Accueil
Droit
Madagascar
Copyleft : Bernard CHAMPION

présentation

3
Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloniale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après : 2
2- Barreaux (en construction)
architecture créole
3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)
4
- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)
5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)
6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)
7- Le grand Pan est-il mort ? :
hindouisme réunionnais, panthéisme, polythéisme et christianisme
8 - "La 'foi du souvenir' :
un modèle de la recherche identitaire en milieu créole ?
9 - Les Compagnies des Indes et l'île de La Réunion


anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


Vingt ans après

2° partie

Communication au colloque "Vingt ans d'anthropologie à la Réunion" (11-12 mai 1995, Saint-Denis de la Réunion).
Le texte proposé est un développement de la communication effectivement prononcée.


Plan du chapitre :

1° partie

1° - Le proche et le lointain
2° -
L’ethnologie réunionnaise manque de bras
- Le regard d’un non spécialiste
4° - Le sucre

partie

- La réparation
- L’économie de la départementalisation et l’économie de l’identité
- La Réunion “pied de riz”
8° - “La Réunion qui gagne”
9° - Une approche réunionnaise de l’ethnicité
10° - Un cas d’école : le développement de l’université
11° - L’“homme réunionnais”
12° - La réparation orthographique
13° - Les prémisses de la départementalisation
14° - Une situation de majorité politique et de dépendance économique

(Suite)

5° - La réparation

La vie politique et sociale de la Réunion d’aujourd’hui est d’évidence marquée par cette histoire du sucre : paysage agricole et paysage humain, ceinture sucrière et paysans des Hauts, concentration des terres et paupérisation des “Petits Blancs”, esclavage et engagisme. Aucune activité économique n’ayant à ce jour remplacé la plantation, qui aurait réuni les parts contraires de cet héritage, cette machine a broyer continue à vivre dans les consciences. La départementalisation, dont c’était pourtant un objet, n’a nullement effacé cette histoire. Rattrapage et réparation, au lieu d’égaliser les chances en réalisant l’égalité sociale, ont légitimé et légalisé ce couple du ressentiment et de la mauvaise conscience que la Réunion d’aujourd’hui forme avec la métropole. Cette idéologie de la réparation a pour propre d’engendrer une insatisfaction par définition jamais comblée puisqu’elle se nourrit des preuves mêmes de cette réparation. Ce n’est pas seulement dire que le dommage ne sera jamais réparé – puisqu’il est accompli et par là même irrémissible –, c’est aussi constater que la réparation enchaîne les partenaires, engendre la dépendance, et perpétue le crime. Aujourd’hui que les prestations sociales sont identiques à la Réunion et en métropole et que l’“égalité” est atteinte, vient de naître, juste de retour des “assises de l’égalité” tenues à Paris, un mouvement dénommé : “Égalité plus”.

Cette valeur de réparation détermine l’action de ceux qui parlent au nom des exclus et qui, dans le mouvement général de décolonisation qui caractérisait l’époque, militaient pour l’autonomie. La section locale du P.C.F. est devenue Parti Communiste Réunionnais pour préparer l’indépendance. Calcul et culpabilité engagent alors le pouvoir dans une politique d’équipement des DOM qui vise à combler le retard avec la métropole et à “faire entrer la Réunion dans le XXe siècle”. La revendication identitaire, qui voulait nationaliser le sucre, réclamant l’autonomie avec une aide annuelle de l’Etat de huit milliards de francs, indexée sur l’inflation, “en compensation de trois siècles d’esclavage”, se convertit alors à la départementalisation et se pourvoit sur ce dédommagement. En réalité, le tournant politique est pris, alors que l’esprit du temps paraît pourtant imposer l’indépendance, quand il devient patent que la “nationalisation” du sucre engendrera régression sociale et régression économique. Le sucre n’étant concurrentiel que dans les conditions de concentration des terres et d’exploitation des hommes éprouvées, les indépendantistes eussent dû, comme Toussaint-Louverture en son temps (qui instituait dans sa Constitution de 1801 – “triste instrument législatif” écrira un Victor Schoelcher désabusé de son héros –, un servage encadré de mesures policières, préfiguration, peut-être, des modernes kolkhozes), restaurer la plantation. L’année 1975 voit d’ailleurs à la fois l’élection de Giscard d’Estaing, réputé partisan de l’autonomie des DOM, à la présidence de la République et une nouvelle crise de l’économie sucrière.

6° - L’économie de la départementalisation et l’économie de l’identité

En réalité, la départementalisation, à partir des années Debré, avec l’équipement routier, urbain, sanitaire, administratif et scolaire de l’île a été la seule activité économique – pour parler bref –, à prendre le relais de la société de plantation, égalisant les représentations et les valeurs mais perpétuant les rôles, pour l’essentiel. Le choc culturel a été à la mesure de l’abîme existant entre la colonie et sa métropole et de la ruine où se trouvait la Réunion en 1945 où, pour prendre un exemple qui dispense d’autres chiffres, le taux de mortalité infantile était de 145 pour mille. Il faut avoir vu une veste telle que pouvait en porter un membre de la classe moyenne à la fin de la guerre pour comprendre l’isolement et la détresse de l’île à cette époque, et savoir qu’aujourd’hui le chiffre d’affaires engendré par l’habillement est de un milliard sept cents millions de francs pour mesurer l’écart.

L’équation de la départementalisation était contenue dans cette déclaration de Léon de Lepervanche qui en réclamait le légitime bénéfice devant l’Assemblée nationale : “Depuis 1935, la formule ‘La Réunion département français’ inscrite sur les banderoles lors des manifestations ouvrières clamait la confiance de nos compatriotes en cette démocratie française à l’écart de laquelle ils étaient tenus. (...) Nous tenons à dire que nous ne connaissons pas les profondes différences qui existeraient entre nos populations et celles de la métropole. Il n’y a en effet chez nous aucun problème d’ordre linguistique, culturel et national.” Ce qui fonde la départementalisation, c’est évidemment l’appartenance sans différence à la communauté nationale. Cela signifie que la langue créole, n’est pas une langue à part, mais un héritage original du français, que la culture créole est marquée de façon indélébile par le Code civil et que l’identité réunionnaise est impensable hors cette appartenance. Le statut départemental se justifie, en ce sens, par l’histoire propre des “quatre vieilles”, colonies de peuplement façonnées par la société de plantation. Françaises jusque dans les dernières conséquences de cette économie aujourd’hui disparue. La spécificité réunionnaise n’aurait donc en propre, selon cette logique – avec ses “droits spéciaux” que le Code lui reconnaît –, que les traits particuliers de cette organisation des hommes et non cette particularité de langue, de culture et d’identité qui fait les nations.

La société réunionnaise, à la profondeur historique faible et à la pluri-ethnicité marquée est une réunion d’immigrés, forcés ou volontaires, assemblés et organisés pour les besoins de la plantation. Le devenir de ces éléments, une fois le pouvoir d’organisation et de coercition de cette économie épuisé et une fois rendus à leur identité, est bien entendu fonction de leur place dans le procès de production et, vraisemblablement aussi, de la capacité d’adaptation qu’ils ont pu sauver de cette entreprise qui a brisé ou marginalisé les plus faibles. En 1840, la population blanche était composée pour deux tiers d’indigents. Ceux-là, qui sont retournés aux franges de la civilisation peupler les Hauts, des Cadet, des Dieudonné et autres fils de famille désargentés grattant la terre avec leur particule (et qu’on voit quelquefois réapparaître aujourd’hui à la rubrique des faits divers pour un coup de sabre à canne donné sous l’empire de l’alcool à un voisin de misère), partagent avec les descendants des esclaves l’image la plus dévalorisée. Bien que le métissage soit ancien et, pour ainsi dire à la fois originel et consubstantiel à la Réunion, bien que la plupart des Réunionnais soient “mélangés”, on constate dans la vie quotidienne une utilisation, et donc une fonctionnalité, de jugements distinctifs référés au phénotype et à une “ethnicité” plus qu’incertaine puisque déjà brouillée aussi bien dans les traits que dans les généalogies. Paradoxalement, ces vestiges physiques d’appartenance font l’objet d’un investissement sémantique et psychologique qui est supposé révéler les identités profondes. Cette carte psycho-cognitive de l’altérité et de la différenciation sociale – l’ensemble des préjugements, des a priori, des stéréotypes –, vise bien entendu, quand cela est possible, la substantialisation, la reproduction ou la sauvegarde de réseaux d’affinité à finalité économique (à tout le moins, une identification sentimentale à telle ou telle “communauté”). Sous la loi de l’indifférence raciale qu’est la loi républicaine, la seule ségrégation pertinente est de nature économique, on le sait. Tous les hommes sont supposés égaux, sinon devant la richesse – il s’en faut – du moins devant les moyens de l’acquérir. Mais nul n’ignore que dans l’espace social ouvert par cette indifférence formelle jouent des cultures, implicites ou parallèles mais déterminantes, qui portent non seulement sur la transmission des biens mais sur les techniques d’acquisition et de conservation de ces biens. La culture de l’identité, précisément, la religion, le système matrimonial (“le mariage est la moitié de la religion”, dit un livre sacré, la fabrication communautaire de l’identité étant l’autre moitié, on peut le supposer), l’éducation des valeurs y travaillent. Dans une société créole, la condition nécessaire et suffisante pour être reconnu comme “Chinois”, par exemple, n’est pas d’avoir quatre quartiers en Chine, mais de se reconnaître et d’être reconnu comme tel. Ce qui suppose l’activité de critères minimaux (et non optimaux), l’important pour un “Chinois créole” étant aujourd’hui, me semble-t-il, si l’aspiration de ces catégorisations où le religieux et le social priment l’ethnique est bien de naturaliser des situations existantes ou d’anticiper une différenciation à qui il ne manque qu’un statut, d’être “quelque chose” de Chinois avant d’être créole - ce qui le prédispose d’ailleurs à “faire chinois” vis-à-vis de tous les autres créoles. Cette revendication n’a qu’un sens privé dans des conditions de simple survie et ne devient véritablement opératoire que lorsqu’il est question de partage ou de transmission. Dans la nuit de la servitude, tous les hommes sont gris. Ce que vérifie une thèse en cours portant sur trois siècles de mariage à Saint-Leu, thèse qui fait apparaître la non pertinence des clivages ethniques dans les mariages sans contrat de mariage. C’est contre ceux-là qui n’ont pu tirer du jeu social les éléments positifs de leur différence (qui n’ont pu “positiver leur différence”, pour causer jargon) – que leur différence paraît assigner, à l’inverse, aux rôles dévalués –, que les stéréotypes sont le plus stigmatisant et qu’opère la différenciation en vertu de ce principe universel qui veut que ceux qui sont différents soient déjà suspects sinon toujours mauvais et que ce qui s’oppose à moi est nécessairement différent (ce qui apparaît immédiatement dans la satisfaction intellectuelle et morale qu’il y a à constater que le désaccord que je peux avoir avec mon voisin était déjà visible et lisible dans son appartenance : “Espèce de....”). La pluri-ethnicité paraît à cet égard offrir un secours supplémentaire aux voies de la pseudo-spéciation et de la compétition sociale.


