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Copyleft : Bernard CHAMPION

présentation
3 Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloiale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après
2- Barreaux (en construction)
architecture créole
3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)
4- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)
5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)
6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)
7- Le grand Pan est-il mort ? :
hindouisme réunionnais, panthéisme, polythéisme et christianisme
8 - "La 'foi du souvenir' :
un modèle de la recherche identitaire en milieu créole ?
9 - Les Compagnies des Indes et l'île de La Réunion



Exposé (B. C.)
Cet exposé s'appuie essentiellement sur les travaux – discutés (il ne sera pas question dans cette brève présentation des critiques) – de Luca Cavalli-Sforza et de Merritt Ruhlen.


Avant Babel
Génétique des populations et systématique des langues :
hypothèses sur la langue mère

1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.
2 Après avoir quitté l'est, ils trouvèrent une plaine dans le pays de Shinear et s'y installèrent.
3 Ils se dirent l'un à l'autre: « Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! »
La brique leur servit de pierre, et le bitume de ciment.
4 Ils dirent encore : « Allons ! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel et faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.»
5 L'Eternel descendit pour voir la ville et la tour que construisaient les hommes,
6 et il dit : «Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une même langue, et voilà ce qu'ils ont entrepris! Maintenant, rien ne les retiendra de faire tout ce qu'ils ont projeté.
7 Allons ! Descendons et là brouillons leur langage afin qu'ils ne se comprennent plus mutuellement. »
8 L'Eternel les dispersa loin de là sur toute la surface de la terre. Alors ils arrêtèrent de construire la ville.
9 C'est pourquoi on l'appela Babel : parce que c'est là que l'Eternel brouilla le langage de toute la terre
et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la surface de la terre.
La tour de Babel (Genèse 11.1-9)


[Présentation des deux développements contenus dans cette page : Il s'agit ici de tenter de répondre à deux questions, tout à fait banales, deux questions d'apparence très éloignées, mais qui, toutes deux, se rejoignent sur le constat des différences qui font obstacle à l'intercompréhension des hommes :
- Pourquoi est-ce que nous ne sommes pas tous de la même couleur ? (voir infra : Notes et discussion)
- Pourquoi est-ce que nous ne parlons pas tous la même langue ?
Les réponses à ces deux questions se rejoignent en fait et se comprennent par une même réalité : la dispersion de l'homme moderne (l'espèce – ou la famille – à laquelle nous appartenons : Homo sapiens sapiens) sur la planète, à partir d'un foyer africain, dispersion qui a commencé voici 100 000 ans.
Le principe commun à ces deux parties : une différenciation consécutive aux scissions...]

L'objet de cet exposé est de tenter de présenter la problématique de l'origine des langues telle qu'on peut la formuler à l'aide de cette volumineuse documentation – que je n'ai pas seulement apportée pour épater la galerie. Il y a deux camps, si je puis dire, dans cette documentation, le camp de ceux qu'on a dénommés (après Raymond Queneau et ses "fous littéraires") les "fous du langage", et le camp d'auteurs que, par opposition, je dirais académiquement "labellisés". Contrairement à ce que je donne à voir ici, ce sont les glossomaniaques qui ont le plus produit.

Ici, au CRLHOI, la question qu'on peut poser pour ce qui touche l'origine des langues est, au fond, celle-ci :

Nous, chercheurs en Littérature, ce qui nous intéresse ce sont les constructions romanesques, les créations poétiques, ce peuvent être aussi… les délires sur la langue… Nous importe-t-il de savoir ce que la communauté scientifique peut avancer, aujourd'hui, sur le sujet de l'origine des langues ?

Pour répondre à cette esquive, ou à cette excuse, il faut me semble-t-il commencer par remarquer que la critique littéraire est une science analytique et que ses arguments peuvent être partagés ou, comme on dit en mauvais français "falsifiés", i. e. rationnellement réfutés. Les chercheurs en Littérature, même s'ils peuvent sacrifier, privément, à la folie des "fous du langage" – et même s'il leur arrive d'écrire (au sens intransitif du verbe) – font partie – pour quelques-uns d'entre eux au moins (voir : Note sur le Ménéxène) – de la communauté scientifique…

On pourrait justifier cette position de "belle indifférence", non sans justesse, par l'argument que la création littéraire se spécifie par sa capacité à s'affranchir des lois du réel – que la science, elle, a vocation à répertorier – et qu'elle nous engage dans un monde précisément imaginaire. Que la littérature nous instruit sur une réalité qui n'est pas accessible à la science… et que, par conséquent, les objets et les outils de la critique littéraire, nécessairement, ne peuvent rencontrer ceux de la science…

Soit. Il peut d'ailleurs être intéressant – je prends cette fois le point de vue de l'anthropologie – de comparer terme à terme ce que la description littéraire et la description scientifique peuvent avoir à dire sur le même sujet. J'essaierai de m'y employer lors d'une prochaine “Journée de la recherche”, en comparant la description du monde par la géométrie des anciens grecs et celle faite par les voyageurs de l'imaginaire du Moyen Âge chrétien, les Solin, Orose, Isidore de Séville… qui sont aussi les héritiers de la culture grecque (voir :
18.2 La mesure du monde : Eratosthène et Ptolémée).

Mais on peut se demander si, notamment pour ce qui touche à la formation des hypothèses, ces intuitions qui dirigent et les savants et les créateurs, délirants compris, la différence est aussi marquée qu'on veut bien le dire… Les mythes linguistiques et les théories scientifiques ne se rejoignent-ils pas dans un même objet : savoir d'où procède le sens, dans une activité métalinguistique qui les rapproche ?
(Sur cette discussion voir :
chapitre 18.4 :“Foi d'animal !” :Vérité du bestiaire dans la fable et le conte.)

Au fond comprendre la langue, ce serait comprendre le sens des choses, performance que les langues naturelles n'autorisent évidemment pas… Ce qui motive, à cet égard, les "fous du langage", c'est bien la conviction que comprendre la langue, c'est comprendre ce qui fait la spécificité de l'homme dans la création – et c'est aussi le dessein de la science. La plupart de ces langues imaginées partagent, dans leur diversité, l'idéal de retrouver, par un retour à l'origine, les mots qui sont supposés exprimer l'essence des choses. Comprendre la langue, c'est en quelque sorte, se faire l'égal de Dieu. C'est d'ailleurs le titre d'un des ouvrages en cause : La science de Dieu… de Jean-Pierre Brisset – dont la santé mentale a été discutée (sur Brisset voir : chapitre 12.9 De Bièvre à Brisset : du calembour de salon au calembour cosmique).

Pour apprécier cet exploit, il faut peut-être se rappeler ce que Pline écrit de l'astronome grec Hipparque, qui a su prédire sur plusieurs siècles les éclipses de la lune et du soleil : “La suite des temps, écrit Pline a témoigné qu’il n’eut pas mieux fait s’il avait pris part aux décisions de la nature. Grands hommes qui vous êtes élevés au-dessus de la condition humaine en découvrant la voie que suivent les divinités […] salut à votre génie, interprètes du Ciel, vous dont l'esprit embrasse la nature entière, créateurs d’une science qui vous a permis, en décryptant et en révélant les calculs des dieux, de vous arracher à l'esprit misérable et craintif des mortels !” (Histoire naturelle, II : 53-54).

Les "calculs des dieux" étant hors de la portée de nos esprits "misérables et craintifs" et les disciplines dont je vais présenter quelques hypothèses n'ayant qu'une visée descriptive et non démiurgique, je vais poser, à l'inverse, que ce qui intéresse ce qu'il est convenu d'appeler le "grand public" touche, par hypothèse, là où l'œuvre littéraire veut atteindre. Je ne vais donc parler, restrictivement, que d'hypothèses qui ont fait la couverture des magazines et aborder les théories scientifiques sur l'origine par leur aspect "mythique". "On a retrouvé Adam" titrait un récent numéro de Science et Vie.

Un numéro de la revue de mode Vogue a consacré un article à l'Ève africaine. Le Times a fait une couverture d'une carte des langues du monde dont je parlerai…

"La Tour de Babel" (1604), par Abel Grimmer (1570-1619).

*

Je vais donc commencer par une curiosité scientifique, à laquelle il est souvent fait référence. Cette curiosité date de 1866 et elle exprime en réalité la position officielle de la science linguistique, jusqu'à ces dernières années, quant à la question de la langue originelle. L'article 2 de la Société de Linguistique de Paris (société qui est toujours en activité et qui publie environ 1600 pages par an, dans son Bulletin et dans sa Collection) stipule qu'elle n'acceptera aucune communication touchant l'origine des langues ni les propositions de langue universelle.

