale, mais résulte, plus « mécaniquement », de la diversification de leur univers de sociabilité.

En comparant les trajectoires de jeunes issus d'un autre milieu, on note des écarts qui vont dans le même sens (tableau 3). Chez tous les enfants de cadres, quel que soit leur destin social ultérieur, on note une « aversion » pour les bals et fêtes publiques et une «propension » aux fêtes privées. L'importance très variable des études comme scène de rencontre reproduit parfaitement la divergence des destins, le déclin social étant manifestement associé à des études plus courtes. Il apparaît ainsi que certaines attitudes de recherche du conjoint sont plutôt héritées du milieu d'origine (bals et fêtes pour les enfants d'agriculteur, fêtes privées et refus du bal pour les enfants de cadre) ; en revanche, d'autres comportements sont moins les traits distinctifs d'une classe d'origine que les indices d'une position sociale en voie d'être atteinte par la personne (lieux d'études, bien entendu, mais aussi parfois les associations et les lieux de travail).

IV -
Le choix du lieu : une stratégie matrimoniale ?

L'occasion fait le larron. Si les cadres épousent volontiers leur camarade d'études ou les ouvriers leur partenaire de bal, n'est-ce pas tout simplement parce que les premiers sont plus nombreux à faire des études les seconds à fréquenter le bal ? Faut-il s'étonner que la rencontre du conjoint ait plus de chances de s'effectuer au sein de l'univers familier ? Avant de répondre à l'objection, il convient de rappeler que, si sommaire soit-elle, cette approche représente pourtant un progrès par rapport aux modèles qui prétendent expliquer l'essentiel des régularités constatées dans le processus de formation des couples par l'effet mécanique des proximités. Par exemple, la théorie des « bonnes occasions » (opportunities) formulée par certains sociologues américains met l'accent sur le fait que les chances de former un couple varient en raison inverse de la distance (ou du carré de la distance) qui sépare les résidences des protagonistes (11).

C'est oublier que les multiples institutions qui contribuent à définir les cadres de rencontre ont des aires de recrutement très variables (le bal rassemble la jeunesse du canton, l'Université des étudiants venus de toute l'académie, les sports d'hiver des vacanciers de plusieurs régions, etc.), et que les diverses catégories sociales, quelle que soit leur proximité physique aux divers lieux, ont des probabilités très diverses d'y accéder. Dans le continuum du monde social, les institutions taillent des dénivelés, posent des seuils, creusent de nouvelles distances ou instaurent de nouvelles proximités, qui restructurent profondément les probabilités de rencontre. La notion de « cercle » proposée en son temps par Louis Henry avait ceci de particulier qu'elle n'était pas explicitement définie en termes de distance physique mais laissait ouverte la possibilité d'une constitution proprement sociale du cercle (12).

Ce qui est vrai du continuum spatial l'est également du continuum temporel. Là aussi, la société instaure ses propres rythmes, alternances de temps forts et de temps morts, dont on a déjà vu combien elles structuraient le calendrier des premières rencontres avec le conjoint. Ce phénomène limite la portée du modèle de « durée d'exposition au risque » qui voudrait que plus une personne passe de temps à pratiquer une activité ou à fréquenter un lieu de loisir, plus elle ait de chances d'y rencontrer l'âme-sœur (13). Le rôle majeur des périodes de renouvellement et des parenthèses sociales (vacances, rentrées, fêtes, danses...) suggère que le temps d'exposition compte moins que la rotation des publics et, surtout, le fait d'avoir ou non accès à l'espace concerné et de savoir l'utiliser, ce qui déplace le problème vers l'étude des propriétés sociales de l'individu.

De la sociabilité ordinaire à la rencontre du conjoint
Pour rendre compte de la distribution sociale des lieux de rencontre du conjoint, il ne suffit pas de faire une sociologie ou une histoire de la sociabilité. S'il est clair qu'on a plus de chances d'épouser quelqu'un qui fréquente les lieux de sociabilité favoris de son groupe, la relation est loin d'être mécanique : les lieux de rencontre n'ont pas tous le même rendement matrimonial. Ainsi en est-il de la danse. Selon l'enquête sur les pratiques de loisir menée en 1967 par l'INSEE, les hommes célibataires de moins de 22 ans la pratiquaient avec une égale intensité dans tous les milieux sociaux (14), aussi bien les jeunes de milieu populaire que les étudiants ou lycéens de milieu aisé. Ce qui distingue en l'occurrence les groupes sociaux, c'est le lieu où l'on danse : enceinte privée pour les jeunes célibataires de classe supérieure, enceinte publique (le bal) pour ceux d'origine populaire. Cette uniformité des taux de pratique ne se retrouve pas dans l'enquête « Formation des couples », puisqu'on observe que les jeunes de milieu ouvrier ou agricole sont près le trois fois plus nombreux que les enfants de cadres à rencontrer leur conjoint en dansant. Ce sont donc les classes populaires qui tirent des lieux le danse le plus fort rendement matrimonial.

Pour qui garde en mémoire la description que donnait Pierre Bourdieu de la gêne paysanne face aux danses citadines, ce retournement peut sembler étrange. Faut-il penser que désormais ouvriers et agriculteurs se montrent plus à l'aise que les classes supérieures dans une activité qui engage à ce point le corps et la présentation de soi ? En fait, dans le public des jeunes danseurs de milieu populaire, on distingue deux attitudes qui endent à se succéder dans le temps. Les plus jeunes, les moins établis professionnellement, « ne pensent qu'à s'amuser » avec des partenaires de sortie qui peuvent se renouveler assez vite. C'est plus tard, avec la stabilisation de leur situation professionnelle, qu'ils se mettent à envisager avec plus de « sérieux » et de méthode la découverte et la fréquentation d'un partenaire durable. Le comportement réfléchi des seconds fait tout autant partie du bal et de la boîte que « l'insouciance du samedi soir » des plus jeunes. C'est bien parce qu'elle est un loisir ritualisé, et qu'elle est pratiquée dans un lieu public que la danse apparaît aux jeunes des milieux populaires comme un cadre idéal d'observation et de parade, l'une des circonstances où chacun peut légitimement soigner son apparence et son personnage, en somme l'un des seuls théâtres où les jeunes des classes populaires se sentent à l'aise, parce qu'entre eux et sûrs d'eux (15).