Extrait de "Types de la Réunion"
(Don de P. Cuinier à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)

Le destin des différentes communautés réunionnaises – quand elles se revendiquent comme telles –, est, en effet, contrasté et leur situation relative d’aujourd’hui dépend de la manière dont elles ont pu s’insérer dans le processus économique de la départementalisation. C’est dire que l’identité créole – selon le sens que cette expression prend aujourd’hui – pourrait bien être cette cotte qui va à tous, puisqu’elle consacre la part d’histoire commune, mais qui ne sied véritablement qu’à ceux qui n’ont pas les moyens économiques d’une autre identité. C’est de part et d’autre du comptoir de cette économie de comptoir que se définit la réalité sociale de l’île et que réside la véritable fracture. Il ne s’agit plus d’une minorité qui vivait de l’extraction du travail de la majorité dont elle organisait l’emploi, mais davantage – et bien que la blessure de cette dernière image soit encore vive –, d’une minorité qui vit indirectement du revenu du reste de la population : des salaires de la fonction publique (près d’un emploi sur deux), de l’investissement national dans le département et des transferts sociaux. Il n’y a pas, au sens strict, de communautés à la Réunion, mais tous les Réunionnais ont l’air de savoir qui fait quoi. De toute éternité. Ces sociétés anonymes, “ethniquement” identifiées, nées du sucre, du textile ou de la boutique sont supposées entretenir un paternalisme de clientèle et une endogamie économique qui leur permet de vivre à part de la société globale. Bien que l’économie sociale autorise une participation relative de la plupart à cet équivoque banquet de la consommation (pour ne pas citer Malthus) dont ils sont les principaux auxiliaires, ces groupes sont explicitement visés comme tels - pendant les émeutes du Chaudron par exemple – et stigmatisés de manière récurrente dans les stéréotypes et les jugements, avec une violence verbale qui défie parfois la citation.

7° - La Réunion “pied de riz”

Un informateur, Réunionnais qui n’était pas rentré au pays depuis une dizaine d’années, s’étonnait en ces termes de la formidable transformation de l’île : “Il doit y avoir une mine d’or quelque part à la Réunion !” Un filon de cette mine, c’est vraisemblablement le salaire indexé des fonctionnaires, aligné à ce titre sur celui des expatriés (il s’agissait à l’origine d’une “prime coloniale”) qui explique qu’à la Réunion, un emploi dans la fonction publique coûte à l’Etat 50 % plus cher qu’en métropole et qu’une cantinière réunionnaise (figure emblématique de la vie politique locale) peut gagner davantage qu’une institutrice parisienne. C’est le “standing de 40 000 privilégiés” dont parlait le préfet Perreau-Pradier en 1960. S’il n’y a pas de “communalisme” à la Réunion (expression par laquelle on désigne, à Maurice notamment, l’exclusivisme ethnico-religieux) s’il n’y pas, non plus, de “malaise créole” (expression par laquelle on désigne à Maurice l’exclusion économique des descendants d’esclaves), bien que les milieux défavorisés soient majoritairement de cette origine, c’est que le matérialisme républicain fournit à la fois le mode d’emploi consumériste, le consommateur et les biens de consommation – et engendre une apparence de sécurité parfaitement exprimée par cette “une” du Journal de l’Ile : “Grève d’Air France : la Réunion va manquer de produits frais”. Le calendrier liturgique réunionnais est rythmé par tous les anniversaires des ouvertures de supermarchés et autres distributeurs qui investissent chaque année 60 millions de francs dans la seule publicité qui est distribuée dans les boîtes aux lettres. Pour en rester au plus voyant, le parc automobile qui frappe par son importance, son luxe et sa nouveauté : en 1995, la proportion de véhicules de moins de cinq ans était de 51,3 %, pour 210 000 véhicules, alors qu’il n’est que de 40 % en métropole. Le chiffre d’affaire engendré par l’automobile, qui absorbe avec l’équipement 40 % du PIB, a été de 5 milliards et demi en 1994 et le réseau routier est saturé : près d’une voiture tous les dix mètres. Le taux d’accroissement des cinq dernières années a été quatre fois celui de la métropole.... Alors que le marché de l’automobile est en crise, les 30 000 immatriculations seront probablement atteintes en 1996.

Un slogan de la départementalisation était : “En abattant les grands arbres, on pourra laisser pousser les petits”. Mais, comme on a pu le dire : “Le cordonnier n’est pas devenu fabricant de chaussures, le tailleur n’est pas devenu fabricant de vêtements. Ils ont même disparu”. En réalité, la départementalisation et la décentralisation ont permis l’émergence d’une élite économique et politique de concessionnaires, créant pratiquement de toutes pièces une “classe moyenne” qui n’existe nulle part ailleurs que dans les départements d’Outre-mer français (une caractéristique de la société de plantation étant précisément l’absence de classe moyenne). Ceux qui n’étaient pas nés dans le commerce se sont spécialisés dans l’esthétique de la réparation et font carrière dans la politique. Ce sont ces politiques qui gèrent le difficile équilibre de l’identité créole et de l’investissement national, associant dans une sorte de double bind la revendication anti-coloniale et la protection paternelle, la citoyenneté et la justice. Cette économie sociale, cette économie blanche – sans production de biens –, laisse en déshérence, sans projet et sans travail, une part majeure de la population réunionnaise.

8° - “La Réunion qui gagne”

“La Réunion qui gagne”, pour reprendre la une d’un quotidien, n’a rien à voir avec les succès de Maurice (où 32 % des automobiles ont plus de quinze ans) dont l’ambition est de devenir, à l’instar des pays asiatiques, le dragon du sud-ouest de l’Océan indien. La Réunion qui gagne, c’est la Réunion qui joue. C’est un joueur de loto du Port qui encaisse le gros lot... En 1992, les Réunionnais ont dépensé 930 millions de francs dans les jeux. C’est l’équivalent du RMI. 501 millions pour le PMU en 1993, sans hippodrome et sans chevaux. La Française des Jeux y réalise à la Réunion 2,8% de ses recettes (pour un centième de la population). Il existe 158 points de vente informatisés en temps réel. L’administrateur régional de la “Française des Jeux” a dû démentir une information de Free Dom (radio) expliquant sur les ondes que les billets de loterie vendus à la Réunion comportaient moins de gagnants. Non, non ! Le loto est démocratique et ne pratique aucune ségrégation : “Nous avons déjà envoyé tourner la roue du Millionnaire” à 119 Réunionnais sur un total de 3 000 (gagnants). “Ce qui fait près de quatre fois la moyenne nationale par habitant et correspond très exactement au pourcentage de billets vendus” (le Quotidien du 3 mai1994). A l’inverse, et au vu de cette fréquence sans doute, il se dit qu’il y a davantage de billets gagnants à la Réunion. Certains touristes métropolitains en sont convaincus...

En juin 1993, la Police de l’Air et des frontières, à la suite de plusieurs plaintes ayant donné lieu à des arrestations, enregistrait une trentaine de départs de “marabouts” africains. “Les marabouts sont de retour” titrait pourtant récemment un quotidien. Le marketing, les périples commerciaux et la périodicité migratoire de ces “marabouts” montrent qu’il existe un marché de l’occultisme spécifique à la Réunion et dans les DOM. L’ordonnance du 2 novembre 1985 sur le droit de séjour des étrangers n’autorisant qu’une présence ne pouvant pas dépasser trois mois, ceux d’entre eux qui ne possèdent pas la nationalité française quittent alors le territoire pour obtenir un nouveau visa. La plupart de ces guérisseurs sont originaires de l’Afrique de l’Ouest. S’ils s’intéressent particulièrement aux Antilles et à la Réunion, organisant parfois une rotation "DOMienne" dans les mêmes lieux de consultation, ce n’est pas en raison de l’origine africaine de la population, c’est en raison de son pouvoir d’achat. Retour d’affection, désenvoûtement, exorcisme, impuissance..., succès au permis de conduire ou au jeu sont les principaux motifs de consultation. A la Réunion, la détresse sociale connaît avec le ciel quelques accommodements.