Cet article a été rapporté, mais l'interdit a en réalité continué à fonctionner jusqu'à une époque récente. Il ne s'agissait pas seulement de protéger la Société et son Comité de lecture des délires graphomaniaques des glossophiles, ces amoureux éconduits de la linguistique. Cet interdit signifie tout autant que les deux sujets en cause ne sont pas et ne peuvent être des sujets scientifiques. La question de l'origine des langues est une question propre à faire délirer.

Pour présenter ce dossier, il faut en réalité commencer, en effet, à limiter les ambitions et à réduire la voilure de ce voyage d'exploration dans le temps.

Les langues humaines connues sont au nombre de cinq mille à six mille (selon que l'on compte les dialectes et les néo-langues que sont les pidgins et les créoles…) – voir, par exemple, le site <www.ethnologue.com> – et les hypothèses que je vais présenter développent, en fait, une manière de "monogénisme restreint" (ou "monogénétisme restreint") par opposition à ce que l'on pourrait appeler un "monogénisme (ou monogénétisme) généralisé" : Autrement dit, c'est non pas l'origine de "toutes" les langues qui auraient été parlées, ce n'est pas, non plus, le processus de la création significative, ce moment où l'homme se serait mis à parler… qui forme le corps des hypothèses en cause, c'est seulement, si je puis dire et c'est déjà beaucoup, l'origine de ces quelque 5.000 langues parlées dans le monde.

L'explication qui soutient l'hyptohèse du monogénisme restreint est très simple :

Si, aujourd'hui, les cartes que les systématiciens peuvent dresser de la diversité des langues et les cartes que, de leur côté, les généticiens des populations peuvent dresser de la diversité du génome se recouvrent presque exactement, c'est parce que ces cartes correspondent à la dispersion de l'homme moderne sur la planète.

Le processus de diversification des langues et le processus de diversification du génome sont bien sûr indépendants mais, ayant affecté une même population qui a colonisé le globe, il n'est pas étonnant que leurs résultats soient superposables. La dispersion géographique de l'homme au cours de l'histoire s'est accompagnée d'une diversification génétique et linguistique que les outils de la génétique et de la linguistique ("l'horloge moléculaire" et la "glottochronologie") permettent de mesurer et de reconstituer.

[La dispersion de l'Homme moderne
L'Afrique constitue le foyer originel de cette dispersion. Il y a environ 100 000 ans un groupe migra hors d'Afrique et se répandit d'abord au Moyen-Orient, puis vers l'Asie du Sud-Est et l'Océanie. L'homme atteint l'Australie au moins 40 000 ans avant notre ère et pénètre en Amérique par le détroit de Behring il y a environ 12 000 ans.]

Une donnée accidentelle vient d'ailleurs au secours de cette hypothèse. L'étude du génome humain impose en effet l'idée d'une coalescence relativement tardive de l'origine généalogique de toutes les populations dispersées sur la planète. L'homme moderne a vraisemblablement frisé l'extinction. Il y a soixante-dix mille ans, nous n'étions sans doute que quelques dizaines de milliers. Ce goulet d'étranglement démographique – peut-être dû à l'explosion du super-volcan Toba à Sumatra, il y a 75 000 ans, dont subsiste une caldeira de 100 km sur 30 km, et qui a vraisemblablement provoqué un "hiver volcanique " mortifère – n'a pas pu laisser passer un grand nombre de familles de langues indépendantes et cette donnée donne du fondement à l'idée que toutes les langues aujourd'hui parlées peuvent procéder d'une même langue, de fait, "originelle".

[Il y a deux corollaires à ceci :
- Il n'existe pas de peuples primitifs. Tous les êtres humains font montre de capacités cognitives et langagières semblables. Le langage est une propriété de l'espèce.
- Il n'existe pas, non plus, de langue inférieure : l'ensemble des langues humaines existantes sont de complexité équivalente, quels que soient leurs choix structuraux. Les différences entre les langues ne sont pas liées à des différences de compétence. (Il est bien connu que tout enfant est capable d'apprendre n'importe quelle langue.)]

Maintenant, comment remonter des langues d'aujourd'hui à cette hypothétique langue mère ?

S'il est facile d'établir la parenté entre deux langues proches issues depuis peu d'une même langue mère, trouver l'origine commune de groupes de langues séparés depuis longtemps est d'autant plus difficile que leur divergence est ancienne.

Pourquoi la systématique fonctionne…

La méthode est très simple : il s'agit d'observer les ressemblances entre les mots et entre les structures.

Pourquoi une méthode aussi simple que l'observation des ressemblances entre les mots de différentes langues peut-elle nous révéler des relations historiques vieilles de milliers d'années ?

Cela tient à la propriété du langage humain, à savoir qu'un mot - n'importe quel mot de n'importe quelle langue - est une association arbitraire d'une suite de sons donnée avec un sens donné. Si différentes langues emploient la même combinaison de sons pour désigner la même notion, il est peu probable que ce soit par hasard : il existe littéralement des centaines ou même des milliers de combinaisons de sons possibles dans une langue pour représenter un concept.

[La convergence. Elle est accidentelle, exception du symbolisme sonore : loi de Grammont, proto-sémantèmes, onomatopées…)
Quand on classe les langues, on laisse ces mots de côté.
L'emprunt.
L'origine commune. Les ressemblances observées aujourd'hui existent parce qu'elles y étaient depuis le début.
Le mot "souris" en I.-E. (Ruhlen : 28)]

La famille indo-européenne

L'acte de naissance de la systématique, de ce travail de comparaison ne date pas d'hier.
En 1786, dans son Troisième Discours à la Société asiatique de Calcutta, William Jones, juriste passionné des langues (il en possédait vingt-huit) déclare ceci :

"La langue sanskrite, quelle que soit son antiquité, est d'une structure admirable. Plus parfaite que la grecque ; plus ample que la latine, et plus exquisément raffinée qu'aucune des deux, mais ayant envers chacune d'entre elles deux une affinité plus forte, tant dans les racines des verbes que dans les formes de la grammaire, qu 'il n'en pourrait avoir résulté par accident ; si forte, en vérité, qu'aucun philologue ne les pourrait examiner toutes trois sans croire qu'elles ont surgi de quelque source commune, qui, peut-être, n'existe plus ; il y a des raisons semblables, quoique point tout-à-fait aussi puissantes, de supposer que tant le gothique que le celtique, bien que mêlés d'un idiome très différent, ont la même origine que le sanskrit, et le vieux-perse [l'avestique] pourrait être ajouté à cette même famille."

[Ainsi, lorsque Jones traça les contours de la famille indo-européenne en 1786, il en exclut des langues comme l'arabe, l'hébreu ou le turc non pas parce qu'il ne les connaissait pas mais au contraire parce qu'il les connaissait…]

Jones n'est pas le premier à faire cette remarque, mais il lui donne une portée qui fonde les études indo-européennes et la grammaire comparée qui mobilisera la linguistique du XIXe siècle.


Gaston Cœurdoux : un auteur ignoré des manuels de linguistique

Dans un mémoire écrit en 1767 et publié en 1808 dans un supplément aux Mémoires de l'Académie (infra), Cœurdoux répond à la question : "D'où vient que, dans la langue Samskroutane, il se trouve un grand nombre de mots qui lui sont communs avec le latin et le grec, et surtout avec le latin ?" en invoquant "six causes" possibles : "au commerce, aux sciences, au voisinage des pays, à la religion, à la domination, à une commune origine, ou à plusieurs de ces causes réunies", pour retenir celle de la commune origine. La constitution des listes qu'il produit pour établir la parenté entre les trois langues est suivie de "remarques" touchant à la construction et à la prononciation des mots sanscrits, mettant notamment en évidence des règles et des évolutions phonétiques qui justifient des "étymologies" où la "ressemblance [...] paroîtra tirée de trop loin". Ce n'est certes pas la loi de mutation phonétique (Lautverschiebung) de Grimm (1822) avec sa rotation consonantique, mais cela permet de lever quelques doutes. Ainsi, "remarque" n° 4 :

"Le samskroutam n'a point la lettre f, et je crois qu'elle manque aussi aux autres langues de l'Inde ; le p et le b prennent sa place. On n'aura donc point de peine à reconnoître frater en brâta, qui signifie la même chose. Dites à un Indien de prononcer café, il dira capé [...] 6° : [...] L'aspiration h se change aussi en g, dont la prononciation sur-tout quand on le prononce un peu du gosier, approche beaucoup de l'aspiration. Au lieu de sandeham on prononce sandegam en tamoul : de là vient que Tite-Live, au lieu de Brahmanes, a dit Bragmanes ou Braomanès.
Ce qu'on vient de dire justifiera deux étymologies qui doivent paroître extraordinaires. Comment dans
aham, moi, trouver ego ! Au lieu d'aham, dites agam ; et suivant d'autres remarques, prononcez o au lieu de a, vous aurez ogom (ogo, ego). (p. 657)

Pour expliquer cette "commune origine" de langues si distantes, Cœurdoux fait référence à la Genèse, à l'existence d'une langue première, avant Babel, et à la différenciation, après Babel, de langues originellement apparentées. C'est peut-être cet évhémérisme biblique – le recours à ce scénario décrédibilisé – qui devait décrédibiliser la pertinence scientifique de l'observation du père jésuite.

