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4 Éléments d'Ethnographie Indienne (en cours)



Mots clés : Inde védique Sacrifice Ethnomathématiques

Champs : Anthropologie religieuse Ethnographie villageoise Route des Indes



1- Note sur l'acte sacrificiel dans l'Inde ancienne

2- L'aigle et le serpent

3- Rues de Pondichéry

4 - Nobili et la "querelle des rites Malabares"

5 - L'expansion européenne et les Cies des Indes


anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures



Rues de Pondichéry
(pages en construction)

1ère partie :

KOLAM (1)

Texte de présentation
pour un panneau d'exposition de photographies
"Rues de Pondichéry"


La réalisation des kolam met en œuvre des représentations qui intéressent les mathématiques naturelles (ethnomathématiques). Ces figures, dont la fonction est à la fois rituelle et esthétique, peuvent être analysées par la théorie des graphes, les langages formels dont les instructions syntaxiques engendrent des figures géométriques (de type logo) et les L-Systèmes (Lindenmayer systems) utilisés pour modéliser la croissance en parallèle d'organismes cellulaires simples...
La course du trait ne déploie pas seulement la capacité à créer selon les voies de l'imitation (– et du fétichisme : cf. chapitre 18.1 in fine : L'enfance de l'art). Au-delà de l'analogie, le champ de l'analyse et de la maîtrise des formes abstraites (de l'ordre et de la mesure, de l'identité, de la symétrie – produite par rotation, homothétie, translation –, de la répétition...) dévoile la grammaire de l'esprit. Sous la main de l'homme, le trait exprime une volonté de maîtrise sur le cours des choses. La forme significative, rythme ou phénomène périodique dans le bruit du monde, devient facteur d'ordre (cf. L'"effet McClintock" et effets apparentés : oscillateurs couplés, synchronisation, société...). Les processus de construction en cause expriment la place de l'homme et de ses outils spécifiques dans le monde quand les lois de l'esprit rencontrent et réfléchissent les lois de la nature.

[Quelques-unes des notions ici abrégées ont été présentées dans le séminaire de mathématiques de l'ERMIT (Equipe Réunionnaise de Mathématiques et d'Informatique Théorique), le 4 décembre 2007.]

*


"... ac proinde generalem quamdam esse debere scientiam, quae id omne explicet, quod circa ordinem et mensuram nulli speciali materiae addictam quæri potest, eamdemque, non ascititio vocabulo, sed jam inveterato atque usu recepto,
Mathesim universalem nominari...”
(Règle IV)
"Sed levissimas quasque artes et simplissimas prius esse discutiendas, illasque maxime, in quibus magis ordo regnat, ut sunt artificum qui telas et tapetia texunt ; aut mulierum quae acu pingunt,
vel fila intermiscent texturæ infinitis modis variatæ..."
(Règle X)

"Il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu'il est possible de rechercher touchant l'ordre et la mesure,
sans assignation à quelque matière particulière que ce soit ; cette science s'appelle,
non point d'un nom d'emprunt [l'algèbre], mais d'un nom déjà ancien et reçu par l'usage,
la Mathématique universelle."
"Mais il faut d'abord examiner les techniques les plus humbles et les plus simples, et de préférence
celles qui sont régies par l'ordre ; comme celles des artisans qui tissent des toiles et des tapis,
ou celle des femmes qui piquent à l'aiguille pour en faire des tissus de structures infiniment variées..."


René Descartes
Regulae ad directionem ingenii (c. 1623)

Introduction

Au Tamil Nadu, fidèles à une tradition transmise de mère en fille, les femmes dessinent chaque matin sur le seuil de leur maison, avec de la farine de riz ou de la poudre colorée qu'elle laissent couler de leur main, à la façon du pertuis d'un sablier, des figures appelées kolam.