Soit encore le cas de l'enseignement supérieur. Il ne s'agit plus cette fois d'une institution intermittente, mais d'un milieu de vie permanent. Suffit-il d'y séjourner plusieurs années pour y rencontrer son conjoint ? Loin de là, puisque en moyenne c'est le cas seulement de 14,9 % des hommes et de 13,3 % des femmes ayant obtenu un diplôme supérieur au bac (tableau 4). Rendement matrimonial modeste, par conséquent, mais
qui varie en fonction de l'origine sociale et du sexe : 18 % des enfants de cadres épousent leur camarade d'études supérieures contre 10 % seulement des étudiants d'origine populaire. Soumis à une forte sélection scolaire, mais originaires de classes nombreuses, les enfants d'ouvrier et d'employé constituent pourtant une fraction non négligeable des étudiants (16). Mais parce que l'environnement universitaire leur est moins familier qu'aux étudiants d'origine aisée, leurs chances d'y faire des rencontres durables restent faibles. Les enfants de cadres, en revanche, constituent, devant les enfants d'artisans ou de commerçants, le groupe majoritaire : plus à l'aise dans cet univers qui correspond pour eux à une étape naturelle de l'existence, ils sont à même d'en tirer un rendement matrimonial supérieur. Ces différences se retrouvent entre hommes et femmes. Dans des catégories de faibles effectifs, comme les étudiants qui sont enfants d'agriculteurs ou de professions intermédiaires, la proportion de rencontres effectuées sur place est plus élevée pour les hommes que pour les femmes, comme s'ils anticipaient ainsi une promotion sociale à venir. Il semble que, pendant la durée des études, les femmes issues de ces catégories se consacrent en priorité à l'obtention d'un diplôme où s'accumulera (pour reprendre l'heureuse expression de François de Singly) leur « dot scolaire ». Ce n'est pas le cas des étudiantes filles d'artisans et de commerçants, qui sont plus nombreuses que leurs homologues masculins à rencontrer leur conjoint sur place. Tout se passe comme si une partie de ces dernières poursuivaient des études supérieures à des fins de rencontres, ce qui autoriserait à parler dans leur cas et, à un moindre degré, dans celui des filles de cadre d'une « stratégie » matrimoniale au sens propre du terme.

Les études supérieures constituent en effet un véritable creuset dans lequel se forme le groupe social des cadres, en partie par auto-reproduction, en partie par intégration d'éléments extérieurs. Les femmes qui ont fixé leur choix sur un camarade d'études avaient affaire à un fils de cadre dans 38 % des cas seulement, mais, si l'on considère les destinées sociales, à de futurs cadres dans 60 % des cas (alors que la probabilité de devenir cadre pour un fils de cadre est seulement de 42 %).En comparaison, les diplômées du supérieur qui se sont procuré un conjoint en dehors de l'Université ont épousé moins souvent des enfants de cadre (31 %) et, surtout, moins souvent de futurs cadres (43 % seulement). Il est donc vrai que les « bons partis» sont plus fréquents en milieu universitaire qu'ailleurs et vrai aussi que certaines femmes ne l'ignorent pas. Mais l'essentiel des écarts constatés entre groupes comme entre hommes et femmes s'explique d'abord par la diversité des usages sociaux qu'ils peuvent faire de l'Université.

Les choix « atypiques »
Peut-on mesurer la contribution qu'apporte chaque lieu de rencontre à l'homogamie des couples? Est-il possible de comparer pour une catégorie sociale donnée le « rendement homogamique » de ses divers lieux de rencontre, en sorte que l'on pourrait dresser la liste des lieux qu'elle a tout intérêt à fréquenter ou, inversement, à éviter si elle veut s'assurer les unions les plus assorties? La taille de l'échantillon ne permet pas d'aller aussi loin dans le détail, mais il est possible, moyennant quelques regroupements, de mettre en évidence les faits saillants. A lieu de rencontre atypique, choix du conjoint atypique. Très logiquement, les chances de rencontrer un conjoint de même origine sociale diminuent sensiblement lorsque la rencontre s'opère en dehors des lieux de sociabilité appréciés du milieu: hors des lieux fermés pour les classes supérieures ou hors des lieux publics pour les ouvriers. Ainsi, une fête publique, une foire, un bal de quartier ou une discothèque sont autant de lieux de perdition (ou d'encanaillement...) pour les enfants de cadres: leurs chances d'épouser par ce biais d'autres enfants de cadres se réduisent de moitié. Corollairement, et pour s'en tenir à un groupe d'effectifs suffisants situé à l'autre extrémité de l'échelle sociale, les enfants d'ouvrier qualifié trouvent dans des lieux fermés tels que les études, les associations, les clubs sportifs ou les soirées entre amis, des conjoints qui sont plus souvent d'origine bourgeoise que ceux qu'ils rencontrent dans des lieux ouverts: deux fois plus chez les filles, trois fois plus chez les garçons.

Des observations analogues peuvent être faites si l'on considère les positions sociales au lieu des origines. Le cas des employées est éclairant et se prête à des calculs fiables. Une fois sur sept leur rencontre a eu lieu en milieu « fermé» (associations, animation, sport, fêtes entre amis). Elles ont alors autant de chances (42 %) d'épouser des cadres ou des intermédiaires que des ouvriers. Il n'en va plus de même quand la rencontre a lieu dans un espace « ouvert» (bal, boîte, fête publique), ce qui arrive une fois sur quatre : leurs conjoints sont majoritairement ouvriers (dans 60 % des cas), beaucoup plus rarement cadres ou professions intermédiaires (18 %). Est-ce à dire qu'il suffirait d'avoir accès à un lieu donné pour y trouver un certain type de partenaire ? Si c'était le cas, le bon choix du conjoint ne dépendrait que du choix des lieux ; chacun n'aurait qu'à « s'informer » en consultant le palmarès des modes de rencontre classés selon leur rendement homogamique ou, mieux, hypergamique. Quelques tableaux publiés dans Population alimenteraient ainsi à bon compte une prospère littérature de conseil. Du reste, c'est bien ainsi que raisonnent parfois les parents, lorsqu'ils contrôlent les sorties et les fréquentations de leurs enfants en songeant à leur avenir... Mais cette opération (dont on trouverait sans peine des équivalents dans d'autres domaines de la recherche en sciences sociales) repose sur l'idée que l'objectivation des comportements sociaux sous forme de régularités statistiques, de risques ou de chances, pourrait à son tour opérer une régulation rationnelle et consciente des comportements. Or cela impliquerait une conversion radicale du rapport subjectif que les agents entretiennent avec leurs propres pratiques. Faut-il rappeler que les trois quarts d'entre eux voient dans la rencontre survenue hic et nunc un effet du hasard ? La vision stratégique de la prospection matrimoniale des lieux de sociabilité est loin d'être majoritaire et ne s'impose qu'à des catégories d'agents très particulières, contraintes d'expliciter ce qui normalement va de soi (comme en témoigne l'exemple-limite des «clubs de rencontre» constitués sur ce principe).