"Il eut fallut un miracle étonnant pour obliger les hommes, par la confusion qu'il mit dans leur langage, à aller peupler les diverses régions de la terre, suivant l'ordre qu'ils en avoient reçu. Mais cette confusion fut-elle si totale, qu'il n'en restât point quelques mots communs à tous les nouveaux langages ? Cela n'étoit pas nécessaire pour que les hommes réunis dans la plaine de Sennaar ne s'entendissent plus. Quelle ressemblance n'y a-t-il pas entre le françois et l'italien ? Cependant un François transporté tout d'un coup à Rome, y seroit pendant quelque temps comme sourd et muet ; il n'entendrait ni ne serait entendu.
Et ne seroit-ce pas là le dénouement simple de la question proposée ? Plusieurs termes communs restèrent dans les langues nouvelles ; un grand nombre se sont perdus par le laps du temps ; d'autres ont été défigurés à un point qu'il ne sont plus reconnoissables. Quelques-uns ont échappé à ce naufrage pour être aux hommes un mémorial éternel de leur commune origine et de leur antique fraternité.
" (p. 664)

Dans Mœurs et Coutumes des Indiens publiés par l'abbé Dubois en 1817 chez Longman, sous le titre Description of the character, manners and customs of the people of India, and their institutions, religious and civil, [Mœurs, Institutions et Cérémonies des peuples de l'Inde, l'édition française est de 1825] (voir : "L'Inde philosophique entre Bossuet et Voltaire, Mœurs et Coutumes des Indiens (1777), un inédit du Père G.-L. Cœurdoux s.j. dans la version de N.-J. Desvaulx, présenté et annoté par Sylvia Murr, EFEO, 1987) Cœurdoux écrit : "Ce n'est donc ni de l'Egypte, ni de l'Arabie, que je suis porté à faire venir les brahmes : je crois qu'ils sont les descendans, non de Sem, comme d'autres l'ont supposé, mais plutôt de Japhet. C'est par le Nord, selon moi, qu'ils pénétrèrent dans l'Inde ; et il faut chercher le premier séjour de leurs ancêtres dans le voisinage de cette longue chaîne de montagnes connue en Europe sous le nom de Mont Caucase." ([Cœurdoux-]Dubois, 1825, volume 1, p. 130 ; comparer. avec Murr, p 18) Cette lecture littérale – évhémé
riste – du mythe biblique de la dispersion des fils de Noé n'apparaît pas si éloignée, au moins dans son interprétation géographique, des thèses actuelles sur la diffusion des Indo-Européens, cette population mythique ayant transporté sa langue et ses représentations jusqu'aux rives du Gange et jusqu'aux limites septentrionales de l'Europe. Qu'on l'explique par l'expansion d'une population de "conquérants" à partir de la Russie méridionale, ou, à une époque plus ancienne, par la diffusion de l'agriculture à partir du Croissant fertile.


[Les langues africaines

Carte 2. Les familles tchadique, nilotique, bantoue et khoisane. (Ruhlen : 53)
Malgré leur vaste extension géographique, toutes les langues bantoues se ressemblent beaucoup. Alors que les quatre langues bantoues choisies pour cet exercice sont originaires des régions du territoire de cette famille les plus éloignées les unes des autres : le douala et le mbundu dans l'ouest de l'Afrique, le swahili dans l' est et le zoulou en Afrique du Sud. Comment des langues séparées par de telles distances peuvent-elles se ressembler autant ? La réponse est très simple. La famille bantoue, qui comprend plusieurs centaines de langues, est le reflet actuel de la migration qui débuta dans le sud-est du Nigeria il y a quelque deux mille trois cents ans et se propagea rapidement vers le sud et vers l'est dans toute l'Afrique subéquatoriale. (Ruhlen : 51)
Il est presque certain que l'expansion des peuples bantous à travers le sud de l'Afrique s'est faite aux dépens de peuples parlant des langues khoisanes, comme le suggère l'existence en Afrique de l'Est de deux langues khoisanes isolées, le hadza et le sandawe. La rapidité de l'avance des Bantous dans un territoire déjà occupé par d'autres peuples témoigne de deux avantages qu'ils possédaient sur les Khoisans. Premièrement, les Bantous étaient agriculteurs, ce qui leur donnait a possibilité de nourrir une population bien plus dense que les chasseurs-cueilleurs khoisans, dont le nombre était étroitement limité par le mode de subsistance. Deuxièmement, les Bantous possédaient, au moins pendant la dernière phase de leur expansion, une métallurgie avancée qui leur procurait des armes de qualité supérieure.]

Si l'on peut regrouper les langues en familles, ne peut-on faire des familles de familles, des super-familles ?  

Les super-familles

Au début de ce siècle, le linguiste danois Holger Pedersen proposa de rattacher l'indo-européen à d'autres familles telles que le sémitique, l'ouralien, l'altaïque et l'eskimo-aléoute au sein d'une famille qu'il appela Nostratique. A peu près à la même époque, le linguiste italien Alfredo Trombetti explora les relations linguistiques à longue distance tout autour du monde, et parvint à la conclusion selon laquelle toutes les langues du monde devaient appartenir à une seule et unique famille, thèse en faveur de laquelle il fournit de très nombreux faits.

L'eurasiatique
Le premier grand groupe de familles que nous avons découvert relie les familles indo-européenne, ouralienne, altaïque, coréenne-japonaise-aïnoue, tchouhchi-kamtchatkienne et eskimo-aléoute au sein d'une famille plus ancienne appelée eurasiatique par le linguiste américain Joseph Greenberg.

Un des faits les plus impressionnants en faveur de la famille eurasiatique est le système grammatical de formation du pluriel des noms par suffixation d'un -t à leur racine, tandis que le duel des noms se forme en y suffixant un -k. - Aucune autre famille de langues (ni même simplement une seule langue) qui possède le même système. (Ruhlen : 81)
C'est précisément ce genre de distribution non aléatoire de mots spécifiques et d'affixes grammaticaux qui définit des familles linguistiques valides.

Sapir pour les langues aborigènes américaines…
Puis Greenberg, de nouveau, qui démontre en 1987 avec "Les Langues des Amériques" qu'il faut classer les langues aborigènes américaines, non pas dans les quelque deux cents familles sur lesquelles les experts s'étaient mis d'accord, mais en en trois seulement (photocopie n° 4).

Vous savez qu'il est parfois difficile de mettre les spécialistes d'accord et que les débats scientifiques peuvent être tout sauf courtois. Ce fut le cas, de manière récurrente, dans les débats qui ont opposé les comparatistes classiques aux systématiciens. Comme nous sommes ici dans un DEA pluridisciplinaire j'insisterai sur le fait que c'est une discipline étrangère au sujet qui a permis de trancher entre les linguistes, la génétique, qui a très largement confirmé les hypothèses iconoclastes de Greenberg.

Au cours de l'étude la plus vaste jamais menée sur du matériel génétique humain (portant notamment sur les groupes sanguins, des protéines et des enzymes), Luca Cavalli-Sforza et ses collaborateurs ont relevé une nette ressemblance entre les groupes de populations (identifiés sur la base des fréquences des gènes contenus dans les noyaux cellulaires) et les familles de langues découvertes par des linguistes tels que Greenberg.
Un bref résumé de leurs résultats fut publié en 1988, et la monographie complète a paru en 1994.
La comparaison faite par Cavalli-Sforza entre groupes d'affinité génétique et familles de langues est reproduite sur la photocopie n° 5.
Ce qui gênait les linguistes opposés à la comparaison n'était pas tant l'existence d'une corrélation entre les gènes et les langues mais bien plutôt que certains des grands regroupements coïncident avec des familles linguistiques de haut niveau telles que l'amérinde, l'eurasiatique/nostratique, l'austrique et l'indo-pacifique, celles-là même que les comparatistes traditionnels avaient enseveli sous une avalanche de sarcasmes.
"La découverte de Cavalli-Sforza montrant que les peuples aborigènes d'Amérique se répartissaient génétiquement dans les familles définies par Greenberg l'année précédente sur la base de leurs langues fut saluée avec stupeur et consternation, écrit Ruhlen. Stupeur parce que les résultats de Greenberg se trouvaient confirrnés de façon indépendante par les recherches d'un autre domaine scientifique."