Un héritage de la civilisation de l'Indus ?
Les kolam du pays tamoul ont leur équivalent dans la plupart des régions de l'Inde : alpona au Bengale, rangoli au Maharashtra, osa en Orissa, sonaraka en Uttar Pradesh, muggulu en Andra Pradesh, mandana au Rajasthan… et remontent probablement à la civilisation de l'Indus.

L'approche ici présentée n'épuise pas la complexité de ces dessins où les considérations religieuses, magiques, esthétiques et logiques se recouvrent. Ces valeurs étant elles-mêmes passibles d'évolutions, comme le montre – par exemple – le fait que, d'après les observations consignées dans un ouvrage attribué à l'abbé Dubois à la fin du XVIIIe siècle, l'exécution des kolam paraît, à la différence de ce qui peut s'observer aujourd'hui, avoir été plus particulièrement dévolue au mois de Margali. Ce mois, qui court de la mi-décembre à la mi-janvier, caractérisait un temps particulièrement inauspicieux, quand le soleil est sur le point de "mourir" avant sa renaissance – qui fait l'objet des festivités de Pongal (la fête de Pongal étant toujours l'occasion d'une production de kolam plus élaborés qu'à l'ordinaire). Parmi les mesures de protection de rigueur pendant cette période, les femmes exécutaient au seuil de leur maison des figures avec de la farine de riz...


"Pendant le mois néfaste précurseur du pongol, une espèce de sanniasy va de porte en porte vers les quatre heures du matin ; et, frappant sur une plaque sonore de bronze, il réveille ceux qui dorment, les avertit de se tenir sur leurs gardes, et de prendre les précautions nécessaires contre les influences malignes de ce maudit mois, en apaisant, par des adorations et des sacrifices, le dieu Siva, qui y préside. Dans cette intention, les femmes, tous les jours, vont à la porte de la maison, enduire de fiente de vache un espace de trois pieds en carré, sur lequel elles tracent plusieurs raies blanches avec de la farine de riz [...] Le pongol ou maha sankranty a toujours lieu au solstice d'hiver, époque où le grand astre ayant atteint le terme de sa course vers l'hémisphère austral, se rapproche du nord, et revient visiter les peuples de l'Inde."
(Abbé J. A. Dubois,
Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde, II, 1825, pp. 334-5)


Quoi qu'il en soit, cette valeur de protection et de propitiation constitue l'une des significations le plus souvent développées quand on s'informe de la fonction des kolam.



Les motifs représentés sont associés à l'énergie cosmique, à ses parèdres ou à ses avatars. C'est une fleur de lotus, siège de Ganesh ; une étoile de Lakshmi, déesse de la prospérité ; c'est la représentation du son AUM, son originel contenant tous les sons ; le svastika dextrogyre, représentation du soleil montant (ou sénestrogyre représentation du soleil déclinant) ; c'est le point, symbole de l'infini quand il représente l'immersion dans le tout ; c'est la ligne, symbole aussi de l'infini quand elle contourne ou relie les points, figurant le cycle de la vie et des renaissances… La couleur des motifs peut varier en fonction de la période de l'année. Au Bengale, les formes prennent les différentes couleurs du riz au cours de sa croissance. Comme les figures de danse ou les mandalas, les kolam sont dits représenter la force vitale, la sahkti.


Un informateur de Layard, décline ainsi, dans les années trente (1937 : 122-123), le protocole d'exécution du kolam : le lieu qui reçoit le dessin, le seuil ou la rue, est d'abord balayé et aspergé d'eau ; la ligne doit idéalement "courir" (sans interruption), requérant la maîtrise de l'écoulement de la poudre ; le kolam doit être exécuté avant l'aube ; les lignes, toujours de couleur blanche, ne comportent pas de branches ; le nombre de lignes est limité, idéalement le dessin est composé d'une seule ligne ; aucune précaution n'est prise pour préserver l'œuvre qui est bientôt piétinée et effacée, la première personne à passer sur le kolam étant l'époux de la maîtresse de maison.