Votis nectere vota (Lucrèce, De Rerum Natura, V)
Culte de Saint-Expédit



La masse financière déplacée par la départementalisation a fait, en une trentaine d’années, d’un pays du Tiers Monde un pays dont le niveau de vie est voisin de celui de l’Espagne. Sans doute, ont disparu des bidonvilles du Port ou de la commune Primat les cochons noirs en liberté (goudrones) et les métiers de récupération sur les décharges, ces scènes d’un ailleurs révolu dont ne subsistent que les bandes de chiens errants. Mais la vie politique réunionnaise a-t-elle fondamentalement changé ? Le succès de Free Dom, mouvement politique né avec une télévision pirate (et mort avec elle) qui a supplanté en quelques mois un demi-siècle de revendication sociale avec la figure libératrice d’un métropolitain ayant échappé à la conscription (et venu faire carrière dans ce corps des V.A.T. dont je reparlerai), prophète de la libération des opprimés qui a introduit le film pornographique et la violence la plus crue dans les foyers réunionnais, montre à l’évidence le caractère volatile des clientèles et l’illusion (intéressée) de ceux qui se donnent pour les porte-parole des exclus. La départementalisation a-t-elle réparé l’esclavage ? Dans la mesure où leur procès a révélé que les deux marrons les plus célèbres de l’île étaient soumis à l’impôt sur la grande fortune, on pourrait le penser...

La départementalisation n’a pas effacé l’histoire, parce qu’elle n’a pas été en mesure de rendre leur autonomie à ceux que la plantation avait exclus ou broyés. Elle n’a pas jeté les bases de la société égalitaire annoncée ni constitué le ferment d’une identité qui aurait rassemblé en un même destin les éléments divers de la société, ses composantes les plus dynamiques, économiquement parlant, revendiquant ostentatoirement une tradition à part et une identité à part, et ayant d’autant moins besoin du sceau de l’“homme réunionnais” pour prospérer que c’est du cadre républicain et non de cette identité qu’ils tirent à la fois les moyens matériels et le dispositif réglementaire de leur prospérité. “La Réunion qui gagne” est de l’autre côté du comptoir. C’est celle qui vend les billets. Les “affaires” réunionnaises ayant révélé, est-il besoin de le rappeler ? que la classe politique en cause était, elle aussi, derrière le comptoir.

9° - Une approche réunionnaise de l’ethnicité

Malgré trois siècles de métissage, en effet, malgré un demi-siècle de départementalisation, malgré le cadre républicain et malgré les discours officiels, la revendication des identités particulières peut étonner. Elle était pourtant contenue, me semble-t-il, dans les prémisses de la départementalisation. Je vais m’appuyer ici sur une thèse d’anthropologie, en instance de soutenance, qui porte sur l’ethnicité à la Réunion. Un intérêt de cette thèse est d’avoir abordé de front, à l’aide d’un questionnaire passé 768 fois et comportant 338 688 réponses, le problème des catégorisations, des stéréotypes et des jugements de valeurs “interethniques” dans l’ingénierie de la société réunionnaise. Plutôt que de dire que les catégories ethniques n’existent pas puisqu’elles sont dépourvues d’objectivité, l’auteur, prenant en considération non pas les hommes “tels qu’ils devraient être” ou tels que les idéaux républicains se les représentent, mais les hommes “tels qu’ils sont” photographie, en quelque sorte, l’ensemble des représentations que les Réunionnais se font de leurs “concitoyens”. J’ai envie d’ajouter qu’il faut être réunionnais pour se lancer dans une telle entreprise, tant, à l’inverse, un regard extérieur voit des “mélanges”, jamais des “types” et se lasse rapidement d’attribuer des appartenances, et que ce questionnement théorique m’apparaît lui-même comme un produit de la société réunionnaise. Il y a là un naturel et une gymnastique classificatoire à laquelle l’“étranger” n’est pas formé. Pour le dire d’une anecdote : croisant à l’université – avec cette attention (très) flottante qu’il sied à un enseignant d’accorder à des étudiantes avec qui il n’est pas en relation pédagogique –, un groupe d’étudiantes, vraisemblablement apparentées, d’origine indienne, vêtues à l’occidentale, j’ai eu soudain l’impression de me trouver, comme dans un rêve éveillé, au milieu d’une cérémonie “tamoule”, tant à la Réunion, c’est la diversité qui est la règle – et l’université, probablement une des moins sélectives qui soit, en est l’illustration –, et l’uniformité l’exception. “Je me sentais noire dans ce monde blanc” dit une réunionnaise des Hauts (au phénotype européen), de retour d’une année d’études dans une ville du nord de l’Angleterre. La diversité est ici essentielle au paysage humain.

Le bénéfice de l’approche systématique est d’abord celui de la règle formulée en 1911 par Ferdinand de Saussure, savoir que les termes pris isolément n’apprennent rien, mais que c’est dans la considération des relations entre les termes, seules significatives, que peut se déployer la sémiologie. C’est donc le processus de différenciation sociale et la conscience que les acteurs peuvent en avoir qu’il est possible d’observer par l’analyse de cette “ethnoscience” qu’est l’opinion. Le second bénéfice de l’approche systématique est évidemment de fonder statistiquement des attributions présumées que tout le monde connaît et à qui la censure républicaine dénie l’existence. Je ne suis pas sûr, je viens de le laisser entendre – mais peu importe –, que ce soient ces présupposés méthodologiques qui aient imprimé à cette thèse la démarche en cause. En réalité, l’auteur est un jeune chercheur réunionnais préoccupé de l’identité réunionnaise et de son devenir qui, faisant fi de la langue de bois des politiques - qui font comme si le problème n’existait pas, mais qui n’en pensent et n’en agissent pas moins -, avec une sûre connaissance du “terrain”, estime que le facteur ethnique constitue une donnée fondamentale de la société réunionnaise et que la description de cet “état des lieux” est la démarche préalable à toute évaluation de l’avenir de la Réunion. Son engagement se marque plus précisément dans son souci et dans son espoir, parfois explicitement formulés, que les stratégies de reproduction des groupes dominants soient tempérées par des processus qu’il identifie comme étant caractéristiques de la formation d’un melting-pot. Sous ce titre, l’auteur fonde visiblement son raisonnement sur la distance, voire l’opposition, qui peut exister entre les opinions des deux tranches d’âge retenues (20-25 ans - 55-60 ans). La véritable question étant, au delà de ces évaluations, celle des évolutions autorisées par les contraintes matérielles et sociales.

D’une manière générale, ses résultats confirment ce fait que la pluri-ethnicité, loin d’appeler un langage commun, a pour premier effet de renforcer l’ethnicité. Comme si le mammifère classificateur qu’est homo sapiens sapiens se saisissait de la différence, a fortiori phénotypique, non pas pour se mettre en question, comme on pourrait le croire ou l’espérer, mais pour alimenter ses certitudes (sans doute parce que la simple perception de la différence est déjà porteuse d’incertitude) et pour conforter son être par une différence qui lui est préalable. Ce qui se vérifie ici dans l’affirmation identitaire des groupes leaders – qui se posent parfois en fédérateurs. Le seul résultat véritablement inattendu de cette enquête, à mes yeux – ce n’est nullement amoindrir les autres, car il y a un monde entre croire que les choses sont ainsi et savoir que les choses sont ainsi –, réside dans l’extraordinaire image, certes marquée d’ambivalence, dont bénéficie le “zoreil” dans la presque totalité des catégories répertoriées. Il y a là une indication, je pense, sur le désarroi moral et culturel de l’île, qui exprime le fossé entre la techno-structure et la réalité sociale, et sur laquelle je voudrais m’arrêter.

Car la départementalisation n’a pas seulement fait passer les fonctionnaires locaux sur une autre planète (un commissaire de police à la retraite raconte que son salaire a été d’un seul coup multiplié par sept et qu’il était bien embarrassé avec tout cet argent dont il ne savait que faire – il y eut aussi des rappels que j’ai entendu qualifier de “considérables”), les installant sur un pied de réalité sans commune mesure avec le réel, elle a provoqué une nouvelle vague d’immigration dans l’île, celle des métropolitains, qui étaient 818 en 1946 et qui sont aujourd’hui plus de 40 000. Le Mémorial de la Réunion, édité en 1979, diagnostique : “L’augmentation du nombre des fonctionnaires métropolitains, et le système départemental qui les fait “tourner” au bout de quelques années aura des conséquences psychologiques assez malheureuses : les Réunionnais n’accepteront pas toujours très bien ces “z’oreils” dont la qualité professionnelle n’est pas toujours des meilleures, et qui se trouvent promus à des fonctions dépassant parfois leurs compétences (...) Comme en outre leurs salaires et conditions matérielles en général sont meilleures que ceux de leurs homologues du pays, cette situation portera en germe des conflits sociaux futurs”. Car, malgré l’environnement républicain, supposé administrer l’égalité des chances, Noirs et Blancs, Réunionnais et Zoreils continuent une confrontation, sourde ou publique, nourrie par un sentiment élémentaire de souveraineté déniée et un racisme diffus. “Il y a de l’indécence, pouvait-on lire dans Témoignages du 2 août 1960 (c’est l’époque où l’on organise le départ de travailleurs réunionnais vers la métropole), au moment où les métropolitains envahissent notre pays, en touchant des sommes scandaleuses, pour y occuper tous les postes, y compris ceux d’exécution, à préconiser l’exportation des Réunionnais devenus en somme indésirables dans leur pays...”. La pyramide des salaires des personnels d’origine métropolitaine ressemble à la pyramide inversée du Conseil Régional, cet éléphant blanc de la loi de Décentralisation, évidemment plus large dans la catégorie supérieure qu’à la base.