Plutôt que de parler des langues aborigènes d'Amérique, je vais parler rapidement du dossier indo-européen dont les éléments sont plus accessibles.

L'indo-européen, dont on ne possède aucune trace écrite – et les IE ont fait l'objet de beaucoup de spéculations – : comment expliquer que cette langue, aujourd'hui parlée des rives du Gange jusqu'à l'Islande, ait pu s'imposer de cette sorte ? L'hypothèse d'un peuple conquérant peuplant les steppes et ayant domestiqué le cheval, se mettant en mouvement au début de l'âge du bronze (vers 3.000 avant l'ère chrétienne) et se répandant à la fois vers l'Est et vers l'Ouest (hypothèse synthétisée par Gordon Childe en 1926) a longtemps prospéré. Davantage sous-entendue que développée comme telle d'ailleurs, faute de matière (les travaux portant sur la langue et les représentations ; Benvéniste, Dumézil…)
La couverture de l'ouvrage d'André Martinet, "Des steppes aux océans. L'Indo-européen et les "Indo-européens", republié en 1994, qui représente (si ma mémoire est bonne – en effet : illustration infra) un cheval au galop, exprime la persistance de cette idée…

[voir "Centauros de la Estepa", de Xaverio Ballester ou :
http://languagecontinuity.blogspot.com/2008/05/indo-european-cowboys.html]

Il existe une autre hypothèse, moins héroïque (et moins "romantique") sans doute, selon laquelle l'expansion des langues indo-européenne serait tout simplement liée à l'expansion des agriculteurs à partir de l'Anatolie : du "Croissant fertile" vers l'Est et vers l'Ouest.

Diffusion de l'agriculture en Europe
(Cavalli-Sforza, modifié)

[Deux hypothèses en concurrence : diffusion culturelle et diffusion démique.]
La révolution néolithique, l'invention de l'agriculture aurait soutenu une croissance démographique alimentée par le constat (banal) que l'agriculture permet de nourrir cinquante fois plus de personnes que la chasse et la cueillette. Ce mode de vie impose d'ailleurs aux chasseurs-cueilleurs un espacement des naissances réalisé par un sevrage tardif et des règles d'abstinence sexuelle. Il faut évidemment, dans cette hypothèse, reculer la date du début de l'expansion de l'I.-E. La radiation (comme on dit en anglais) des langues I.-E. remonterait à - 7000, soit en effet vraisemblablement à l'époque de la première migration des agriculteurs.

[L'hypothèse classique : des cavaliers, le peuple des Kourganes – tumulus où étaient inhumés les chefs – venus du nord de la mer Noire, auraient déferlé sur l'Europe avant le début de l'âge du Bronze, vers 3000 av. notre ère. En 1987, l'archéologue Colin Renfrew propose une hypothèse qui donne une explication rationnelle à la propagation des langues indo-européennes avec un foyer originel :
Il ne s'agit pas de nier que les invasions des cavaliers kourganes n'ont pas eu lieu (comme on bien eu lieu les invasions des Huns et autres "barbares"), mais on voit mal comment elles auraient été en mesure d'opérer si complètement une subversion linguistique des langues précédemment parlées...
Le proto-indo-européen témoigne d'emprunts, non pas aux langues ouraliennes avec lesquels les guerriers montés des kourganes vivant au nord de la mer Noir et de la mer Caspienne auraient dû être en contact, mais avec les langues proto-sémitiques (ex. p. 205).
De fait, la lente progression des agriculteurs peut expliquer l'expansion géographique de la langue qu'ils utilisent.]

Il se trouve qu'une confirmation de cette hypothèse est donnée par l'analyse du sang.
Je rappellerai que le premier exemple de polymorphisme génétique héréditaire et totalement invisible a consisté dans la découverte, au début du XXe siècle, des groupes sanguins. Cette compréhension est essentielle, on le sait, au succès des transfusions sanguines. Il existe trois formes principales du gène : A, B et O. On peut appartenir non pas à trois, mais à quatre types (ou groupes) différents : O, A, B, AB (ce qui constitue une petite complication due au fait que chacun d'entre nous reçoit un exemplaire de chaque gène du père, et un exemplaire de la mère ; ainsi, le type AB reçoit A d'un parent et B de l'autre).

En 1917, L. et H. Hirszfeld, deux immunologues polonais travaillant à Paris, examinèrent plusieurs groupes ethniques différents, des Anglais aux Vietnamiens, en passant par les Sénégalais et les Indiens d'Asie, qui avaient été mis "à leur disposition" parmi les soldats de troupe des empires coloniaux de France et d'Angleterre, et les prisonniers de la Première Guerre mondiale. Ils s'aperçurent que les proportions d'individus des quatre groupes (0, A, B, AB) étaient toujours différentes dans chaque population. Nous savons aujourd'hui que c'est la règle.
[Landsteiner]

Avec ce travail était née l'anthropologie génétique.

Un autre facteur bien connu est le facteur rhésus.
L'analyse génétique la plus simple permet de distinguer deux types : Rh+ et Rh-. Dans l'ensemble, les gens sont majoritairement ou exclusivement positifs. Les formes Rh négatives sont pratiquement toutes d'origine européenne.
C'est la distribution géographique du gène Rh qui a permis de conforter l'hypothèse du foyer "anatolien" de l'I.-E.
Il suffit de comparer les deux cartes (photocopie n° 7 et photocopie n° 8) pour constater que l'expansion de l'agriculture vers l'Europe de l'Ouest correspond aussi à un gradient du Rh -. Ce gradient tend vers un isolat bien connu, qui a d'abord été identifié comme tel par la langue. Le basque est une des rares langues parlées en Europe qui n'appartienne pas à la famille I.-E. Les basques sont probablement les descendants d'une population mésolithique qui occupait l'Europe avant l'expansion des agriculteurs.


Gradient de distribution du Rh-, d'Est en Ouest,
correspondant à l'hypothèse de la diffusion démique des agriculteurs
(Cavalli-Sforza, modifié)

La fréquence la plus élevée d'individus Rh- (25 % ou plus) se rencontre chez les Basques, ce qui suggère que le gène Rh- trouve son origine en Europe. Les fréquences les plus élevées de Rh+ sont généralement localisées dans l'ouest et dans le nord-est de l'Europe ; elles diminuent régulièrement plus on va vers les Balkans, comme si l'Europe avait été, à un certain moment entièrement Rh- (ou du moins très riche en individus Rh-) et qu'une population d'individus Rh+, entrés par les Balkans, s'étaient diffusés vers l'Ouest et le Nord en se mélangeant avec les Européens de vieille souche.

L'Ève africaine…

Pourquoi l'"Ève africaine" et non l'"Adam africain" ? Tout simplement parce la "remontée" dans le temps en cause a été permise par l'analyse de l'ADN mitochondrial. Chacune de nos cellules contient l'ADN du noyau et un autre ADN contenu, lui, dans ces corpuscules qui se trouvent dans la cellule et qui lui fournissent de l'énergie, dits "mitochondries" ("mitos" filaments, "khondros" cartilage). Cet ADN est composé d'environ 15600 nucléotides (alors que n'importe quel chomosome de l'ADN du noyau en comporte des dizaines ou des centaines de millions). Enfin, cet ADN est transmis uniquement par la mère. Parce que les mitochondries du père siègent dans le flagelle des spermatozoïdes qui, on a tous vu ça au moins à la télé, ne pénètre pas dans l'ovule. L'horloge moléculaire, c'est-à-dire cette échelle qu'on peut construire en observant la vitesse moyenne des mutations (substitution de nucléotides) permet, en comparant des segments d'ADN d'humains répartis sur le globe, de calculer leur distance par rapport au segment originel (lui-même construit à partir de la bifurcation qui définit l'homme moderne) et de proposer une origine comprise entre 300.000 et 150.000 ans… ÈVE, oui si l'on considère que toutes ses contemporaines n'ont pas laissé de descendance…

Récemment, un groupe de généticiens dirigé par feu Allan Wilson a effectué des recherches sur la phylogénie humaine à partir de l'ADN mitochondrial, qui se transmet en lignée strictement féminine et est donc plus facile à interpréter généalogiquement que l'ADN du noyau cellulaire. Ces chercheurs ont découvert, tout comme l'équipe de Cavalli-Sforza à partir du matériel génétique nucléaire, que le plus profond clivage parmi la population humaine est celui qui sépare les populations africaines subsahariennes de celles du reste du monde.