On a évoqué plus haut le fait que les employées n'épousaient pas les mêmes hommes selon qu'elles les avaient rencontrés en lieu ouvert ou en lieu fermé. Ces écarts importants s'expliquent moins par des différences intrinsèques entre lieux que par la diversité interne du groupe des employées, qui délèguent des groupes très différenciés sur chacune de ces scènes. Les femmes du premier groupe n'occupent pas du tout le même type d'emploi que les secondes. Le groupe des employées qui ont rencontré un ouvrier dans un bal, une boîte, une fête publique, comprend beaucoup de femmes au métier peu qualifié (23 % d'employées de commerce et 29 % d'employées des « services directs aux particuliers » : coiffeuses, femmes de ménage, assistantes maternelles...), et à peu près autant d'employées de bureau du secteur privé et d'employées du secteur public (25 et 23 %). Tout autres sont les proportions observées dans le groupe des femmes qui ont rencontré en lieu fermé un mari cadre ou intermédiaire : seules 18 % travaillent dans les services aux particuliers ou dans le commerce (contre 52 % précédemment) et la plupart occupent des emplois mieux rémunérés et plus qualifiés : employées de bureau du privé (53 %) ou employées fonctionnaires (29 %).

Outre le type d'emploi exercé, l'origine sociale est un autre élément de différenciation interne. Parmi les employées qui ont prélevé leur futur partenaire dans un lieu ouvert, on compte 16 % de filles d'agriculteur, 49 % de filles d'ouvrier, mais seulement 8 % de filles de cadre ou d'intermédiaire. Parmi celles qui l'ont choisi par le biais d'une association, d'une activité de groupe ou d'une fête entre amis, on compte 7 % de filles d'agriculteur, 40 % de filles d'ouvrier, 26 % de filles de cadre ou d'intermédiaire, soit au total des origines sociales sensiblement plus élevées. Considérable est l'écart qui sépare les extrêmes: les employées rencontrant un ouvrier en milieu ouvert forment un public très populaire (5 % de filles de cadre ou d'intermédiaire, 10 % de filles d'artisan ou de commerçant, contre 54 % de filles d'ouvrier et 14 % de filles d'agriculteur), qui contraste fortement avec le public huppé de celles qui ont un mari cadre ou intermédiaire rencontré dans un univers fermé (34 % ont un père cadre ou intermédiaire, 18 % un père artisan ou commerçant, 24 % seulement sont d'origine ouvrière, 10 % d'origine agricole).

La thèse selon laquelle l'accès à un lieu donné commanderait l'accès à un type de conjoint pourrait faire croire, si on la poussait à l'extrême, qu'une fois franchi le seuil de cette enceinte et quel qu'en soit le coût d'accès, le sujet déposerait au vestiaire ses origines sociales et n'obéirait plus qu'à la loi de l'offre définie par le marché local. Mais est-il concevable de calculer l'efficacité sociale des divers lieux de rencontre (par exemple leur rendement homogamique) à origine sociale « identique » ? La nécessité d'agréger de grands groupes sociaux pour ce type d'analyse conduit à ranger dans la même catégorie « cadres », « employées », « ouvriers qualifiés »...) des origines et des trajectoires sociales pour le moins diversifiées. Comment être sûr que les « cadres » dont les enfants vont au bal sont bien les mêmes que ceux dont les enfants font des études supérieures ? On peut penser qu'une partie du comportement atypique des premiers (trouver son conjoint dans un lieu ouvert) tient aux propriétés atypiques héritées de longue date de leurs parents. L'usage surprenant qu'une fraction des enfants de cadres peuvent faire des lieux populaires de rencontre redeviendrait logique dans ces conditions (17).

Divers indicateurs viennent confirmer cette hypothèse. En premier lieu, la prise en compte de la position sociale du grand-père paternel montre que l'appartenance à la bourgeoisie n'est pas aussi ancienne dans les deux groupes. Parmi les fils de cadre ayant rencontré leur conjoint dans des lieux qualifiés ici d'« ouverts », les petits-fils d'ouvrier ou d'agriculteur sont aussi nombreux que les petits-fils de cadre ou de profession intermédiaire (26 et 27 %). On en trouve trois fois moins (13 % contre 35 %) parmi les fils de cadre ayant fait leur rencontre en lieu « fermé ». Le même effet s'observe chez les filles, avec un rapport de un à deux (19 % contre 38%). La dernière profession exercée par la mère est un autre indicateur de l'hétérogénéité d'une catégorie telle que les fils de cadres. Elle est plus proche de celle du père lorsque la rencontre s'est faite en lieu fermé : 31 % des mères étaient elles-mêmes cadres ou professions intermédiaires (principalement dans le secteur de l'enseignement) et 8 % seulement étaient employées. Quand les fils de cadre effectuent leur rencontre en lieu ouvert, les proportions s'inversent: la profession de la mère s'écarte sensiblement de celle du père; on ne trouve parmi elles que Il % de cadres ou d'intermédiaires, contre 25 % d'employées. Le milieu familial est donc beaucoup moins homogène. Des observations tout aussi significatives peuvent être faites à propos des filles de cadre.

Dans le milieu des ouvriers qualifiés, la situation est quelque peu différente. Elle semble moins hétérogène que chez les cadres, comme si leur définition atteignait déjà un degré de précision suffisant. Quand on passe des rencontres de type « ouvert» aux rencontres de type « fermé », la part des fils d'ouvriers qualifiés issus d'une longue lignée ouvrière reste inchangée, et il en va de même des autres trajectoires sociales: il semble que dans ce cas le comportement du fils dépende essentiellement de la position du père et ne doive rien à celle du grand-père. Plus exactement, 1'« influence» de ce dernier serait seulement indirecte, entièrement médiatisée par celle du père, alors que dans les familles bourgeoises, une ascendance lointaine a encore le pouvoir de différencier des origines paternelles formellement identiques. De la même façon, et toujours à propos des enfants d'ouvriers qualifiés, il apparaît que la profession éventuelle de la mère ou sa proximité par rapport à celle du père, ne contribuent guère à redéfinir le milieu d'origine et à expliquer ainsi davantage la possibilité de rencontres atypiques.