Lever de soleil sur la pyramide inversée du Conseil Régional -


10° - Un cas d’école : le développement de l’université

Dans sa leçon terminale au Collège de France, pour illustrer la réduction du terrain offert à l’enquête ethnologique, Claude Lévi-Strauss, opposait la situation d’avant la seconde guerre mondiale, où l’on pouvait faire le tour du monde avec un compte sur une banque britannique, et la situation d’aujourd’hui où la plupart des terrains qui ont nourri l’ethnologie sont impraticables ou ont disparu. Et il proposait, en guise de modèle de substitution, une étude qui venait de paraître sur les relations matrimoniales dans une grande ville d’Amérique du Sud (devenue depuis, d’ailleurs, elle aussi, impraticable). On peut peut-être aussi trouver un objet anthropologique encore plus près de soi. Dans le fil d’une étude non publiée de Paul Ottino sur l’institution universitaire, il serait intéressant d’analyser comment le Rectorat et l’Université de la Réunion - d’abord Vice-rectorat et Centre universitaire sous la dépendance d’Aix-en-Provence -, se sont développés et ont procédé au recrutement de leurs cadres et quel est le rapport de tout cela avec la société réunionnaise et avec ses besoins [c'est l'objet du chapitre "
Ethnographie d'une institution postcoloniale"]. Je précise, s’il est nécessaire, que je vais décrire ici une situation en évolution, mais dont les conséquences, c’est précisément en cela que le passé intéresse le présent, sont toujours visibles et actives – et qu’on peut même les rencontrer. Il y a là (c’est une des raisons pour lesquelles j’ai retenu cet exemple, car une analyse comparable aurait pu être faite, mutatis mutandis, dans une autre administration) un cas d’exercice classique de la déontologie de la recherche. La confraternité est ainsi la meilleure des choses. Jusqu’à un certain point. Je donnerai comme exemple de cette limite, cette confession d’un ex : “On commence par dire : Bonjour Georges ! Salut Paul ! et puis on finit par approuver l’invasion soviétique en Afghanistan...” Il va certes s’agir ici d’une confrontation plus subtile.

Si les premières couches de peuplement, si j’ose dire, sont en effet généralement originaires du cadre d’Aix ou de ses postulants (l’enseignement à la Réunion reste, pour les professeurs de droit – qui, à l’origine, étaient reçus au Méridien quand ils venaient en mission alors que leurs collègues de sciences ou de lettres étaient hébergés dans une case de passage avec douches communes – une excursion rituelle sinon obligée), le développement rapide de l’université a autorisé un recrutement dont les modalités mériteraient une étude propre tant elles sont révélatrices, me semble-t-il, des rapports de la métropole et de la Réunion. Il y aurait des “histoires de vie” à faire, comme on les aime en ethnologie, de ces pionniers qui ont posé leur sac à la Réunion ou qui, ayant échappé à la conscription grâce au corps des V.A.T. ont trouvé ici le généreux “pied de riz” qui serait resté hors de leur portée ailleurs. C’est ainsi que des enseignants du secondaire, du technique, du primaire qui avaient le bonheur de se trouver là, que des auxiliaires de la coopération africaine en espoir de reclassement et dont il n’est pas besoin d’examiner les publications scientifiques pour se rendre compte qu’ils ne seraient jamais devenus universitaires sans cette circonstance, font de l’enseignement supérieur sans aucun complexe et, pour ceux que cette bonne fortune ne comble pas, se font élire – asinus asinum fricat – [Deux formules s’offrent à moi ici – où je n’oublie pas que je suis supposé enseigner aussi l’art d’écrire à nos étudiants. Emporté par la passion homilétique – je veux le croire –, je suis allé au plus pressé et au plus explicite avec ce concert d’ânes et cette polyphonie qu’autorise le verbe fricare, frotter, flagorner, frayer, fricoter, etc.. Mais de deux mots, il faut toujours choisir le moindre, intelligenti pauca, car la litote : primus inter pares, disant la même chose avec une apparence d’objectivité, aurait probablement été plus efficace] aux postes d’administration de l’université. (En fait, on peut remarquer que le contrôle que l’université d’Aix – avec ses contreparties –, a continué d’exercer en Droit et en Sciences économiques – le verrou de l’agrégation, aussi, propre à ces deux disciplines –, ont empêché les dérives des deux autres facultés, car le Conseil National des Universités, supposé juger de la validité des recrutements, ne peut, à 10 000 kilomètres, tout savoir). Il y a là un cas d’école qui peut révéler comment l’absence de cadres locaux, l’éloignement de la métropole, l’occupation d’un terrain “vierge”, la solidarité des pionniers peuvent engendrer, et parfois avec la conscience du devoir accompli – paix aux hommes de bonne volonté –, une identification des premiers occupants à l’institution, telle que les nouveaux venus, selon un sentiment qui apparaît presque immédiatement dans les entretiens conduits par Paul Ottino, ont l’impression de gêner leurs devanciers quand ils paraissent s’intéresser au développement de l’université. (Sans doute y a-t-il là une manière de légitimité, puisqu’à ce droit du premier occupant paraît répondre, en effet, une sorte d’inhibition du dernier arrivé).

Mais tout cela, qui est assez banal et qui était peut-être inévitable, prend une signification particulière à la Réunion en raison, bien entendu, de l’histoire. A propos d’une polémique dans la presse locale – dans laquelle je n’étais pas partie –, au sujet du recrutement d’un enseignant, rappelant les règles qui président au recrutement universitaire, j’ai proposé, dans le Journal de l’Ile du 20 décembre 1993, d’appeler “syndrome de l’armée coloniale des Indes”, par référence à un mot de Churchill qui disait que “dans l’armée coloniale des Indes, il y avait un officier supérieur qui était si bête que même les autres officiers supérieurs s’en étaient aperçus”, cette cascade de déqualification que l’éloignement, l’absence de concurrence et l’auto-promotion engendrent nécessairement. Le syndrome de l’armée coloniale des Indes porte bien entendu des conséquences institutionnelles et sociales en même temps que scientifiques et pédagogiques. Cette situation infléchit les fonctions électives propres à l’administration de l’université dans des voies qui ne sont certes pas inédites mais qui peuvent prendre ici un tour franchement contraire aux intérêts et à la fonction de l’institution. Dans la majorité des universités et des facultés, le président ou le doyen sont des enseignants que leur représentativité scientifique et morale désignent, souvent sans même qu’ils soient candidats, à ce type de fonction à laquelle les universitaires ne sont ni préparés ni formés (et dont l’hygiène mentale est à l’opposé de celle du chercheur). Le rôle du président est d’être le garant de la légalité des actes administratifs et de représenter les intérêts de l’université et des universitaires auprès du Ministère. Comment le pourrait-il si lui-même n’a pratiquement jamais fréquenté l’université ou ne connaît de l’université que sa propre saga réunionnaise ? S’il a pris goût au pouvoir et que, trop tôt arrivé pour prendre sa retraite au terme de son mandat, il ambitionne une promotion administrative, il risque fort, au lieu d’être l’avocat de la communauté qu’il représente, de n’être qu’un coursier qui va prendre chaque mois ses instructions au Ministère – mais qui, certes, voyage en première classe.

Comment s’étonner que les problèmes fondamentaux de la formation et de la place de l’université dans l’île ne soient jamais abordés de front par ceux qui en sont pourtant comptables ? Que le président de l’AFPAR puisse affirmer, par exemple : “Je le dis tranquillement : dans les dizaines et les dizaines d’organismes ici et là, on a souvent vendu de la formation comme on vend des pistaches et des bonbons cocos...” (le Quotidien du 30 décembre 1993). Il serait bien entendu illogique et injuste de faire porter à l’université, qui se trouve “en bout de chaîne”, la responsabilité d’une situation qu’elle n’a évidemment pas créée. Je voudrais seulement remarquer que le fonctionnement de l’université paraît redoubler le dysfonctionnement social alors que son rôle pourrait être de trouver des recettes pour se libérer des modèles importés. Il est attendu 14 000 étudiants en l’an 2000. On pourrait imaginer que la formation et le destin de ces étudiants intéressent l’université au premier chef. Il entre chaque année 500 étudiants dans la filière géographie. Qui se soucie de cette absurdité ? Le principal souci des Conseils est d’obtenir du Ministère un nombre suffisant de postes pour faire face à cet afflux insensé. Qui s’étonne du fait qu’il y ait 2.500 étudiants à Maurice pour un million d’habitants et pratiquement pas de chômeurs, alors qu’il y a près de 9 000 étudiants à la Réunion pour 650 000 habitants et près d’un actif sur deux au chômage ? Cette situation n’a l’air d’inquiéter que le président du Conseil Général qui est convaincu que la “préférence régionale” va donner du travail à ces futurs chômeurs. Quand il serait opportun, ce qui est à portée immédiate, de créer une année zéro, une formation initiale dans les filières où elle n’existe pas, un soutien pédagogique adapté et de professionnaliser l’enseignement, l’université crée à tout va D.E.A., D.E.S.S. et autres diplômes de Troisième Cycle dont l’opportunité pédagogique et professionnelle est rien moins qu’évidente. On se demande parfois si l’objet de ces créations n’est pas d’asseoir la carrière de leurs promoteurs et de donner une couverture universitaire à la bourgeoisie locale. La valeur de ces diplômes gérés comme des feuilles de tôle est bien entendu à l’avenant. “On peut faire une excellente thèse en ignorant que c’est Stendhal a écrit la Chartreuse de Parme”, peut-on entendre dans les réunions du Conseil du D.E.A. de Lettres et Sciences sociales... A la Réunion, il n’y a pas de travail, alors les jeunes vont à l’université.