Pour résumer cette rencontre disciplinaire :

Puisqu'il n'existe pas de lien direct entre les gènes d'une personne et la langue qu'elle parle, comment expliquer alors la forte corrélation entre les familles de langues (définies par les linguistes) et les populations humaines (définies par les généticiens) ?
La réponse est simple : les familles de langues et les populations humaines biologiquement distinctes résultent conjointement de certains événements historiques (ou, plus souvent, préhistoriques).
Par exemple, lorsque des êtres humains, il y a quarante mille ans, occupèrent pour la première fois l'Australie, cette population initiale apporta avec elle une langue spécifique (le proto-australien) et un patrimoine génétique spécifique. Depuis cette époque, le proto-australien s'est différencié en plusieurs centaines de langues distinctes, et les patrimoines génétiques des populations parlant ces langues ont également divergé.
Cette corrélation entre langues et gènes reflète simplement un événement historique particulier - le peuplement initial de l'Australie.
De façon similaire, la corrélation entre les langues et les gènes dans les Amériques a été interprétée par Greenberg et ses collaborateurs comme le reflet de trois vagues migratoires distinctes. La migration initiale amena une population parlant le proto-amérinde. Les migrations ultérieures amenèrent ensuite en Amérique les ancêtres des familles na-dene et eskimo-aléoute, toutes deux considérablement plus homogènes que l'amérinde, tant par leurs gènes que par leurs langues.

Arrivés à ce point, la question est : est-il possible d'accéder, en remontant de langue en familles de langues, puis de familles de langues en super-familles à la "langue-mère" :

Existe-t-il des racines mondiales ?

Le nombre de familles évidentes est d'environ quatre cents.
Combien y a-t-il de proto-familles ?
D'après les travaux de Greenberg et des chercheurs russes, il en existerait une douzaine.
L'étape suivante sera maintenant de comparer entre elles toutes les familles de langues du monde, afin de voir si elles partagent certains éléments communs.

Familles de langues du monde.
khoisane (A), nilo-saharienne (B), nigéro-kordofanienne (C), afro-asiatique (D), kartvélienne (E), dravidienne (F), eurasiatique (G), dene-caucasienne (H), austrique (I), indo-pacifique (J), australienne (K) et amérinde (L).

Quelques linguistes ont évidemment tenté de reconstituer un certain nombre de mots "de l'origine"… (C'est typiquement le genre de recherche qui, dans les faits, ne sert à rien : qui parlerait couramment la langue-mère ne pourrait communiquer avec personne.) L'ouvrage de Ruhlen se termine par la proposition de 27 de ces termes…

TIK, " doigt, un " [ceci]
Pour l'anecdote et pour une vérification involontaire. Je me trouvais sur le terrain, il y a quelques années avec un collègue malgache. Je n'avais pas commencé à apprendre le malgache et je lui parlais justement de ce livre de Ruhlen qui venait de paraître.
– Tu sais, d'après ce linguiste il existerait des racines universelles. Par exemple TIK/TI est supposé signifier un (ou montrer) dans la plupart des langues connues. Au fait, comment dit-on "ceci" en malgache ?
– On dit... "ti"…

15. - MANO " homme"

et qq autres…

Maintenant, je viens d'y faire allusion : y a-t-il un intérêt à parler cette hypothétique langue des origines ? À quoi bon apprendre une langue universelle que tout le monde a parlé et que personne ne comprend ?

Il n'y en a aucun. (Même si un linguiste russe s'est essayé à un poème écrit en Nostratique…) Le seul intérêt est un intérêt scientifique… Mais l'intérêt scientifique, quand l'homme est à la fois sujet et objet, peut être goûté.

Je vais donc m'autoriser, pour conclure, et tenter de réconcilier, sans vraiment y croire, "glossologues"et "glossomanes", "fous du langage" et "arpenteurs de la langue", du délire d'un glossophile dont j'ai parlé en commençant.

"Vous devez savoir, écrit donc Jean-Pierre Brisset dans La science de Dieu, que les grenouilles n'ont pas de sexe apparent. La venue du sexe chez cet ancêtre fut la nouveauté à l'origine de la langue […] La première chose que remarqua l'ancêtre et qu'il ne connaissait pas, c'était un sexe en formation. Ai que ce ? exe, premier non du sexe fut la première question. On questionna ensuite : Ce exe, sais que c'est ? Ce exe est, ce excès, c'est le sexe. On voit que le sexe fut le premier excès." Jean-Pierre Brisset, La science de Dieu (1900) (voir : 12.9 De Bièvre à Brisset : du calembour de salon au calembour cosmique).

Je vais donc m'autoriser de cet excès, qui avec la curiosité scientifique caractérise notre espèce, pour remarquer que parmi les racines reconstruites par nos systématiciens, figure la racine PUTI qui signifie vulve et, bien entendu, par métonymie, putain…
N'est-il pas rassurant au fond de savoir que le plus vieux métier du monde, comme on dit sans y penser, est aussi le plus vieux mot du monde. Que Madame Putiphar, ce personnage biblique de la lascivité et de la tentation porte un teknonyme qui se lit sur sa figure et s'épèle dans son nom…


Joseph et la femme de Putiphar, 1649, Giovanni Francesco Barbieri,
National Gallery of Art, Washington, DC

N'est-il pas rassurant de savoir que, condamnés à vivre ensemble, nous appartenons, non seulement à la même famille génétique, mais aussi à la même famille linguistique.
Que la langue maternelle qui nous babélise – i. e. qui à la fois nous disperse et nous jette dans la confusion, selon le jeu de mots contenu dans le terme biblique – nous fait aussi parents.

Nous étions un avant Babel, nous le restons après.



Pieter Bruegel, La tour de Babel (1563)
Huile sur bois de chêne 114 x 155 cm
Vienne, Kunsthistorishes Museum Wien

Ce constat objectif, scientifique, ne vaut-il pas tous les délires du monde ?

Merci !

Notes et discussion...
(une présentation pédagogique dans :
Luca Cavalli-Sforza, Gènes, peuples, langues, 1996, Paris = GPL)

Mélanomie

"Lorsque les hommes se sont dispersés à la surface de la terre en partant de l'Afrique, une adaptation aux conditions écologiques et climatiques, très différentes du continent d'origine à l'exception de l'Australie et d'autres régions tropicales, s'est révélée nécessaire. Cette adaptation a été soit culturelle, soit biologique. Dans l'espace de temps qui s'est écoulé depuis et qui a été de trois ou quatre dizaines de milliers d'années tout au plus", des types génétiques appropriés aux conditions écologiques sont apparus. (GPL, p. 29)

Ces caractères adaptatifs sont partagés par l'ensemble d'une population donnée et la distinguent indiscutablement des populations adaptées à d'autres contraintes climatiques. Ces différences visibles fondent l'idée qu'il existerait des races pures "nécessairement" étrangères les unes aus autres. Le conseil : "il ne faut pas juger les hommes sur les apparences" doit s'appliquer ici. En réalité, je vais le rappeler, il s'agit de différences "de surface", "de carosserie" et non de différences fondamentales. L'interfécondité entre les différentes "races" montre que la séparation entre ces groupes humains qui nous paraissent physiquement si différents est, à l'échelle de l'histoire, récente.

La valeur des couleurs est contextuelle et leur signification symbolique et sociale.

En optique : le noir absorbe toutes les longueurs d'onde et se caractérise donc par son absence apparente de couleur, à l'inverse du blanc qui s'obtient en renvoyant toutes les longueurs d'onde qu'il absorbe à parts égales.
Le blanc est de ce point de vue la synthèse chromatique de toutes les longueurs d'onde visibles (couleurs).

- Mounoir en créole...

[Le blanc et le noir font ainsi partie d'outils purement classificatoires (à Ambila, chez les Ampanabaka où j'ai effectué plusieurs séjours, je fais ainsi partie, honoris causa, des Antelohony mainty, noirs) qui ne sont en rien physiquement distinct des Antelohony fotsy, blancs).]