Enfin, un constat similaire peut' être fait lorsque l'on tente de différencier les milieux d'origine par une caractérisation de l'habitat. Quand on passe des lieux de rencontre fermés aux lieux de rencontre ouverts, la part des enfants de cadre nés en zone rurale ou dans les villes de moins de 50000 habitants s'élève de 7 à 13 %. Parmi les enfants d'ouvrier qualifié, en revanche, les proportions de ruraux, de citadins provinciaux ou de Parisiens restent à peu près inchangées quel que soit le lieu de rencontre. Au total, la prise en considération des comportements atypiques, communément qualifiées d'« exceptions », ne doit pas faire conclure d'emblée à l'existence de comportements aléatoires ou décisoires qui démentiraient la corrélation générale entre lieux de rencontre et milieux sociaux. Une première raison en est que les lieux, comme les milieux, constituent rarement des catégories mutuellement exclusives, On a le plus souvent affaire dans la réalité, malgré la mise en place de certaines barrières institutionnelles, à des noyaux dont les contours indécis peuvent se recouvrir (18). Une partie de la distinction entre le typique et l'atypique tient à l'« effet de nomenclature » (de même d'ailleurs qu'une partie de la distinction entre les unions homogames et les unions hétérogames). Pour autant, les dégradés ne justifient pas que l'on renonce à pratiquer des distinctions: si arbitraire que soit le découpage des tranches d'âges, on ne peut nier qu'il y ait des jeunes et des vieux, et l'existence de l'aurore ou du crépuscule n'empêche pas qu'il y ait un sens à distinguer le jour et la nuit...

La seconde raison, liée à la première, est que les « écarts » commis dans certains milieux, ce qu'on peut appeler les rencontres « hors lieu », s'expliquent largement par l'appartenance à des sous-milieux ou à des types de trajectoires sociales mal identifiés au premier abord. Une définition plus précise du milieu, obtenue par le passage à une nomenclature fine ou par le recours à des variables complémentaires (profession de la mère, profession du grand-père, habitat...), permet de ramener sous la loi commune une bonne part des exceptions. Mesurer cette part avec exactitude est une tâche difficile, sans doute impossible, puisque les nomenclatures sont des approximations toujours perfectibles et que, dans le même temps, la taille de l'échantillon interdit de pousser très loin l'analyse. Mais tant que de nouvelles distinctions restent possibles et productives, il y a lieu de poursuivre sur cette voie, quitte à décevoir les partisans du hasard ou du libre choix.

* *

La « foudre », disions-nous au seuil du premier article, ne frappe pas aveuglément l'échiquier social; elle y dessine une diagonale, parfaitement visible dans le tableau qui croise les origines sociales des hommes et des femmes vivant en couple. Mais comment la multitude des choix amoureux individuels peut-elle produire ce résultat ? On n'en serait pas là s'il fallait compter sur les stratégies conscientes des agents, et encore moins s'il fallait compter sur leurs stratégies proprement matrimoniales. L'idée que « la femme en se mariant a pour intérêt objectif d'élire et de se faire élire par un homme possédant la plus forte valeur sociale possible » ou qu'elle « essaie d'obtenir un homme de valeur sociale au moins égale à la sienne pour protéger ses intérêts » (19) ne saurait être prise à la lettre, car elle revient à mettre au principe du processus ce qui n'en est au mieux qu'un résultat. Si le tableau d'homogamie fait voir ex post que le capital a épousé le capital, rien ne permet d'affirmer pour autant que les individus se sont épousés pour allier ou échanger leurs capitaux (20). D'autres mécanismes entrent en jeu, bien plus en amont, qui épargnent aux agents une part considérable du travail de sélection. Ils prennent d'abord la forme de pratiques de sociabilité socialement structurées, fondées pour l'essentiel sur l'opposition des lieux clos et des lieux ouverts, qui tend à recouvrir l'opposition entre classes supérieures et classes populaires.

Cette présélection peut elle-même revêtir deux formes distinctes. Il peut s'agir, d'une part, de stratégies de sociabilité non nécessairement orientées par des considérations matrimoniales, mais visant à réserver l'accès d'un lieu de rencontre à ses semblables (encore que ce résultat s'obtienne plus par la fuite des lieux fréquentés par les autres que par un choix positif). Il peut s'agir aussi de tirer naturellement parti d'espaces familiers dont la clôture est déjà acquise: on s'y retrouve de fait entre soi. Cette situation, à son tour, peut être le résultat lointain d'une stratégie de placement ou de mise à distance parfaitement consciente en son temps, mais désormais consolidée dans les choses, comme le sont les choix résidentiels ou scolaires remontant à la génération précédente.

Ces calculs objectivés sont à ce point incorporés à l'environnement familier qu'ils ne sont plus perçus comme stratégies, même si les parents sont plus enclins que les enfants à les réactiver, c'est-à-dire à « remotiver » dans un sens stratégique la séparation entre les lieux fréquentables et les lieux à éviter, en anticipant ses effets sur les unions à venir. Les sujets eux-mêmes doivent généralement attendre, pour le faire, d'atteindre l'âge où la vision du monde social se fait plus objectiviste et désenchantée, un cas extrême (et très minoritaire) étant celui de ces candidats au mariage qui sont contraints de dire ce qui va sans dire, c'est-à-dire d'annoncer leurs intentions matrimoniales en s'adressant à des intermédiaires spécialisés: annonces ou agences.

On comprend qu'il soit si difficile de faire la part de l'option délibérée et de la pratique obligée dans un événement tel que la première rencontre du conjoint. Pour l'observateur comme pour le sujet, rien n'est plus facile que de monter ou descendre de quelques crans le long de l'axe qui relie les stratégies subjectives aux contraintes objectives via les stratégies objectivées. L'ensemble forme un spectre où chaque pratique occupe non pas un point déterminé, mais une bande relativement large, susceptible d'être diversement interprétée. Par ce même dégradé se trouvent raccordées de proche en proche les conduites ouvertement matrimoniales et les conduites que l'on pourrait croire à cent lieues de telles préoccupations, comme le choix des amis de même sexe (dont les frères ou les sceurs font finalement de bons conjoints...), la poursuite des études, l'adhésion à telle pratique sportive, la part que l'on fait à la danse ou à la fête, ou encore la propension, socialement constituée, à aborder des inconnus dans un lieu ouvert à tous (21). L'erreur consisterait ici à rabattre l'éventail tout entier soit du côté de la structure inconsciente, soit du côté de l'investissement stratégique. La découverte du conjoint prendrait alors un caractère univoque et prédéterminé, qui remettrait en cause la possibilité même du choix amoureux. En vérité, le «marché matrimonial » aurait les plus grandes peines à fonctionner si les intéressés y voyaient eux-mêmes le marché que d'autres (parents, sociologues ou économistes) veulent y voir pour eux.