11° - L’“homme réunionnais”

C’est contre ce modèle exogène et survalorisé, dont l’université offre un échantillon emblématique, installé au cœur de l’identité, dans cette reproduction des valeurs, de la langue et de la culture qu’est le système éducatif, que doit se construire une identité réunionnaise - c’est un autre résultat, pour moi assez inattendu, de l’enquête en cause, mais il est complémentaire de la survalorisation du modèle métropolitain -, elle-même dévalorisée. Cette opposition redouble une opposition historique sans pourtant s’y réduire puisque le métropolitain représente une espèce différente du “Gros Blanc”. Au fond, la position “nationaliste” développée par l’auteur de la thèse que j’ai citée – qui se définit lui-même comme appartenant au groupe “Cafre” –, place dans la compétition “Réunionnais versus Zoreil” le levain de l’identité réunionnaise. Mais la réalité psycho-cognitive lui révèle que chaque groupe paraît vivre son identité “à côté”, cultivant parfois une revendication identitaire de manière si dissuasive qu’elle peut être ressentie comme un défi aux autres identités et à l’identité commune que l’auteur voudrait voir s’édifier. C’est vraisemblablement cette blessure qui le justifie à employer l’expression – dont je ne sais s’il a mesuré toutes les connotations et toutes les implications –, d’“activisme ethnique” à ce propos. Bien que les promoteurs de ces manifestations, en effet, insistent, comme pour s’en défendre, sur la valeur de “partage” de leurs fastes, on peut se demander quel type d’intégration le culte d’une identité peut offrir. L’identité, qui par nature définit, nécessairement exclut. On sait, par exemple, que les batteurs de tambour des marches sur le feu sont préférentiellement métis et “cafres” et que le mot tambour contient l’étymologie du mot “paria”. La revendication du renouveau tamoul – j’aurais pu prendre mon illustration ailleurs, mais celle-ci va me permettre de citer une autre thèse qui vient d’être soutenue –, exprime vraisemblablement un besoin de différenciation de la bourgeoisie d’origine indienne à la fois du milieu “créole” ou “cafre” et des expressions populaires (originellement “villageoises” et caractéristiques d’une économie de plantation qui a aujourd’hui disparu) du culte d’origine indienne. Il y a là une stratégie implicite qu’on ne peut ignorer quand on observe la dynamique sociale. Si la religion concourt à la définition de l’identité, elle sert aussi à produire ou à éterniser de la différence.


Temple de Saint-Denis

“Actuellement, c’est terminé pour les Indiens, dit un informateur, on trouve des cafres qui deviennent prêtres indiens..., une équipe de cafres marche sur le feu ; ce sont des cafres vraiment cafres”... L’hindouisme, est-il besoin de le rappeler ? quand bien même la folklorisation réunionnaise de ces rites importés clés en main en tempère l’ostracisme, y excelle, comme l’exprime cette recommandation : “Il ne faut pas chasser du temple les gens de ‘mauvaise catégorie’. Il faut des boug comme ça dans la société. S’il y a un chien crevé devant la chapelle, ce sont eux qui vont l’enlever”. A cette racialisation des statuts et des fonctions paraît répondre ce non moins fier slogan de la chapelle la Misère, version métisse d’un hindouisme authentiquement réunionnais (si je puis dire) : “Nous sommes tous des parias !”

Le sentiment d’identité est une valeur intime, émotionnelle, faisant partie de ces données immédiates de la conscience qui révèlent les dispositifs fondamentaux de la cohésion sociale. Le frisson des réquisitions communautaires, l’enthousiasme des passions collectives, l’amour sacré de la patrie, tous ces phénomènes physiques d’appartenance qui soudent les individus supposent un sentiment d’identité primaire préalable et coextensif à l’individuation. Comme l’oiseau de Minerve qui s’envole à la tombée du jour, propriété seconde et récursive de la culture – “Si le bœuf savait peindre, disait Xénophane, il peindrait un bœuf” –, l’identité se dit quand elle est déjà. Dire et célébrer, c’est le rôle que la tradition africaine assigne au griot. Celui qui n’a pas pris part à l’action. La question de l’identité apparaît souvent comme une question réactive, née d’une situation de vassalité ou de subordination - ou, à l’inverse, dans la justification d’une supériorité intéressée. Pour qu’il y ait une identité, il faut évidemment qu’une communauté lui préexiste. Là aussi, l’existence précède l’essence. Un paradoxe de l’identité réunionnaise (un paradoxe de l’“homme réunionnais”), c’est que, n’ayant pas les moyens d’être, de réaliser sa différence – la distance entre la réalité économique et l’autonomie politique étant maximale –, et la départementalisation n’ayant pas opéré cette solidarité fondatrice qui aurait subverti les cloisonnements et les oppositions hérités de la société de plantation, elle est condamnée à se chercher des preuves. Faute de pouvoir être projective et prospective, conscience commune d’une transformation du réel, sa revendication est réactive et rétrospective. Que les titres d’identité soient souvent controuvés ou surévalués, comme le montre l’exemple écossais auquel je faisais allusion tout à l’heure, n’est d’aucune conséquence dès lors que le sentiment d’identité est assis sur une réalité sociale. Le plaisant folklore de la panse de brebis farcie ne fonde pas l’identité écossaise, il la redouble. L’origine troyenne de Rome dans la fable de l’Énéide (s’il m’est permis de rapprocher ces deux exemples) n’ajoute rien à la gloire du siècle d’Auguste, elle lui donne un titre surrérogatoire... La revendication identitaire réunionnaise, qui se coule largement dans l’idiome de la décolonisation (subjectivement dirigée contre le colonisateur flétri de tous les vices et objectivement contre la tradition parée de toutes les vertus), est condamnée, faute de tradition sur laquelle s’appuyer, à chercher sous les stigmates de l’oppression des vestiges à opposer à la culture dominante. A ressusciter l’esclavage non pas pour en comprendre les conséquences actuelles, mais pour y trouver des titres. Articulée et vécue sur le mode du ressentiment, elle doit faire l’histoire en dépit de l’histoire. Cette culture officielle qui exploite les apports extérieurs les plus récents à la culture créole démontre, en fait, l’efficacité redoutable de cette machine à broyer les cultures qu’était aussi la plantation. Un festival musical organisé sur le site d’une usine désaffectée fait ainsi apparaître, par exemple, que les travailleurs de la propriété, logés dans les calbanons, avaient bien l’occasion d’assister aux fêtes “malbar”, mais dansaient ce qui s’appelait la valse et non pas le séga, mais surtout... le quadrille. Quant au maloya, rouleur et kayamb, “ça n’existait pas à l’usine”. Une vieille femme se souvient, elle, d’avoir entendu du maloya, mais de loin, chez ses parents, à la Rivière Saint-Louis. Peut-être est-ce le sentiment de cette impuissance historique et sociale, aujourd’hui comme hier, qui explique que l’identité réunionnaise reste, malgré le budget de la culture, largement dévalorisée.


Le rouleur donne la rythmique ternaire caractéristique du maloya. Il est fait d'un gros tronc d'arbre évidé ou d'un fût sur lequel on fixe une peau de bœuf, l'autre extrémité restant ouverte. Le joueur, assis à califourchon sur l'instrument, le frappe de ses deux mains. La plainte musicale du maloya, pulsation sourde, sombre et poignante qui fait vibrer le tympan du milieu anaérobie, est indissociable de cet instrument.

Le
bobre est un arc musical avec résonateur, fait d'une branche d'avocat marron tendue par une corde végétale (en fibre de choca) ou métallique. Le joueur le tient face à lui, la calebasse à hauteur du thorax, en frappant la corde à l'aide d'un baguette munie d'un hochet fait d'une bourse de vacoa remplie de graines de cascavelle.