- Bory de Saint-Vincent, auteur d’un Voyage dans les quatre principales îles des mers d’Afrique (1804) est un naturaliste qui visite la Réunion au début du XIXe siècle. Son guide est un certain Cochinard, “libre et chasseur de profession”. Se rendant au volcan, il s’arrête avec ce Cochinard à Saint-Joseph où il est l’hôte d’un nommé Kerautrai.
“En arrivant M. Kerautrai dit à sa femme qui se leva dès que nous entrâmes (celle-ci, précise l’auteur, était “grande, très noire”) ; tiens mon amie, voilà des blancs qui passent, fais les rafraîchir et donne à dîner. Aussitôt on nous porta de l’arack. M.Kerautrai fut très sensible à l’attention que nous eûmes de trinquer avec lui et de boire à sa santé. Il me tira après cela par la manche, me mena dehors comme s’il s’agissait d’un grand secret, et, en me montrant Cochinard il me demanda s’il était blanc s’il était libre ou s’il était noir ? Quoique Cochinard ne fut que libre et que sa couleur fut beaucoup plus que foncée, je répondis, sans hésiter, qu’il était blanc. Mets quatre assiettes cria Kerautrai à sa femme” (1804, pp. 310-1)

Les différences liées à la couleur de la peau, la forme du nez, des yeux et du corps répondent à de telles conditions. On a pu dire que chaque groupe ethnique était bâti en fonction de concepts relevant du
génie écologique (ingénierie écologique). La couleur noire de la peau, par exemple, protège ceux qui vivent près de l'Équateur des inflammations cutanées dues aux ultraviolets de la radiation solaire, qui peuvent provoquer des épithéliomes dangereux.

L'écran d'ozone est une puissante barrière mais elle laisse cependant passer les longueurs d'onde supérieures à 290 nanomètres (nm), qui pénètrent le corps humain. La peau déploie alors un système de défense, dont l'efficacité varie d'un individu à l'autre. Les composantes du rayonnement solaire sont distinguées par leur longueur d'onde. Plus celle-ci est et courte, plus les rayons sont puissants et donc, potentiellement dangereux pour notre organisme. Au cours de son développement, la vie a réussi à neutraliser les rayons gamma, les rayons X et les ultraviolets C (UVC) en constituant une couche d'ozone capable de les bloquer. Mais il existe bien d'autres rayonnements. Ainsi, au-delà des UVC, dont la longueur d'onde ne dépasse pas 290 nm, les UVB (290 à 320 nm), puis les UVA 1320 à 400 nm), qui ne sont qu'en partie filtrés par la couche d'ozone. Là se situe la zone à risque pour le corps humain, car nos structures moléculaires sont capables d'absorber ces rayons hautement énergétiques. La couche d'ozone n'est pas seule responsable de la filtration des rayons du soleil. Toute l'atmosphère (nuages, brume, pollution) y participe. Ces éléments sont de moins en moins présents à mesure que l'on monte en altitude, de sorte que la quantité d'ultraviolets non "filtrés" par l'atmosphère augmente de 4 % tous les 300 mètres. Par ailleurs, les UV sont d'autant plus violents que l'on est plus proche de l'équateur, zone où les rayons solaires atteignent la Terre à la verticale.

Privée des poils qui recouvraient le corps de nos ancêtres, la peau a développé un système de défense. Cependant les êtres humains sont plus ou moins bien armés pour résister aux agressions solaires. La peau se protège des rayons agressifs en secrétant une substance capable d'absorber les radiations UV : la mélanine. Elle est produite par les cellules appelées mélanocytes, situées à environ 0,1 millimètre sous la peau. Chaque mélanocyte fabrique en son sein des petits sacs, les mélanosomes, qui, en mûrissant, se chargent d'un pigment coloré, la mélanine. Ils sont alors transférés vers les kératinocytes, cellules constitutives de l'épiderme à 95 %. Au cours de leur migration vers la surface cutanée, les mélanosomes sont dissous, plus ou moins rapidement en fonction de leur taille. Il existe deux types de mélanines : les mélanines de couleur rouge (phaeomélanines) et les mélanines de couleur noire (eumélanines). Les premières ont un poids moléculaire plus faible que les secondes et sont plus facilement digérées dans les kératinocytes. Arrivées à la surface de la peau, les phaeomélanines ne sont plus que poussières, qui n'absorbent qu'une partie du spectre solaire. La peau paraît blanche à l'œil humain. À l'inverse, les eumélanines, qui persistent à la surface cutanée, absorbent toutes les composantes du spectre, ce qui revient à donner à la peau une couleur noire. En fait, nos cellules fabriquent pratiquement toujours les deux types de mélanines, qui se mélangent pour donner toutes les couleurs de peau existantes. Les eumélanines sont majoritaires chez les populations noires, les phaeomélanines chez les roux. Ce sont donc à la fois la quantité et la qualité des mélanines qui déterminent la couleur de la peau, ainsi que sa capacité d'absorption des radiations solaires. Sous l'action des UV, les phaeomélanines subissent une réaction chimique qui altère les constituants des cellules de la peau. En revanche, les eumélanines, qui ont la faculté d'absorber complètement les ultraviolets, neutralisent l'énergie dont ils sont porteurs, protégeant le matériel génétique des cellules de l'épiderme et du derme sous-jacent.

Le bronzage : une action de défense. Le bronzage est déclenché par les ultraviolets B (UVB) et, dans une moindre mesure, par les UVA. La pénétration des UVB dans l'épiderme entraîne progressivement une accélération de la fabrication de mélanosomes, substances chargées du pigment responsable de la coloration de la peau. Un phénomène spectaculaire se produit alors : les mélanosomes cessent de se disposer au hasard dans les cellules de l'épiderme (kératinocytes), pour se regrouper au-dessus du noyau de celles-ci. Ils forment ainsi une sorte d'ombrelle qui protège la partie la plus sensible du kératinocyte. Ce processus de défense est long à se mettre en route mais, une fois amorcé, il se prolonge durablement après les expositions au soleil.

"L'alimentation à base presque exclusive de céréales ne pemettrait pas aux Européens d'éviter le rachitisme, dû au manque de vitamine D dans ces graines. Mais les Blancs peuvent en former suffisamment à partir des précurseurs contenus dans les céréales, puisque leur peau, pauvre en pigments mélaniques, permet aux ultraviolets de pénétrer en dessous et de transformer ces précurseurs en vitamine D." (GPL, p. 29-30)

La principale source de vitamine D est le soleil.  En effet, la vitamine D peut se synthétiser  par les stérols de la peau (la molécule 7-déshydrocholestérol ), lorsqu’ils ont un contact avec les rayons ultra-violets du soleil. Liposoluble, cette vitamine a comme principale fonction la fixation du calcium sur les os. La vitamine D aide l’absorption du calcium et du phosphore dans l’intestin grêle et à leur réabsorption au niveau des reins. La vitamine D entretien la structure osseuse et dentaire, joue un grand rôle dans la croissance et elle est essentielle pour maintenir un équilibre phosphocalcique dans l’organisme. Les carences en vitamine D causent : déminéralisation, troubles dans la formation du squelette et des dents, épaississement des articulations, anémie, tuberculose ; fatigue et ventre volumineux, rachitisme et retards mentaux chez l'enfant ; ostéomalacie chez l'adulte, retards de croissance et fractures spontanées.

Les enfants à peau pigmentée ont davantage de problème de rachitisme car ce pigment fait écran au passage des rayons ultra-violets et donc à la transformation du 7-déshydrocholestérol en vitamine D.

Taille et stature

La forme et la dimension du corps sont adaptées autant à la températuee qu'à l'humidité ; dans les climats chauds et humides, comme en forêt tropicale, il est plus expédient d'avoir une petite taille, la surface augmentant proportionnellement au volume. C'est à la surface que se produit l'évaporation de la sueur qui permet au corps de se refroidir. Le fait d'avoir une petite taille permet d'avoir besoin de produire moins d'énergie et donc moins de chaleur à l'intérieur du corps au cours des déplacements. De cette façon, on parvient à diminuer le risque de surchauffe qui est à l'origine du coup de chaleur. Les populations de la forêt tropicale, les Pygmées par exemple, sont de petite taille.

Les peuples qui habitent la forêt tropicale, où le climat est très humide, sont généralement petits : c’est le cas dans le sud de l’Inde comme en Indonésie, aux Philippines et en Nouvelle-Guinée, pour les Mayas d’Amérique centrale comme pour les habitants des forêts tropicales brésiliennes.

La forêt équatoriale a un climat particulier. Il n’y fait pas très chaud, mais il y règne presque toujours une humidité de 100 %.

La sueur aide à rafraîchir parce qu’en s’évaporant elle produit du froid. (C’est le principe même du réfrigérateur : où un fluide spécial, en s’évaporant dans un récipient fermé, absorbe la chaleur, la retirant à l’espace interne du réfrigérateur, avant d’être ramené ensuite à l’état liquide à l’extérieur puis de nouveau soumis à évaporation, dans un cycle continu.)