Aucun lieu n'est strictement spécialisé dans l'appariement des conjoints. Les intermédiaires spécialisés (annonces ou agences) ne constituent qu'un cas-limite et suscitent d'ailleurs la méfiance générale (22). En fait, si les rites d'interaction, les formes de sociabilité et les institutions favorisent, dans de nombreux cas, la rencontre du conjoint, c'est justement parce qu'ils autorisent, selon les besoins des acteurs, l'investissement individuel le plus intense ou le désinvestissement de routine. Les associations, le milieu professionnel ou les lieux d'études constituent de bons lieux de rencontres parce qu'ils se prêtent, plus que d'autres, à ce double jeu. Appartenir à une même institution, même de façon temporaire, fournit une multitude d'occasions « innocentes » pour faire comprendre à ceux qui se rencontrent qu'ils sont plus que des collègues de travail ou des camarades d'études. L'essentiel du rapprochement est déjà accompli ; ce qui se passe alors relève moins d'une stratégie matrimoniale que d'une tactique de séduction.

Inversement, des interactions très communes, comme la rencontre de deux inconnus dans un lieu public, se prêtent en apparence moins à une double lecture. Aborder l'autre, c'est afficher plus brutalement ses intentions. Pourtant les situations les plus banales peuvent receler des virtualités qu'on n'attendait plus, comme on le voit dans ces récits de première rencontre, cités en annexe du premier article, où une petite cause, nullement préméditée, vient produire de grands effets. Au départ, un simple incident: l'accrochage de deux véhicules, une panne de mobylette, un parapluie emporté par mégarde, une mauvaise chute... Suit aussitôt, selon la formule de Goffman, un « rituel de réparation » destiné à rétablir le cours ordinaire des choses, occasion de faire assaut d'amabilités. La glace est rompue et une relation plus chargée qu'à l'ordinaire peut alors s'établir. Processus analogue à ce que l'on a décrit pour un rite d'interaction aussi répandu que la danse (23). Si accidentelle qu'elle soit à l'origine, la rencontre se fait dans les formes, et dans des formes socialement prescrites. Il est donné à tous de vivre de telles occasions, mais chacun n'a pas les mêmes dispositions ni le même intérêt à les exploiter, et c'est pourquoi leur distribution sociale n'est pas quelconque (en l'occurrence, on l'a vu, ces rencontres en lieu ouvert sont très surreprésentées dans les milieux populaires). Ni contraintes, ni préméditées, les rencontres inopinées mettent en jeu un sens de l'improvisation qui ne va pas à l'encontre de la logique sociale de l'appariement, mais lui apporte une contribution supplémentaire.

Par des biais insoupçonnés, le jeu social de la sociabilité peut constituer un puissant vecteur de l'homogamie, spécialement dans période initiale des relations. Il va de soi, pourtant, que d'autres éléments interviennent dès l'origine, ainsi que dans le processus ultérieur c consolidation du lien amoureux, notamment: les catégories dc perception et de jugement qui apprécient ou déprécient les qualités de l'autre (l'âge, le physique, le « caractère », les espérances professionnelles), à quoi s'ajoutent les procédures de mise à l'épreuve qui permettent de fixer choix sur l'heureux élu. L'examen des médiations entre l'amour et l'homogamie est loin d'être achevé.

NOTES :