(ill. Archives de la Réunion et www.encyclopedia.mu)


12° - La réparation orthographique

L’importance que les politiques accordent à la culture exprime vraisemblablement cette difficulté à peser sur le réel. Pour soutenir le président du Conseil Général, un militant explique dans un quotidien : “C’est grâce à notre combat pour l’identité que nous résoudrons nos problèmes. Quand nous aurons réglé cette question de l’identité, nous aurons gagné.” C’est ainsi que la revendication de l’identité passe spectaculairement par la phonétique. Par la réparation orthographique. Que la langue créole soit une langue à part entière et une langue régionale, cela n’est, bien sûr, pas contestable. On peut se demander, en revanche, si la phonétique “officielle” du créole n’exprime pas et n’accentue pas le désarroi identitaire au lieu de favoriser l’expression d’une nouvelle identité. Le gain visible et immédiat de cette orthographe normalisée est bien entendu de défranciser le créole et de donner au locuteur - de manière quelque peu surnaturelle - une identité originale. Ainsi l’hindi et l’ourdou, ces deux langues cousines usant d'une grammaire identique, avec leurs deux écritures (devenues) ennemies, la devanagari et l’arabo-persane, apparaissent deux langues aussi étrangères l’une à l’autre que l’eau et le feu ; ainsi le serbe et le croate, issus d'une langue unique, le serbo-croate, utilisant, l'une, l'alphabet cyrillique et l'autre, l'alphabet latin... (Je pourrais faire référence, dans le même esprit au projet, conçu par un jésuite, de romanisation de la langue parlée par les habitants islamisés de l’Est du Tchad – qui les éloigne d’autant du Coran). Mais il est évident que cet avantage n’est accessible qu’aux acculturés diglosses, maîtrisant la langue française et la phonétique. Rien n’exprime mieux, peut-être, l’éclatement identitaire, si cette orthographe persuade les créoles qu’ils s’expriment dans une langue qui ne doit rien à la culture qui a fait de la Réunion ce qu’elle est aujourd’hui, alors qu’ils continuent à vivre dans ses institutions et dans ses codes. Ce qui frappe dans cette défense et illustration de la langue créole, c’est qu’elle est finalement assez peu illustrée par ses défenseurs, alors qu’elle continue d’être l’unique moyen d’expression de ceux que la modernisation rapide de l’île laisse les plus démunis. Faute d’avoir été le signe d’un nouveau départ, comme aux Seychelles, cette interprétation du créole – l'écriture n'étant jamais qu'une approximation, ou une moyenne entre les différentes expressions d'une langue parlée, la même écriture (certes idéographique) pouvant exprimer deux formes dialectales dont les locuteurs ne se comprennent pas, comme en Chine, voire deux langues appartenant à deux familles linguistiques différentes, comme le chinois et le japonais – risque bien d’accentuer la perte de repères de ceux-là. Le créole fait davantage office ici, me semble-t-il – et sans réelle autonomie, comment pourrait-il en aller autrement ? – de protestation d’identité que d’expression identitaire.

S’il est avéré, en effet, que la langue créole, telle qu’on la pratique aujourd’hui, était déjà constituée, pour l’essentiel, avant l’arrivée massive des Malgaches et des Africains, comme tendent à le montrer les témoignages les plus anciens (cet apport qui a fondamentalement marqué l’identité de la Réunion n’ayant fait qu’enrichir le lexique), la réparation orthographique, qui emprunte ses instruments à la linguistique moderne, avalise à sa manière ce “télescopage” du passé et du présent qui caractérise la Réunion d’aujourd’hui en faisant entrer dans le XXe siècle une langue forgée au XVIIe par les immigrants de la pauvreté, aventuriers et autres prédateurs des Tropiques, puis accommodée et fixée dans l’organisation d’un travail servile dont les principaux bénéficiaires émargeaient, pour l’essentiel, au français de la colonisation. Il se trouve d’ailleurs que, par une circonstance que je vais exposer – ce sont mes étonnements, je le rappelle, que je suis invité à présenter ici, tant pis s’ils sont naïfs –, je ne me sens pas totalement “délocuté” quand j’entends parler créole. En effet, j’ai assez souvent l’impression d’attraper des mots que j’avais déjà entendus, ce qui m’a été confirmé quand j’ai écouté de savants collègues exposer la spécificité créole de termes ou d’expressions... que j’avais appris de la bouche de ma grand-mère. Je suis né dans un village de Basse-Normandie où fleurit encore ce que là-bas on appelle un “patois” et qui conserve, comme tous les parlers régionaux, des mots ou des significations qui ont disparu du français courant d’aujourd’hui. Une recherche systématique dans cette voie permettrait peut-être de donner un crédit plus substantiel à cette remarque.

Ile Bourbon en 1820
www.antiqpaper.de

A partir de cette constatation banale (qui ne l’a pas toujours été) que le créole est dérivé d’un français fondamental et que, contre toute attente, ses emprunts aux langues étrangères, au malgache et aux langues africaines, par exemple, sont relativement peu nombreux, il suffit d’un minimum d’information historique et d’un peu de bon sens pour restituer les grands traits de sa genèse de manière vraisemblable, en répondant à la question : “Qui étaient ces pionniers qui ont peuplé la Réunion et quel français (sachant que plusieurs nations européennes étaient représentées) parlaient-ils ?” Qui ? Sans qu’il soit besoin de sacrifier au cliché qui veut qu’on ait peuplé les colonies en ouvrant les prisons (quand Lamothe Cadillac débarque en Louisiane en 1713, où il est affecté comme gouverneur, il donne de la colonie la description suivante : “Selon le proverbe, méchant païs, méchantes gens : l’on peut dire que c’est un amas de la lie de Canada, gens de sac et de corde, sans subordination pour la Religion [...] et pour le gouverneur, adonné au vice, principalement aux femmes sauvages.”) ni même faire référence à ce que l’on peut savoir des engagés des Antilles qui y précédèrent les esclaves dans les plantations et dont un contemporain dit qu’ils étaient ramassés sur les quais des ports (“espèce d’hommes qui se vendaient en Europe pour servir comme esclaves, pendant trois ans dans les colonies”, écrit l’abbé Raynal), tout indique qu’ils étaient d’une extraction sociale extrêmement modeste, aventuriers forcés que la misère avait probablement chassé de leur village, parfois marins ou soldats, fixés par l’environnement que les premiers voyageurs décrivent paradisiaque. Quel français ? Le français de Vaugelas aurait-il été diffusé, nos pères fondateurs ne l’auraient vraisemblablement jamais entendu. Ces premiers aventuriers (dont les patronymes sont connus) doivent pratiquer un démotique qui agence vraisemblablement ce que les dialectes de la façade atlantique peuvent partager, la langue commune ayant toutes chances d’être un adstrat fortement marqué par les usages nautiques. Au terme de plusieurs mois de navigation, ceux qui n’étaient pas frottés à cet idiome en avaient acquis l’essentiel. Dans son Mémoire, Boucher les décrit, ce qui n’est pas pour étonner, comme étant “sans éducation et sans connoissance des mistères ; à peine savent-ils qu’il y a un Dieu, une Eglise et des Loix”. Le Gouverneur lui-même, poursuit-il, Antoine Parat, “sçait à peine écrire son nom”. La distance entre le “français” (qui n’existait pas encore) et le créole qu’on se plaît à souligner aujourd’hui, cette distance linguistique est déjà une distance sociale. Quoi de commun entre le destin d’un administrateur de la Compagnie des Indes et celui d’un miséreux venu tenter sa chance à Bourbon, peut-être originaire du même lieu et arrivé sur le même bateau ? Il est frappant de constater que, de même que, pendant la période où l’engagisme a coexisté avec l’esclavage aux Antilles, un “compatriote” avait moins de valeur qu’un esclave, la Compagnie édicte des règlements qui s’appliquent pratiquement sans distinction à la fois aux Blancs et aux Noirs : ainsi “Chaque homme travaillant, tant blanc que noir, devra(-t-il) cultiver 100 plants de café sauvage” (injonction du Conseil Provincial, en 1715, cité par A. Lougnon, 1956, p. 115). La ségrégation n’est pas phénotypique, elle est économique. Elle sanctionne la différence, culturelle et sociale, entre ceux qui sont retournés à un état de robinsonnade qui fait l’économie des institutions et ceux qui, lorsque la Compagnie des Indes va reprendre possession de l’île, développeront la colonisation sous une juridiction de type féodal. La langue créole est, à cet égard, un conservatoire du français et la revendication orthographique d’aujourd’hui consiste, à maints égards - si l’on excepte sa valeur de revendication identitaire parfaitement légitime -, à moderniser des reliques que l’on ne trouve plus aujourd’hui que dans ces musées que sont les thésaurus. Il est évident aussi, par ailleurs, que le créole, ça n’est pas du français dialectal pur et simple, comme le montre le fait que, pourtant approximativement de même origine géographique et sociale, les parlers français en usage en Amérique du nord ne sont évidemment pas des créoles. La spécificité du créole doit bien entendu être recherchée dans ce qui fait la spécificité de ces zones linguistiques : dans l’importation massive d’allophones dans la structure productive et dans les contraintes de l’organisation servile. L’illustration identitaire de l’“homme réunionnais” paraît donc difficilement pouvoir être alimentée par cette superstructure – pardon Staline ! – qu’est la langue de la colonisation. (C’est plus vraisemblablement dans ce que Roger Bastide a nommé la “mémoire du corps”, dans la différenciation religieuse et, principalement, dans les attendus de la territorialité qu’est le point fixe qui permettrait de soulever la sphère incertaine de l’identité réunionnaise).

13° - Les prémisses de la départementalisation

Pratiquement dès l’origine, lorsque, en 1717 avec la Compagnie des Indes, la Réunion se lance dans la culture du café, inaugurant par là cette relation d’exclusivité avec la métropole, fournisseur et client qui décide du sort de l’île en fonction de ses intérêts et du marché, ce qui étonne dans l’histoire de la Réunion, c’est cette dépendance alors que la distance et l’insularité paraissent imposer un destin et des intérêts propres. La Compagnie des Indes a vécu, la situation de monopole a perduré. Qu’il s’agisse des épices, des cultures vivrières pour l’Ile de France, du café, du sucre dont le cours est tributaire de circonstances aussi lointaines qu’imparables, de la vanille ou des plantes à parfum, la Réunion apparaît comme une serre tropicale à l’exploitation extrocentrée.



Caféier, planche botanique d'Antoine ROUSSIN



Usine centrale de K'VEGUEN en 1884, Quartier Français
(lithographie d'André ROUSSIN, Album de la Réunion).