Avec une humidité de 100 %, la transpiration, qui est notre mécanisme normal de défense contre la chaleur excessive, n’est pas très efficace, ou même ne l’est pas du tout : si la sueur ne s’évapore pas elle demeure à l’état de liquide, elle ne peut nous rafraîchir.

Les habitants naturels des forêts tropicales se protègent grâce a leur petite taille, et cela de deux manières. Le premier mécanisme de protection découle du fait que lorsqu’un corps est de petite taille, la surface de ce corps, rapportée à son volume, est plus grande. (C’est une réalité mathématique : si le cube A a un centimètre de côté et que le côté du cube B mesure le double, la surface de A sera le quart de celle de B, mais son volume sera huit fois plus petit.)

La chaleur est produite dans la masse du corps (dans le foie et dans les muscles) et elle s’évacue par la surface. Si celle-ci est comparativement plus grande, la chaleur s’évacue plus facilement et l’action de refroidissement est plus efficace. Dans un milieu chaud et humide, il convient donc d’être petit.

(Cf. un roman de Luis Sepulveda : un blanc installé dans une petite ville à la limite de la forêt amazonienne : sa principale activité consiste à transpirer et à alimenter cette transpiration par la bière qu'il engloutit...
"Le maire, unique fonctionnaire [...] était un personnage obèse qui transpirait continuellement. [...] Les habitants disaient qu'il avait commencé à transpirer à la minute où il avait posé le pied sur la terre ferme en débarquant de Sucre et que, depuis, il n'avait cessé de s'éponger et de tordre ses mouchoirs, ce qui lui avait valu le surnom de Limace. [...] À part la transpiration, sa grande occupation consistait à gérer son stock de bière. Assis dans son bureau, il vidait les bouteilles à petits coups, lentement, car il savait bien que, le stock épuisé, la réalité se ferait plus désespérante encore. [...] Son passage provoquait des regards de mépris et sa transpiration entretenait la haine." Le vieux qui lisait des romans d'amour, Métailié, 1992 : 23-24)

Lorsqu’il se déplace, l’Indien fait moins d’effort qu’un individu plus grand que lui, parce que le poids qu’il a à déplacer est moindre. (Les poneys sont plus efficaces que les grands chevaux en termes de production d’énergie, relativement à la quantité de nourriture qu’ils consomment.)

Phénotypie (caractères visibles)

Les caractères responsables de l'adaptation climatique sont en général très homogènes, c'est-à-dire qu'il n'y a que très peu de variation individuelle dans un même groupe, soumis au même climat; On ne s'attend donc à ce qu'un caractère d'adaptation climatique soit uniforme, mais différent de ce qu'on trouve dans des régions climatiques différentes.

Cette adaptation est le fait d'une sélection naturelle très forte.

Les caractères d'adaptation climatique sont d'abord des caractères de la surface du corps. Celle-ci est l'interface entre l'intérieur et l'extérieur du corps, et revêt donc une grande importance dans la régulation du passage de la chaleur de l'extérieur à l'intérieur, et vice-versa, et pour l'adaptation climatique.

Nos jugements sont conditionnés par les caractères de surface : les différences visibles sont (hélas !) immédiatement significatives : elles répondent à la fois à notre nature de mammifères classificateurs et à notre besoin d'identification (et aussi au fait que nous devons juger de manière réflexe, sans réfléchir, sur les apparences – c'est un dispositif mécanique d'adaptation au milieu extérieur). Cas de figure extrême : quand les différences phénotypiques reçoivent une signification juridique. C'est le système des castes (varna : couleur – les couleurs pouvant être symboliques) ou la "ligne de couleur" dans les colonies européennes (vide supra : 20.2 Phénotypes et stratification sociale : naturalisation du droit et libre-reconnaissance).

Une variation invisible : les polymorphismes génétiques

Le premier exemple de variation parfaitement héréditaire et totalement invisible identifié a été le système de groupes sanguins ABO. Découvert au début du siècle, il a été l'objet d'innombrables recherches, puisqu'il s'est révélé fondamental pour le succès des transfusions sanguines. Il existe trois formes principales du gène : A, B et O. Ces formes sont strictement héréditaires. Les individus peuvent être non pas de trois, mais de quatre types (ou groupes) différents : O, A, B, AB, ce qui constitue une petite complication due au fait que chacun d'entre nous reçoit un exemplaire de chaque gène du père, et un exemplaire de la mère; ainsi, le type AB reçoit A d'un parent et B de l'autre.

En 1917, L. et H. Hirszfeld, deux immunologues polonais travaillant à Paris, examinèrent plusieurs groupes ethniques différents, des Anglais aux Vietnamiens, en passant par les Sénégalais et les Indiens d'Asie, qui avaient été mis à leur disposition parmi les soldats des troupes des empires coloniaux de France et d'Angleterre, et les prisonniers de la Première Guerre mondiale. Ils s'aperçurent que les proportions d'individus des quatre groupes (O, A, B, AB) étaient toujours différentes dans chaque population. Nous savons aujourd'hui que c'est la règle.
Avec ce travail était née l'anthropologie génétique.

La première hypothèse sur l'origine historique d'un peuple et d'un gène a été faite pour le gène Rh, peu après 1940. L'analyse génétique la plus simple permet de distinguer deux types : Rh+ et Rh-. Dans l'ensemble, les gens sont majoritairement ou exclusivement positifs. Les formes Rh négatives sont pratiquement toutes d'origine européenne. La fréquence la plus élevée d'individus Rh- (25 % ou plus) se rencontre chez les Basques, ce qui suggère que le gène Rh- trouve son origine en Europe. Les fréquences les plus élevées de Rh+ sont généralement localisées dans l'ouest et dans le nord-est de l'Europe ; elles diminuent régulièrement plus on va vers les Balkans, comme si l'Europe avait été, à un certain moment entièrement Rh- (ou du moins très riche en individus Rh-) et qu'une foule d'individus Rh+, entrés par les Balkans, s'étaient diffusés vers l'Ouest et le Nord en se mélangeant avec les Européens de vieille souche…

Distances génétiques
L'isolement par la distance

La disparition de groupes non-O en Amérique est-elle due à la dérive (homogénéisation) ? Nous ne le savons pas de façon certaine, mais une autre hypothèse doit être considérée : il se peut que la sélection naturelle en ait été responsable. Les individus de groupes différents ont souvent une résistance différente à certaines maladies. Pour le système ABO, cela a été vérifié en particulier pour maintes maladies infectieuses. Or il semble que la syphilis se soit développée en Europe après le retour d'Amérique de Christophe Colomb. Quelques données font penser que, même aujourd'hui, les individus de groupe O sont plus résistants que les autres à cette maladie. Si ces données étaient confirmées, il s'agirait d'un phénomène de sélection naturelle, la syphilis ayant été responsable de la disparition des gènes A et B en Amérique.

Mille générations représentent à peu près trente mille ans chez l'homme.

Si la sélection naturelle est très forte, le processus de substitution d'un gène peut demander seulement quelques milliers d'années, comme cela est arrivé en Europe et en Afrique où l'on note dans certaines régions une nette propension a l'utilisation du sucre du lait, le lactose, chez les adultes. Les enfants utilisent bien le lactose du lait, mais ils perdent cette capacité vers trois ou quatre ans, lorsqu'ils cessent ou devraient cesser de se nourrir du lait maternel. Auprès des populations ayant appris à élever les brebis, les chèvres, les vaches et autres animaux, y compris le chameau, et qui continuent à se nourrir de lait frais après le sevrage, il y a eu une sélection en faveur du type génétique qui permet de conserver à l'âge adulte la capacité d'utiliser le lactose. Ce processus a pris près de dix mille ans; il a été presque complet, c'est-à-dire que presque 100 % de la population possède ce type génétique nouveau.

Lactase et sélection

Réaction au lait due à un déficit, congénital ou acquis, d'une enzyme, la lactase, spécifique de la muqueuse (couche de cellules recouvrant l'intérieur des organes creux) de l'intestin.

Cette enzyme est nécessaire à l'hydrolyse (décomposition) du lactose (qui est un glucide = sucre) en deux autres glucides, le glucose et le galactose, qui sont les principaux glucides du lait. La lactase fait partie de la bordure en brosse des entérocytes (cellules composant la paroi de l'intestin). Selon les ethnies, l’activité de décomposition du lactose par le nourrisson est variable. Le déficit en cette enzyme semble génétiquement programmé et varie de 3 % dans les pays du Nord à 75 % dans les pays du Sud comme l'Italie et les régions méditerranéennes. Le bol lacté (lait et aliments contenant du lactose) arrive dans l'intestin grêle puis dans le colon sans avoir été digéré. À ce niveau, le lactose (qui n’a donc pas été décomposé en glucose et en galactose) va stimuler le péristaltisme (les contractions du côlon) et favoriser la fermentation des bactéries du côlon à l'origine d'une production d'acide organique diminuant le pH (augmentant l'acidité) des selles. Les selles présentent une odeur aigrelette et sont irritantes pour le siège. D'autre part, la fermentation des bactéries anaérobies (ne nécessitant pas d'oxygène pour survivre et se multiplier) est à l'origine de dégagement par les poumons (dans l'air expiré) d'une certaine quantité d'hydrogène. Ce phénomène est à l'origine du test à l'hydrogène expiré.