(1) Alain Girard, Le choix du conjoint. Une enquête psycho-sociologique en France, nouvelle édition augmentée d'une préface, INED, « Travaux et documents », cahier n° 70, Paris, Presses Universitaires de France, 1974, p. XVI. La première édition (cahier n° 44) date de 1964.
(2) Il s'agit de l'enquête « Emploi» ou de l'enquête «Formation-Qualification professionnelle» (FQP). Voir L. Roussel, Le mariage dans la société française : faits de population, données d'opinion, INED, «Travaux et documents », cahier no 73, 1975; J.-C. Deville, « Mariage et homogamie », Données sociales, INSEE, 1981, pp. 21-30 ; A. Desrosières, « Marché matrimonial et classes sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, 20-21, 1978, pp. 97-107; C. Thélot, Tel pére, tel fils ? Position sociale et origine familiale, Paris, Dunod, 1982, chapitre 8 : «Les alliances », ainsi que les travaux en cours de Michel Gollac à l'INSEE sur l'enquête « FQP» de 1985.
(3) Voir dans l'ouvrage cité le tableau des pp. 110-111, qui porte ce titre.
(4) « Ce qui frappe, dès l'abord, écrivait Alain Girard, est l'extrême variété de circonstances dans lesquelles les conjoints se sont connus. Chaque réponse, individualisé! constitue un cas d'espèce et par là même l'ensemble ne paraît guère se prêter à une analys statistique » (ibid., p. 97). Les travaux de Laurent Thévenot renferment une réflexion approfondie sur tout ce qui oppose les variables standard (ou « variables d'Etat ») aux variables « spécifiques ». Voir entre autres: « L'économie du codage social », Critiques de l'économie politique, 23/24, 1983, pp. 188-222 et « L'enregistrement statistique: une mesur décisive », Actes du colloque du Conseil National de la Statistique, INSEE, Paris, J983.
(5) Dominique Merllié, « Mariage et relations familiales... », Actes de la recherche en sciences sociales, 31, 1980, p. 22.
(6) Voir F. Héran, « Le choix du conjoint. Réflexions sur l'enquête de 1959 dans la perspective d'une nouvelle enquête sur ce thème », INED, 55 p. multigraphiées, 1983.
(7) P. Bourdieu, « De la règle aux stratégies », entretien avec P. Lamaison, Terrains, n° 4, mars 1985, repris dans Choses dites, Paris, Ed. de Minuit, 1987, p. 88. L'article déjà cit d'Alain Desrosières a développé cette hypothèse pour analyser les données de l'état civil. On trouvera un examen détaillé des implications de la notion d'habitus dans F. Héran, « La seconde nature de l'habitus », Revue française de sociologie. 28 (3), 1987, pp. 385-416.
(10) De même a-t-on utilisé la nomenclature des catégories socioprofessionnelles publiée par l'INSEE en 1982 pour recoder les questions relatives à l'appartenance sociale des personnes interrogées et de leurs parents.
(11) Il s'avère que la guerre de 1939-1945 a modifié les cadres et les probabilités de rencontre, sans pour autant les bouleverser (par exemple, en déplaçant les résidences, elle a provoqué de nouvelles relations de voisinage ou de travail). On n'a donc pas créé pour elle de modalité spéciale mais ajouté des extensions à des codes existants.
(12) C'est ainsi que le cas d'une rencontre entre un locataire et la fille de sa logeuse s'était présenté dans l'enquête de 1959 et n'est jamais apparu dans la nouvelle enquête.
(13) Pour atténuer la dispersion des dates de rencontre, on a préféré prendre pour référence la date des premières sorties du couple. Cette modification opère un léger lissage des données qui affecte surtout les rencontres d'enfance (école primaire ou voisinage). Celles-ci se trouvent ainsi prolongées d'une dizaine d'années, jusqu'à l'âge où d'autres rencontres peuvent solliciter l'individu. Saisies à cette date, les diverses formes de rencontres peuvent être confrontées comme autant de solutions concurrentes dans un même univers des possibles.
(14) L'enquête sur la sociabilité des Français menée en 1983 par l'INSEE et l'INED montre que l'intensité des relations de voisinage reste maximale en milieu rural. Mais alors que les familles nombreuses « voisinent » beaucoup, ce n'est plus le cas des jeunes installés dans un logement indépendant, qui orientent leur sociabilité vers d'autres réseaux (amitié, travail, associations sportives...). Voir F. Héran, «Les relations de voisinage en France », Premiers résultats, 67, INSEE, juillet 1986, et : « Comment les Français voisinent », Economie et statistique, 195, janvier 1987, pp. 43-59. (15) Il vaut mieux ne pas fréquenter ceux que l'on connaît trop, déclaraient déjà les jeunes de Nouville à Lucien Bernot et Robert Blancard (Nouville, village français, Paris, Institut d'Ethnologie, 1953). Dans le même sens, voir T. Jolas, F. Zonabend, «Cousinage, voisinage », Echange et communication. Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss, Paris, Mouton, 1970.
(16). La première recherche à attirer l'attention sur le rôle décisif du bal dans le choix du conjoint fut celle que menèrent Lucien Bernot et Robert Blancard à l'extrême fin des années quarante dans un village posé à la limite de la Normandie et de la Picardie : « De plus en plus fréquentées, les salles de bal sont maintenant trop petites », observaient-ils (Nouville, op. cit., p. 170). On notera que le bal de Nouville était davantage fréquenté par les jeunes ouvriers que par les jeunes agriculteurs. Travaillant pour sa part dans un village béarnais à la fin des années cinquante, Pierre Bourdieu fit une description restée fameuse du bal comme lieu de confrontation entre gens du bourg et gens des hameaux. Du public masculin, il note que « ce sont surtout des « étudiants » (lous estudians), c'est-à-dire les élèves de cours complémentaires ou des collèges des villes voisines, pour la plupart originaires du bourg. Il y a aussi quelques parachutistes sûrs d'eux-mêmes et de jeunes citadins, ouvriers ou employés... » Mais le public comprend aussi « un groupe de spectateurs plus âgés », qui ne dansent pas et « observent sans parler » : les célibataires, agriculteurs et ouvriers agricoles venus des hameaux. «Ce petit bal de campagne est l'occasion d'un véritable choc de civilisations. Par lui, c'est tout le monde citadin avec ses modèles culturels, sa musique, ses danses, ses techniques du corps qui fait irruption dans la vie paysanne » (« Célibat et condition paysanne », Etudes rurales, 5-6, 1962, pp. 32-135).
(17) Selon l'enquête INED-INSEE déjà citée, l'aire subjective du voisinage est d'autant plus vaste que l'on vit en zone rurale. Ainsi, 40 % des agriculteurs considèrent en 1983 que les « voisins » comprennent «l'ensemble du village» alors que 80 % des Parisiens les confinent à l'intérieur de leur immeuble (cf. F. Héran, "Comment les Français voisinent", art. cité)