Bien entendu, on expliquera la situation d’aujourd’hui par la colonisation et par la nature de la colonisation. Jacobine avant la lettre, assimilatrice. C’est même un lieu commun de l’anthropologie. Voici ce qu’en écrivait, en 1772, l’abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique du commerce et des Établissements des Européens dans les deux Indes : “Chaque nation européenne a une manière de traiter ses esclaves qui lui est propre. L’Espagnol en fait le compagnon de son indolence, le Portugais les instruments de ses débauches, le Hollandais les victimes de son avarice. Aux yeux de l’Anglais ce sont des êtres purement physiques, qu’il ne faut pas user ou détruire sans nécessité, mais jamais il ne se familiarise avec eux, jamais il ne leur sourit, jamais il ne leur parle. On dirait qu’il craint de leur laisser soupçonner que la nature ait pu mettre entre eux et lui quelque trait de ressemblance. Aussi en est-il haï. Le Français, moins fier, moins dédaigneux, accorde aux Africains une sorte de moralité, et ces malheureux, touchés de l’honneur de se voir traiter comme des créatures presque intelligentes, paraissent oublier qu’un maître impatient de faire fortune outre presque toujours la mesure de leurs travaux et les laisse manquer souvent de subsistance.”

Au début des années 1970, les taux de chômage à La Réunion et à Maurice étaient presque identiques (respectivement 19 % et 20% de la population active). Pourquoi, vingt ans plus tard, ce taux dépasse-t-il 40 % à la Réunion tandis qu’il chute à moins de 5 % à Maurice ? Pourquoi, après plusieurs siècles d’histoire parallèle, des conditions géographiques (au relief près), climatiques et socio-économiques (une mono-spécialisation sucrière concentrée exportant vers les métropoles respectives) presque identiques, une situation aussi contrastée ? La réponse tient, bien sûr, dans l’histoire politique récente. Le “miracle mauricien” (il ne s’agit ici que de comparer et non d’apprécier – le miracle en cause ayant d’ailleurs un envers ainsi que des limites, touchant notamment à l’environnement macroéconomique) résulte d’une adaptation de survie après le choix de l’indépendance. A la stratégie mauricienne d’ouverture à l’investissement international et d’exportation (à la faveur des accords de Yaoundé et de Lomé, Maurice exportera 80 % de sa production vers l’Europe et 15 % vers les Etats-Unis) paraît répondre, à l’inverse, un protectionnisme réunionnais tourné vers la satisfaction des besoins locaux et une relation d’exclusivité avec la métropole. Si l’inévitable comparaison avec le développement de Maurice – “l’île sœur” dit la météo – est devenue une question tabou, selon l’expression d’un sénateur – et quelles que soient les différences patentes (la majorité indienne, le plurilinguisme, les réseaux originels – notamment chinois : les capitaux en provenance de Hong-Kong, en passe d’être rattachée à la Chine et trouvant à Maurice une porte d’entrée pour l’Europe alimenteront pour près d’un tiers la zone franche – le “nationalisme” des grandes familles, l’investissement calculé de la rente européenne du sucre, une population business minded, l’indépendance..., pour en citer quelques-unes) –, c’est qu’il y a en effet du paradoxe à parler de développement à la Réunion quand toutes les conditions paraissent avoir été réunies pour y étouffer l’initiative.

A la fin des années soixante, il était question de créer une base thonière à la Pointe des Galets. Mais c’est aux Seychelles, aujourd’hui concurrencées par Madagascar, l’Afrique de l’Est et bientôt par Maurice, que transitent et sont traitées chaque année 190 000 tonnes de thon. Les marins des thoniers taïwanais ont bien donné matière à quelques expressions proverbiales aux habitants du Port, mais ils ne fréquentent plus les quais depuis longtemps et les chambres froides prévues à cet effet sont vides. Le premier projet de zone franche réunionnais (qui, à Maurice, avec ses 550 entreprises, emploie 90 000 personnes dont 60 000 femmes et où le taux de chômage est tombé à 1,8 % en 1994) s’est heurté à la défense de privilèges politiques fondés sur le prélèvement de taxes. En juillet 1989, la municipalité du Port s’est opposée au projet de port franc, réclamant aux collectivités locales une compensation pour l’exonération des taxes prélevées lors des opérations d’importation et d’exportation de marchandises. Les plus récents projets d’ouverture de zones franches révèlent, de surcroît, tantôt l’hostilité des entrepreneurs (certains parlant de “concurrence déloyale”), tantôt l’indifférence d’acteurs économiques accoutumés à satisfaire le marché intérieur de cette économie téléportée et qu’un élu a qualifiés de “patrons mendiants” (d’exonérations et de primes – les primes européennes peuvent représenter jusqu’à 30 % de l’investissement). Pour qu’il y ait création de zone franche, il faut qu’existe une demande sociale et une réelle volonté de créer de l’emploi. Deux citations suffisent pour présenter Maurice en contraste. “Le facteur qui pourrait freiner la poursuite de notre industrialisation est plutôt le suremploi, avec un taux de chômage de 2,5 %. Pour que notre économie puisse être fluide et moins bloquée, il faudrait avoir un taux de chômage structurel de 6 %” (5-Plus du 28 avril 1991). “La priorité des priorités de notre diplomatie, a été, reste et restera la défense et la promotion de nos intérêts économiques et commerciaux” (Paul Bérenger dans Week-end du 31 janvier 1993). L’installation du groupe français Bolloré à Maurice, de préférence au port de la Pointe des Galets (qui venait pourtant de s’équiper d'imposants portiques à conteneurs installés aux frais de l’Europe), avec un investissement à la clé de 300 millions francs et 100 000 mètres carrés d’entrepôts et de chambres froides, exprime on ne peut plus clairement la compétitivité économique de la Réunion. Ce n’est pas seulement en raison du coût, trois fois inférieur, de la main-d’œuvre mauricienne, que Bolloré (malgré le lobbying politique et économique de la Présidente de la Région) s’installe à Port-Louis, mais parce que le métier d’un transporteur est de transporter et que les bateaux qui quittent la pointe des Galets repartent le plus souvent à vide. Ce qui peut aisément s’observer du Barachois à la ligne de flottaison, quand un bateau quittant le Port et se dirigeant vers Maurice croise à proximité. C’est l’activité économique ou sa position géographique qui font un port. Placé sur la route Asie-Afrique du Sud et situé idéalement dans les îles de l’océan Indien, le Port Réunion pourrait faire fonction de site d’éclatement des marchandises dans la région. S’il enregistre près de 60 % du trafic d’origine européenne de la zone, c’est pour des raisons étrangères aux lois du marché.




www.reunion.port.fr

Une économie adventice fondée sur la perception de taxes prélevées sur des mouvements économiques eux-mêmes financés par des transferts publics n’est évidemment pas en mesure d’affronter la concurrence. De fait, malgré les discours officiels, il est plus facile, selon un jeune entrepreneur qui s’est essayé aux deux, d’obtenir un crédit bancaire pour acheter une Mercedes que pour créer une entreprise. L’intégration à la zone indo-océanienne où certains politiques disent voir la solution à l’emploi des jeunes passe nécessairement par l’adoption d’un SMIC régional et flexible. “Nos îles sœurs et cousines ont-elles besoin, demande un responsable de la CFDT, d’une main-d’œuvre qui n’est pas beaucoup plus spécialisée ni mieux formée que la leur, avec des prétentions de salaire qu’aucune d’elles ne pourra payer ?” (le Quotidien du 6 novembre1994). La comparaison avec ces partenaires potentiels fait d’ailleurs apparaître que, malgré son suréquipement technologique et malgré les investissements considérables qui ont bénéficié à son université, entre autres, la Réunion, qui croit souvent pouvoir faire état d’une valeur ajoutée supérieure pour justifier ses salaires, est objectivement en retard sur plusieurs de ses voisins pour la formation et l’utilisation des technologies de pointe. Quand on l’invite aux commissions régionales – ou quand on ne l’invite pas –, ce n’est pas pour sa matière grise ou sa ressource humaine, c’est pour son appartenance à l’espace européen.

14° - Une situation de majorité politique et de dépendance économique

Quand les élus étaient à droite, la logique de l’assimilation pouvait se justifier sans contradiction. “Avant, tout était blanc”, dit un informateur. Aujourd’hui, le discours est identitaire et le pouvoir “créole”, la figure de Marianne et celle de Madame Desbassayns se télescopent quelque peu. La départementalisation, qui devait nécessairement faire passer le développement social avant le développement économique, a favorisé l’émergence d’une représentation politique sans base économique. Mais il est inconfortable de se savoir, malgré les apparences et le maniement des signes du pouvoir, sans prise sur le réel ; de devoir ses privilèges à un pouvoir qualifié de néo-colonial ; d’avoir à admettre les conséquences pourtant nécessaires de la départementalisation, comme le mouvement des fonctionnaires qui assigne, par exemple, des juges métropolitains aux affaires locales et qui écorne sérieusement cette territorialisation du droit qui fonde l’identité.