Source : Nature Genetics, 10.12.2006 (résumé) :
La production de la lactase, l'enzyme permettant de digérer le lactose, décroît avec l'âge parce que la nécessité de digérer le lactose disparaissait en principe à l'âge adulte. Pourquoi alors certaines personnes ou groupes de populations n'ont-ils aucun problème de digérer le lactose à l'âge adulte? La production de la lactase a commencé à persister jusqu'à l'âge adulte dans les populations d'éleveurs de bétail qui consommaient du lait. En 2002, des chercheurs ont identifié une mutation génétique associée à la persistance de la production de cette enzyme, répandue surtout en Europe du Nord (cf. News du 2/12/2004). Les généticiens se sont alors demandés si une telle mutation a pu se développer également dans les populations pastorales d'autres régions géographiques. Une équipe de chercheurs sous la direction de la généticienne Sarah Tishkoff de l'Université de Maryland a fait des recherches parmi 43 groupes ethniques de l'Afrique de l'Est et a découvert trois mutations génétiques maintenant la production de la lactase à l'âge adulte et permettant donc de tolérer le lactose. La capacité de digérer le lait à l'âge adulte représentant un avantage indéniable (survie en cas de sécheresse etc.), elle constituait donc un facteur important de sélection naturelle. Face à cette forte pression de sélection, l'organisme humain s'est adapté. Les mutations identifiées (comme celle trouvée en Europe) ne se situent pas au niveau du gène de la lactase lui-même, mais à proximité de l'ADN contrôlant l'activation du gène. Par contre, les trois mutations découvertes en Afrique de l'Est sont indépendantes l'une de l'autre et également différentes de la mutation européenne. Ces résultats confirment l'importance que revêt la consommation de lait à l'âge adulte dans l'évolution humaine.

Problématique voisine avec le récepteur CCR5 qui confèrerait une protection contre le virus du SIDA héritée d'une mutation qui aurait permis à ses porteurs de résister aux épidémies de peste hémorragique au Moyen Âge et aux virus qui, comme VIH utilisent CCR5 comme récepteur ou co-récepteur...

L'adaptation à l'altitude

Science 2 July 2010 : Vol. 329 no. 5987 pp. 75-78
ABSTRACT
Residents of the Tibetan Plateau show heritable adaptations to extreme altitude. We sequenced 50 exomes of ethnic Tibetans, encompassing coding sequences of 92% of human genes, with an average coverage of 18? per individual. Genes showing population-specific allele frequency changes, which represent strong candidates for altitude adaptation, were identified. The strongest signal of natural selection came from endothelial Per-Arnt-Sim (PAS) domain protein 1 (EPAS1), a transcription factor involved in response to hypoxia. One single-nucleotide polymorphism (SNP) at EPAS1 shows a 78% frequency difference between Tibetan and Han samples, representing the fastest allele frequency change observed at any human gene to date. This SNP’s association with erythrocyte abundance supports the role of EPAS1 in adaptation to hypoxia. Thus, a population genomic survey has revealed a functionally important locus in genetic adaptation to high altitude.

Les Tibétains se sont adaptés à la vie en altitude en moins de 3000 ans, selon une étude parue dans la revue Science. Ils ont rapidement évolué pour vivre avec un bas niveau d'oxygène.
Ce serait le changement génétique le plus rapide jamais observé chez l'humain, affirme le biologiste Rasmus Nielsen de l'Université de Californie à Berkeley, qui a mené les travaux avec une équipe chinoise et américaine.
La comparaison du génome de 50 Tibétains et de 40 Chinois de l'ethnie Han, le groupe le plus présent en Chine, montre que les Tibétains ont commencé à diverger génétiquement des Chinois il y a près de trois millénaires.
Ils ont alors acquis une capacité unique de vivre au-dessus de 4000 mètres, où les niveaux d'oxygène sont bas. Le plateau tibétain s'élève en moyenne à plus de 4000 mètres.
Les scientifiques ont trouvé 30 gènes comportant des mutations qui sont plus prévalentes chez les Tibétains. Près de la moitié de ces gènes sont liés à la façon dont le corps utilise l'oxygène.
Une mutation en particulier est présente chez 90 % des Tibétains, alors que seulement 1 Chinois sur 10 en est porteur. Elle se situe sur le génome à proximité du gène EPAS1, aussi appelé « gène du superathlète ».
Ce gène, découvert il y a quelques années, est baptisé ainsi car plusieurs de ses variations sont liées à une amélioration des performances athlétiques, explique Rasmus Nielsen. Il code pour une protéine qui détecte le niveau d'oxygène.
Quand les personnes vivant à des altitudes basses grimpent à plus de 4000 mètres, elles se fatiguent vite et souffrent de maux de tête. Le manque d'oxygène dans le cerveau peut aussi mener à une crise cardiaque ou à une inflammation du cerveau.
La recherche permettrait aussi de mieux comprendre comment certaines maladies, comme la schizophrénie et l'épilepsie, peuvent découler d'un manque d'oxygène du foetus pendant la grossesse.
Des chercheurs américains et chinois ont identifié plus tôt cette année des gènes favorisant le maintien de l'oxygène dans les cellules.

Sequencing of 50 Human Exomes Reveals Adaptation to High Altitude (en anglais) (pour les auteurs).

Langues et gènes (résumé)

Une "extraordinaire" liaison statistique entre la diversification génétique des populations humaines et celle des langues qu'elles parlent.
Une telle coïncidence ne peut s'expliquer que par une histoire de divergences commune aux gènes et aux langues.
Du côté des gènes, il n'y a aucun doute sur l'origine commune des humains actuels à partir d'une population " mère " de la préhistoire. (6)
La " langue mère " de Merritt Ruhlen apparaît donc comme une hypothèse très cohérente avec ces faits. (préface)

Commentaire
Le deuxième grand groupe de familles de langues identifié est connu sous le nom de dene-caucasien. Il regroupe le basque, le caucasien, le burushaski, le sino-tibétain, le iénisséen et la famille américaine na-dene. (85)

Pour de nombreux spécialistes du XIXe, la famille indo-européenne constituait la forme la plus évoluée du langage humain, et ils se représentaient les langues du reste du monde comme des stades plus primitifs du développement du langage. Certains chercheurs ont même alors suggéré que le babil plein de clicks des langues khoisanes pourrait représenter un niveau intermédiaire entre d'une part les aptitudes langagières rudimentaires des chimpanzés et autres primates, et d'autre part les langues européennes pleinement évoluées.

Cet arbre génétique présente une autre divergence avec les données linguistiques : ni l'eurasiatique ni le nostratique n'y constituent une unité distincte. Au contraire, les branches asiatiques de l'eurasiatique semblent génétiquement plus proches des deux familles de langues américaines (le na-dene et l'amérinde) qu'aucune d'entre elles ne l'est de la branche européenne de l'eurasiatique (c'est-à-dire l'indo-européen). Et elles ne sont pas très proches non plus des extensions de l'eurasiatique postulées par le nostratique (le dravidien et l'afro-asiatique); en revanche, étant donné que des peuples parlant des langues indo-européennes ont été en contact permanent avec des peuples de langues aussi bien dravidiennes qu'afro-asiatiques, on peut penser que l'association privilégiée de l'indo-européen à ces deux familles reflète un courant d'échanges génétiques continu sur une longue durée. Linguistiquement, l'indo-européen est plus proche des membres du nœud d'Asie du Nord de la figure 11 (ouralien, altaïque, tchuutch-kamtchkien et eskimo-aléoute).

Ensuite, la langue basque, membre du dene-caucasien, est bien sûr totalement distincte des autres langues d'Europe, et Cavalli-Sforza et al. (1994) ont montré que les Basques présentent des particularités génétiques frappantes par rapport aux autres populations européennes, par exemple une fréquence élevée des gènes codant pour le caractère rhésus négatif. Mais, dans une perspective mondiale, les Basques sont si étroitement associés aux autres populations européennes sur le plan génétique qu'ils n'apparaissent pas comme une entité distincte.





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