(18) L'essor de cette sociabilité publique, qui est souvent à caractère local, explique pour une part que l'endogamie communale n'ait pas davantage reculé d'une enquête à l'autre, malgré le déclin des rencontres de voisinage. Une fois sur deux, les conjoints interrogés en 1959 résidaient dans la même commune avant leur mariage ; c'est encore vrai dans 43 % des cas pour les couples interrogés en 1983. Voir M. Bozon et F. Héran, « L'aire de recrutement du conjoint », Données sociales, Paris, INSEE, 1987.
(19) D'après les travaux de l'historienne Françoise Têtard, la période des années cinquante constitue, après celle du régime de Vichy, un des grands moments de l'encadrement de la jeunesse. Voir « Politiques de la jeunesse (1944-1966) : paroles de volontés, politiques de l'illusion », Les jeunes et les autres, t. 2, Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson, 1986, pp. 195-207.
(20) Le « sérieux » des rencontres d'avant-guerre transparaît dans l'enquête réalisée en 1947 par Charles Bettelheim et Suzanne Frère auprès de 1800 habitants d'Auxerre (mariés pour la plupart entre les deux guerres). A la question fermée « Comment avez-vous connu votre conjoint? », les auteurs n'avaient prévu que quatre modalités: milieu familial, milieu professiollnel, par relations, autrement (Une ville française moyenne, Auxerre en 1950. Etude de structure sociale et urbaine, Paris, Armand Colin, 1950, p. 47).
(21) Cf. M. Bozon et F. Héran, « Groupes de pairs et formation des couples », Colloque international de la Société d'Ethnologie française, «Classes d'âge et sociétés de jeunesse », Le Creusot, mai 1985.
(22) Il était habituel entre les deux guerres que les parents, et particulièrement la mère, accompagnent les filles au bal. Un agriculteur de Seine-et-Oise, de rang moyen, né en 1907, donne un exemple parmi d'autres : « Au bal il y avait tous les belles-mères (sic) qui amaient leurs filles. Ils amenaient et ils attendaient sur le banc jusqu'à tant que ce soit fini. Puis ils nous zyeutaient pour voir si on s'en allait pas trop longtemps avec elles ! Des belles-mères, dans le tas, il y en avait de gentilles. Celles qui nous connaissaient et qui voulaient qu'on se marie avec leurs filles, elles nous faisaient des sourires » (cité dans Hozon, A.-M. Thiesse, La plaine et la route. Mémoire populaire du Vexin français et du Pays de France, Asnières-sur-Oise, Fondation Royaumont, 1982, p. 65). Mais dès cette époque et plus encore vers 1950, le contrôle parental parait bien affaibli : « La mère accompagne beaucoup plus qu'elle ne surveille », notent Bernot et Blancard, qui concluent au « caractère illusoire de la surveillance maternelle, exercé directement ou par une voisine » (op. cit., 89). Le souci majeur des mères est d'éviter à leurs filles la « mauvaise rencontre » qui nanquerait pas de se produire si elles rentraient seules la nuit. La disparition ultérieure des mères-chaperons n'implique évidemment pas l'effacement de tout contrôle parental sur les sorites féminines. Celui-ci porte désormais sur le nombre de sorties autorisées et l'heure-limite du retour. La responsabilité de l'accompagnement est désormais dévolue au groupe de pairs, quand ce n'est pas au « petit ami » en titre.
(23) A ceux qui s'étonneraient de ne pas voir nos tableaux systématiquement ventilés selon l'opposition entre couples mariés et couples cohabitants, il faut rappeler que l'usage de ce critère transversal n'est guère pertinent pour qualifier les individus à l'époque de leur première rencontre, à moins d'imaginer qu'il sépare dès l'origine deux espèces distinctes. En outre, il présente l'inconvénient de renvoyer de manière détournée à des oppositions d'un autre type, les deux sous-populations n'ayant ni la même structure d'âge ni la même implantation socio-géographique. On a donc préféré pratiquer ici une analyse de type longitudinal, en cherchant s'il y a eu ou non cohabitation sans mariage après tel ou tel type de rencontre.
(24) Voir M. Bozon et F. Héran, « L'aire de recrutement du conjoint », art. cité.
(25) Patrick Champagne a montré ainsi que l'univers de la commune constituait une unité d'observation de moins en moins pertinente à mesure que s'élargissait l'aire d'activité des résidents dans les champs les plus divers : politique, économique, professionnel, éducatif et, bien entendu, matrimonial (« La restructuration de l'espace villageois », Actes de la recherche en sciences sociales, 3, mai 1975, pp. 43-67).
(26) En raison de la taille de l'échantillon, cinq grandes régions seulement ont été distinguées : Ouest et Nord-ouest (Haute et Basse Normandie, Bretagne, Pays de la Loire, Centre), Nord et Est (Nord-Pas-de-Calais, Picardie, Champagne-Ardenne, Alsace, Lorraine, Franche-Comté, Bourgogne), Sud-ouest (Limousin, Poitou-Charentes, Aquitaine, Midi-Pyrénées), Sud-est (Provence-Alpes-Côte d'Azur, Languedoc-Roussillon, Rhône-Alpes, Auvergne) et IIe-de-France.
(27) La faiblesse du nombre de rencontres liées aux associations dans les campagnes de l'Ouest a toutefois de quoi surprendre.
(28) On distingue ici les « petites villes» : agglomérations de 5 000 à 50 000 habitants; les «villes moyennes» : de 50 000 à 200 000; les grandes villes: plus de 200 000 et, enfin, l'agglomération parisienne.
(29) Si les rencontres dans le cadre d'activités d'animation se rattachent à cette série, c'est qu'elles correspondent généralement à l'assistance à des cours publics ou à des soirées organisées par les maisons de jeunes, pratiques plus ouvertes que celles des associations. « Les jeunes se rencontrent là où ils se savent en plus grand nombre, écrit encore Lucien Bernot, c'est-à-dire au bal, dans lequel les conjoints prohibés (parents collatéraux), difficiles (de milieu économique différent), évités (ceux que l'on connaît trop) sont en nombre insignifiant relativement aux conjoints potentiels » (Nouville. p. 190). On peut douter que les acteurs puissent régler sciemment leur comportement sur une « règle » collective préétablie, mais ces formules ont le mérite de rappeler qu'une des conditions de fonctionnement du « marché d'amour » en milieu populaire est que chacun ait le sentiment de pouvoir choisir à sa guise sans avoir à se soucier des injonctions extérieures : la foule d'un lieu public inspire ce sentimentt, en même temps qu'elle prépare l'homogamie à venir, du simple fait qu'elle est fuie supérieures.
(30) Voir F. Héran, « Le hasard et la prérogative », Ethnologie française, l, 1987.