Un C.E.S. écrit au courrier des lecteurs, en réaction au diagnostic d’une économie artificielle porté par un expert européen, pour s’enorgueillir, à l’inverse, du fait que le PIB de la Réunion soit supérieur à celui de l’Espagne et du Portugal... Un autre pour affirmer, sans autre forme de procès, que la Réunion avait “pulvérisé le record mondial de la croissance” en créant davantage d’emplois que... Taïwan et pour s’étonner que les journaux n’aient pas consacré une seule ligne à l’événement. Il faut entendre les golden boys de l’ENA qui viennent faire leurs classes au cabinet du préfet dire en privé le fond de leur pensée sur ces experts au Conseil Économique et Social. Cette contradiction entre le principe de plaisir et le principe de réalité – qui n’est évidemment pas une spécificité locale –, constitue un poncif de l’opposition métro/créole. Bien que les métropolitains venus à la Réunion pour y chercher du travail trouvent ici des conditions plus favorables qu’en métropole (et repartent rarement), les salaires du privé (pourtant majorés, dans les services notamment), font apparaître les privilèges des fonctionnaires d’autant plus insupportables quand ces fonctionnaires sont réunionnais. Dans un courrier paru dans le Journal de l’Ile du 12 septembre 1994, un petit métro des Bas, pestant contre l’impôt auquel il est assujetti et qu’il voit alimenter la consommation des assistés et la carrière des “rois nègres” du cru, lui, “contribuable du privé”, au “salaire non indexé” et “à l’emploi précaire” (gagnant “assez d’argent pour payer des impôts, mais pas suffisamment pour défiscaliser”), prenant prétexte de l’absentéisme des “enseignants, gnants, gnants”, fait le tour de ces doléances. “Pour le prix de deux personnels sous le soleil et les cocotiers, on en a trois en métropole” ; les “20 % d’octroi de maire (en fils)” et les commissions sur les marchés publics [l’octroi de mer constitue une part essentielle des ressources communales] ; exploitation coloniale que l’“apartheid” de la préférence régionale conforte : “On vous demandera votre lieu de naissance”. Les Réunionnais ont trouvé le meilleur dialogue Nord-Sud, c’est le basculement du fric du Nord au Sud”. “Vous reprendrez bien un second aéroport international ? et un second département sans façons ? Peut-être une autoroute juste entre le battant des lames et le sommet des montagnes ?” Ce renversement de la situation coloniale, ce métro venu tenter sa chance sous les tropiques l’illustre en effet par cette manifestation d’enseignants réunionnais nommés en métropole qui venaient de s’enchaîner aux grilles du Rectorat : “Il fut un temps où on enchaînait les gens pour venir travailler à la Réunion ; maintenant ils s’attachent eux-mêmes pour rester dans l’île”. Se dédommageant de sa déconvenue avec la question qui fâche : “Et si actuellement les colonisés, c’étaient les contribuables métropolitains, car ce sont bien eux qui travaillent pour les assistés de base, genre Rmistes et autres travailleurs au noir et les assistés de luxe, fonctionnaires et assimilés”, “privilégiés tropicaux (...) qui roulent leur caisse dans des 4x4 japonais” ?...

C’est pourtant en des termes presque identiques, mais avec la conscience douloureuse de l’impasse présente, qu’un ancien sénateur, regardé comme un “vieux sage”, comparant la situation de la Réunion au développement mauricien parle d’une “inversion de l’exploitation (coloniale) (qui) consiste aujourd’hui pour les descendants des ex-colonisés à vivre du travail de la métropole laquelle naguère s’enrichissait de celui de leurs ancêtres, la seule différence est que les ex-colonisés ont la loi pour eux.” (dans un courrier des lecteurs du 11 novembre 1994)

Pour conclure cette recension des apparences dont le propos n’était que d’illustration, de manifester que l’instant exprime l’histoire et qu’il n’y a d’anthropologie appliquée que dans la connaissance des causes lointaines – n’étant nullement, je le redis, un spécialiste du sujet que je viens d’explorer, j’espère ne pas m’être fourvoyé et ne pas avoir instruit à l’inverse de ce propos –, il me semble que l’on pourrait caractériser le tableau que j’ai essayé de brosser, conscient d’avoir simplifié le trait, comme le paradoxe ou le trompe-l’œil d’une majorité politique et d’une minorité sociale. La majorité politique est une propriété de la départementalisation ; la minorité sociale est entretenue par une armée de spécialistes, éducateurs, travailleurs sociaux, médecins, techniciens de l’aide et techniciens du crédit qui font briller ce modèle métropolitain si proche et si lointain. Il s’agit moins pour eux, me semble-t-il, de répondre à des besoins que d’en créer, de faire évoluer la société en fonction de son histoire propre que de la faire entrer – en bout de chaîne –, dans le moule de la société métropolitaine et dans les circuits de distribution. Les acteurs du premier cercle, politiques et notables, paraissent gérer le réel, mais leur rôle se réduit souvent à créer une illusion de perspective, à faire comme si la modernité réunionnaise, exogène et téléportée, résultait du demi-siècle d’histoire écoulé. Techniciens du froid et élus du cru administrent la preuve que l’économie sociale qui les justifie, planifiée sans considération de la sociologie et de l’histoire, alimente une économie factice au lieu de cultiver l’initiative, entretient la déréliction sociale et déréalise la recherche identitaire au lieu de réunir les conditions d’un réel développement et d’une réelle autonomie.

C’est la “rente publique”, les quelque six milliards de francs annuels des transferts, qui nourrit la croissance réunionnaise, une économie blanche, fondée sur la demande finale (la consommation des ménages). Loin d’avoir opéré comme un plan Marshall qui aurait reconverti l’économie sinistrée de la plantation, la départementalisation, superposant les travers du jacobinisme à ceux de la coopération “à l'africaine”, en a détourné les actifs vers l’affairement stérile de l’import-distribution, elle a créé une classe surnuméraire de fonctionnaires surrémunérés qui entraîne, de fait, l’économie de l’île dans une fuite en avant parfaitement indifférente au réel et entretenu, parallèlement, une résignation économique (c’est-à-dire, aussi, un potentiel d’explosion sociale au frottement de ces deux mondes soumis au même modèle de consommation) que j’illustrerai par cette anecdote, rapportée à la télévision par un inspecteur d’Académie (dans le style des clichés énumérés plus haut par le “petit métro des bas” que j'ai cité, version départementalisation du cartiérisme), d’un écolier s’excusant ainsi de ses retards matinaux : “Il ne faut pas m’en vouloir : je suis le seul à me lever à la maison et je suis le seul à ne rien gagner !” Michel Debré a certes “sauvé” la Réunion d’une manière de Castro – ou de Duvalier – des Mascareignes, mais c’est bien le Parti Communiste Réunionnais qui a précipité la réalisation de la départementalisation en militant pour l’autonomie. Dans cette partie où chacun joue le rôle de l’autre, dans un contexte où l’URSS vient de lancer, par la voix de Khrouchtchev, son défi économique aux pays occidentaux et remporte, avec la décolonisation et les luttes de libération, une succession de victoires politiques qui paraît donner du crédit à ce défi, la droite française entend priver les autonomistes des D.O.M. de leurs motifs de revendication en donnant enfin un sens à l’égalité votée depuis 1946. Que cette guerre froide par Réunion interposée ait pu entraîner l’application de modèles aveugles à la réalité réunionnaise doit d’autant moins étonner que les autonomistes se sont progressivement coulés dans le moule républicain (dès lors qu’apparaissait l’inconsistance économique de leur projet et, à l’inverse, l’efficacité redoutable et lénifiante de la départementalisation) et que, tirant la société libérale à l’envers où les conquêtes sociales sont d’abord des conquêtes économiques (aujourd’hui en perdition d’ailleurs), ils ont pris l’égalité au mot en se faisant les plus ardents défenseurs, pour leur plus grand bénéfice, à la fois de l’identité créole et de l’égalité républicaine. Nourri par la dialectique du ressentiment et de la mauvaise conscience à laquelle j’ai fait allusion, ce jeu politique multiple, où les enjeux idéologiques masquent les problèmes réels, explique, me semble-t-il, la Réunion d’aujourd’hui. Debré voulait faire de la Réunion la vitrine de la France dans l’Océan indien. Il aura réussi. A l’heure où le chômage baisse dans tous les pays d’Europe, sauf en France, la Réunion peut, à cet égard, être considérée comme un cas d’école économique et comme un exemple accompli de l’“exception française”.

Pour conclure sur un plan plus pratique, tirant l’idée de ces remarques et reliant le général au particulier, je répéterai qu’un projet éducatif, un plan de formation et a fortiori un programme de développement doivent bien entendu être pris en charge par les représentations et par la langue des acteurs. Cette donnée élémentaire paraît avoir été occultée. Dans un séminaire sur les facteurs culturels du développement, j’ai bien involontairement choqué plusieurs participants en remarquant que, s’il existait bien un futur immédiat en créole, cette langue, comme beaucoup de langues traditionnelles d’ailleurs, ignorait – ou voulait ignorer, car sa conception du temps n’est pas linéaire, mais cyclique, avec l’objet de neutraliser le temps et le risque de changement –, la forme verbale et l’opportunité du futur. Il ne s’agit évidemment pas de charger la barque des héros de Louis Timogène Houat, auteur du premier roman réunionnais, ces marrons qui prennent la mer pour accoster enfin ...sur cette île infernale à laquelle ils croient avoir échappé, mais, à l’inverse, d’essayer de comprendre pourquoi le développement n’a pas fondamentalement modifié la structure de la société réunionnaise. Peut-être est-ce par des remarques de cette sorte, bien banales et si évidentes qu’elles peuvent étonner (mais où l’on voit que l’évidence n’est pas la chose du monde la mieux partagée), que l’analyse anthropologique doit commencer et qu’elle peut être de quelque secours.

FIN


retour : 1° partie




Rechercher dans :
http://www.AnthropologieEnLigne.com