Certains de ces dessins sont en effet exécutés d'un seul trait. Leur réalisation met en œuvre une progression, parfois exponentielle, de motifs élémentaires et l'effet esthétique de ces figures procède aussi du sentiment qu'elles procurent d'une perception de l'unité dans la complexité. Cette figuration du bourgeonnement vital par un processus logique de multiplication d'items simples c'est, en quelque sorte, le mystère de la vie décrypté... On peut montrer – c'est le principe des L-systèmes – que le bourgeonnement de la vie n'emprunte pas d'autre voie que les règles de composition des kolam. En vertu de la philosophie indienne pour qui tout procède de l'Un, où toute expression de la vie est sacrée, la considération de l'engendrement de ces multiples délivre un message de vie et de sagesse. – La farine de riz remplit aussi l'office de nourrir et de retenir les insectes à l'extérieur de la maison.


Robert Challe, dans son Journal d'un Voyage fait aux Indes orientales (août 1690 - août 1691), relève ainsi ce souci de préserver et de nourrir toute vie :

"Ce ne sont pas les hommes seuls qui profitent de la charité de ces peuples. Les insectes les plus immondes s'en ressentent aussi [...] Il n'y a point d'homme, si propre soit-il, qui ne trouve sur lui quelquefois de la vermine : on la tue partout ; mais ici, on ne tue rien, crainte de tuer l'âme de père, mère ou autre. Ils ont sur eux des boîtes faites exprès, où ils renferment toute cette vermine, & le deuxième jour au plus tard, ils la portent dans une espèce de grange fort basse ; &, par des trous qui sont en haut, & qui se bouchent par de petites planches qui servent de chute, ils y vident ce qu'ils ont renfermé dans leurs boîtes. Ces animaux sont encore vivants : ils leur assurent leur subsistance par l'exposition d'un Lascaris, qui se fait lui-même un point de religion et de dévotion de s'en laisser dévorer. Il entre le soir par un trou : il y passe la nuit ; & il en sort le matin, grossi, bouffi, ne voyant goutte, n'entendant rien, & ne pouvant se soutenir, en un mot sans figure humaine : & comme il reste quelquefois plus d'un mois sans pouvoir travailler, on lui donne une roupie pour récompenser sa charité." (II, p. 28-29).




Si la période du diwali ou celle de pongal voient fleurir des représentations plus élaborées, ce sont les mêmes principes de composition qui régissent la réalisation de ces œuvres éphémères. Complexité avec économie de moyens : c'est dire que ces figures multiformes que les femmes exécutent quotidiennement en variant les motifs, révèlent, dans leur intention de se concilier la protection des dieux et de se protéger de l'infortune, en même temps que la conception religieuse que l'homme se fait de sa place dans le cosmos, les processus logiques fondamentaux – la grammaire – de l'esprit.


La géométrisation des formes est en effet caractéristique du kolam, même figuratif. La dextérité manuelle s’y double d’une performance mathématique quand la réalisation de la figure est commandée par un mode opératoire strict (règles de réécriture, réalisation de cycles fermés...). Cette confrontation de l’art et de la nature par l’intelligence des formes ouvre un espace de rencontre entre l’esthétique et la science. De la préhistoire à l’époque moderne, l’interprétation et la réalisation des régularités géométriques ont fait l’objet de spéculations mêlant mystique et mathématique : spirales, labyrinthes, algorithmes, dont le chiffre est donné comme la clé d’accès à une réalité cryptée et surnaturelle.

Les exemples de symétrie les plus frappants sont donnés par les cristaux, la cristallisation révélant exceptionnellement la symétrie moléculaire, omniprésente dans le monde et invisible à l’œil nu. Mais c’est l’observation de la symétrie dans la nature et notamment la symétrie cyclique dans le monde végétal qui fait particulièrement sens. Les fleurs illustrent ce type de symétrie, la plus fréquente mettant en œuvre le chiffre 5. La phyllotaxie se donne pour objet de rendre compte de ces étonnantes réalisations qui paraissent obéir à un dieu géomètre (Dum Deus calculat fit mundus, disait Leibniz), révélant la soumission des processus de la génération aux contraintes biomécaniques. La croissance végétale – la foliation, par exemple – emprunte fréquemment cet agencement qui répond aux conditions optimales d'exposition.