Deuxième article

(1) Ceci ne comprend pas les femmes de ménage employées par des entreprises de nettoyage, qui sont rangées parmi les ouvrières non qualifiées.
(2) Comme on le voit dans certains des entretiens semi-directifs réalisés en complément de l'enquête par questionnaire, et dont il sera fait plus longuement état dans une autre publication. On s'explique ainsi l'impact relativement limité des « rallyes » aristocratiques ou bourgeois. Bien que ces manifestations soient organisées à tour de rôle par les mères qui cherchent ouvertement un parti pour leurs filles, il semble qu'elles jouent surtout un rôle d'apprentissage social dans le maniement des réseaux de relations. Voir aussi D. Merllié et Y. Cousquer, « Mariage et relations familiales dans l'aristocratie rurale : deux entretiens », Actes de la recherche en sciences sociales, 31, 1980, pp. 22-34, ainsi que Ph. Manez, « Carnet de bal B.C.B.G. », Autrement, 51, juin 1983, pp. 52-58.
(3) L'enquête «Contacts» de l'INSEE montre que le taux d'adhésion des milieux populaires aux associations est très faible (à l'exception toutefois des associations sportives). Pour une observation précise des formes de sociabilité populaire, voir M. Bozon, Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1984, spécialement chapitre 4 : « Lieux publics et groupes sociaux », pp.73-99.
(4) On peut reprendre ici mutatis mutandis ce que disait Durkheim des fonctions sociales de la musique sacrée et de l'encens dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912).
(5) « Je dansais toute seule, il est venu devant moi danser tout seul lui aussi. La seconde danse étant un slow, il m'a invitée à danser avec lui » (femme employée d'un commerce mentation, homme agriculteur).
(6) « En boîte, elle dansait avec une fille. Alors, avec un copain, nous les avons abordées pour qu'elles dansent avec nous» (homme monteur automobile, femme coiffeuse, ville moyenne). « Je l'ai rencontrée à la ducasse, puis au bal qui a suivi : j'avais fait un pari les copains que je l'inviterais à danser un slow » (homme et femme pompistes salariés, de ville).
(7) Erving Goffman, Les rites d'interaction, Paris, Editions de Minuit, 1974.
(8) Ou encore : ce n'était qu'une chanson d'amour comme tant d'autres. Bernot et Blancard faisaient remarquer que les musiques de bal, à Nouville comme ailleurs, relevaient presque toutes de ce registre. Mais il s'agit d'un registre trop convenu pour qu'on puisse en inférer quoi que ce soit sur les véritables sentiments des protagonistes. Là encore, l'institution rête à une double lecture.
(9) Les meilleures descriptions littéraires du bal (on songe à celles qu'en donne Jane Austen dans Pride and prejudice) ont su convertir en ressort romanesque le caractère institutionnellement équivoque des propositions de danse : civilités ou avances ? formes vides ou formes pleines ? ou encore, selon l'expression des linguistes, syntagmes « démotivés » ou « motivés » ? (sur la portée sociologique de cette distinction, voir F. Héran, « L'institution démotivée », Revue française de sociologie, 28(1),1987, pp. 67-97). Par contraste, la description cynique du bal par Fourier a pour principe de lever l'ambiguïté des comportements : la danse n'a plus rien d'un signe à double entente, elle traduit ouvertement la cote des femmes sur le marché matrimonial. Non seulement « une femme conduite à la danse est une esclave (...) galanterie digne des bazars d'Orient, où la pauvre odalisque doit suivre le premier qui l'a marchandée ! », mais le bal l'expose au risque de « stagnation » : « Une femme peu connue ou peu accréditée risque de stationner pendant des heures entières (...) Les trois quarts des galants chevaliers ne sont amoureux que de la balance la plus chargée. » (Vers la liberté en amour, textes choisis et présentés par D. Guérin, Paris, Gallimard, 1975, p. 100). Certaines descriptions sociologistes ou économistes du choix du conjoint semblent reposer sur le même principe.
(10) Comme le montrent les résultats, évoqués plus haut, de l'enquête « Contacts » réalisée par l'INSEE et l'INED.
(11) Cf. les articles classiques de A.C. Kerckhoff, « Patterns of homogamy and the field eligibles », Social forces, 42, 1964, pp.289-297 et de W.R. Catton et R.J. Smircich, «A comparison of mathematical models for the effect of residential propinquity on mate selection », American Sociological Review, 29, 1964, pp. 522-529.
(12) Louis Henry, Démographie. Analyse et modèles, Paris, INED, 1984 (1ère édition : Larousse, 1972), pp. 320 ss.
(13) Fourier, déjà, faisait une supposition de ce genre : « Celle qui n'a pas trouvé un lari pendant quatre ans d'exposition dans les bals et promenades, les grand-messes et sermons que fort de n'en trouver jamais» (op. cit., p. 93).
(14) Pratique définie par le fait de danser au moins une fois en trois mois. Cf. Y. Lemel C. Paradeise, La sociabilité, INSEE, « Document rectangle », Paris, 1976.
(15) Le travail sur l'apparence, la posture, le comportement envers autrui leur permet méliorer leur image publique ordinaire, en gommant ou, à l'inverse, en accentuant certains traits caractéristiques, voire en les inventant de toutes pièces. C'est dans le même esprit que membres plus âgés des classes populaires, tels qu'on a pu les observer dans une petite ville ouvrière, utilisent ce « théâtre du pauvre » qu'est le café pour mettre en scène leur image, cette fois sur un mode plus verbal. Voir M. Bozon, « La fréquentation des cafés dans une petite ville ouvrière », Ethnologie française, 2, 1982, pp. 137-146.
(16) A partir d'une réexploitation de l'enquête longitudinale de l'INED sur le destin scolaire d'une cohorte d'enfants suivie de 1962 à 1972 entre la 6ème et la Terminale, Christine Ungerer a montré que le poids des classes populaires dans l'ensemble de la population contribuait à masquer les effets de la sélection sociale : alors que les taux d'accès aux divers paliers du système scolaire sont très inégaux d'une classe à l'autre, la composition sociale de l'entourage scolaire ne subit qu'une lente déformation. Voir « La double vision de la sélection scolaire. Retour sur une enquête de l'INED », Revue française de sociologie, 28 (2), 1987.
(17) Ces conditions d'existence font partie intégrante de leur mode de vie et de la définition sociale de leur sous-groupe. Il n'y aurait guère de sens à vouloir les en priver par une opération d'égalisation, si impeccable soit-elle sur le plan formel.
(18) Comme cela apparaît clairement dans la construction des nomenclatures socioprofessionnelles, telle qu'elle est exposée par les chercheurs de l'INSEE dans le Guide publié par l'Institut en 1983.
(19) François de Singly, Fortune et infortune de la femme mariée. Sociologie de la vie conjugale, Paris, PUF, 1987, pp. 27 et 28.
(20) Ce modèle n'est en rien modifié par les variantes qui prennent en compte les zones du tableau éloignées de la diagonale et s'empressent de voir des stratégies dans les unions hétérogames. Dans les deux cas, le désir d'identifier la « main invisible» qui règle le marché matrimonÛli- se trouve satisfait au moindre coût.
(21) Les entretiens semi-directifs qui ont accompagné l'enquête «Formation des couples » montrent que le degré de « stratégisme » ou, si l'on préfère, de cynisme décelable dans le discours des agents n'est pas constant d'un bout à l'autre de l'entretien ; il peut être réactivé ou laissé en sommeil selon la nature des questions posées.
(22) A la question : « S'il l'avait fallu, auriez-vous recouru à des annonces ou fait appel à une agence ? », 80 % des personnes interrogées répondent non.
(23) Le rapport est d'ailleurs suggéré dans certains entretiens semi-directifs : « On s'est rencontrés comme ça, comme j'aurais pu la rencontrer dans un bal. Vous savez, les rencontres, c'est bête. C'est tombé sur elle, mais ça aurait pu être une autre... une fille qui tombe dans la rue, une fille qui a une crevaison avec sa voiture, je sais pas moi... » (employé de préfecture, 33 ans, ayant rencontré sa femme, employée de commerce, dans un camp de vacances en Corse).

Plan du chapitre :
A) Quelques données sur la prohibition de l’inceste : sur la culture de l’espèce

B) Transmettre le patrimoine génétique, transmettre le patrimoine économique :
paradoxes de la reproduction

Communication présentée au colloque “Familles–Parentés–Filiation” (Hommage à Jean Gaudemet), Palais du Luxembourg et Université Jean Monnet, Sceaux, juin 2005.




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