L’analyse des procédures de réalisation des kolam révèle ainsi un langage de programmation non écrit, quand la chaîne d'instructions engendre la croissance exponentielle d’une figure de base. Ce langage est aussi au principe des courbes fractales, quand chaque étape de la construction de la courbe réalise une insertion de la transformation dans la forme initiale. Il est encore au principe des L-Systèmes (Lindenmayer systems), utilisés pour modéliser la croissance en parallèle d'organismes cellulaires simples. Enfin, l’économie qui caractérise la réalisation du kolam obéit naturellement aux contraintes de la théorie des graphes, quand la chaîne syntaxique qui constitue sa règle d’engendrement formalise un parcours sans solution de continuité (soit un graphe eulérien planaire).

L’art, sans doute, imite la nature, son idéal étant de faire de poiésis, création par métaphore, praxis, création par engendrement, quand la main de l’artiste suit le chiffre secret de la nature. En effet, remarque Plotin, l’art "n'imite pas directement les objets visibles, mais remonte aux raisons d'où est issu l'objet naturel" (Énnéades, V, De la beauté intelligible, 8). L’origine du kolam est discutée : parcours initiatiques, labyrinthes protecteurs, figurations apotropaïques..., quoi qu’il en soit, sa performance exprime une formalisation qui n'est pas seulement fondée sur l'analogie. La symbolisation recherchée se déploie en révélant la grammaire de l’esprit humain dans sa quête de l’intelligibilité du monde.



- Requérant :
• adresse,
• sens esthétique,
• concentration mentale et
• puissance logique,
les kolam remplissent donc de multiples fonctions :

- Ils sont une purification et constituent une protection contre les puissances maléfiques :
leurs sinuosités, les entrelacs de leurs formes (certains représentent un labyrinthe), ont pour objet d'égarer les esprits des morts et les esprits malveillants (au Sri-Lanka, le kolam peut être un masque de démon).


Kolam dancer's mask
The Serpent Demon (from Sri Lanka, 19th century. British Museum)

Le kolam est polysémique puisque sa valeur de protection contre le mauvais œil attire la prospérité sur la maisonnée. Sa performance révèle la qualité de la maîtresse du lieu : "Au lever du jour, le seuil de l'habitation ne peut rester vide. Si une épouse laisse son seuil nu, son foyer sera stérile" (Stridharmapaddhati, 3v. 5-6). "Si une femme marche sur le sol purifié, mais non marqué du signe auspicieux du svastika, elle perdra trois choses : sa santé, sa longévité et sa réputation (Stridharmapaddhati, 3v. 8-9) (cités par Julia Leslie, Roles and rituals for Hindu Women, Pinter Publishers, London, 1991, p. 111). C'est une offrande auspicieuse au jour qui commence et à Lakshmi, déesse de la prospérité domestique et de la fécondité. C'est aussi un signe de bienvenue pour l'hôte. Ainsi qu'il est exposé dans la page consacrée à l'architecture traditionnelle, la transition entre la maison et la rue, l'espace domestique et l'espace public, constitue un trait caractéristique de l'habitation tamoule. La façade du rez-de-chaussée de la maison est protégée par une véranda (talvaram), au toit en pente qui descend sur la rue. Cet espace couvert (tinnai) est meublé d'une banquette. Anticipant le seuil, le kolam est un témoin de la vie domestique et religieuse de la maison dans cet espace semi-public.



Figuration de dieux, de fleurs, d'objets, mandalas chargés de sens cosmique, mais aussi : compositions abstraites mettant en œuvre des principes de construction plus ou moins complexes, les kolam se signalent par l'économie de leur exécution. Ce sont quelques règles de cette économie qui seront présentées ici.


pochoir...

suite : KOLAM (2) :

Introduti

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