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Copyleft : Bernard CHAMPION

2 Éléments d'Ethnographie Malgache
Mots clés : Antemoro Sorabe Ancestralité Tanguin Choc des cultures
Développement
Champs : Ethnographie Histoire Anthropologie du développement Anthropologie de l'image

1 - Zafimahavita
sur le “choc des cultures”
2 - Les trois pierres du foyer
des clans et des clones dans la vallée de la Manañano
3 - Visages d'Ambila :
-
le diaporama (.wmv) (.mov) (4') pour le Musée des Arts premiers (Quai Branly)
-
le livre : <www.ocean-editions.fr>
- le site : Ambila
4 - Zafimahavita : funérailles dans le Sud-est Malgache
(film 40') (film)
dossier pédagogique : l'ancestralité
5 - La Case, les Sorabe, L'Histoire
6 - Le Tanguin
poison d’épreuve à Madagascar : mode d’emploi
7 - La parenté dans les contes
programme de recherche
8 - Riziculture traditionnelle et S.R.I.
9 - La fonction missionnaire :
sur la mission lazariste à Fort-Dauphin (1648-1674)
10 - Les Compagnies de commerce
et la première colonisation de Madagascar (1642-1674)

présentation générale du site


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Ce développement comporte trois pages HTML :
Les Compagnies de commerce et la première colonisation de Madagascar
La Compagnie Française des Indes Orientales de 1664
Madagascar : l'“Originaire”, l'“Engagé” et l'“Habitant”



Madagascar : l'“Originaire”, l'“Engagé” et l'“Habitant”


Si l'on met à part les ruines, relevées par Maudave, que l'on peut voir aujourd'hui à Fort-Dauphin, il n'existe pratiquement pas de trace matérielle de la vie des Français en pays Anosy. Sauf une relique, à laquelle il a déjà été fait référence, conservée par les Archives départementales de La Réunion, intitulée "Un registre de Notaire du Fort Dauphin", soit des feuillets issus d'un cahier d'"enregistrement et insinuation" ouvert au "greffe du Conseil etably en l'isle Saint-Laurent au Fort-Dauphin" et concernant des actes passés de novembre 1665 à novembre 1670 (document coté C° 2 905). Il s'agit d'authentifications de concessions de terre (4), de contrats de mariage entre Français (8), de contrats d'association entre colons (9) et de donations entre vifs (5). Avec l'étonnante diversité des professions représentées à Fort-Dauphin, outre les hommes de loi qui ont produit les actes en cause : un maître de musique, un horloger-graveur, un lapidaire..., ce document permet de constater que les Français occupent le pays avec leur culture juridique et sa prégnance de l'écrit. Le contrat de mariage d'Anne Billiard, veuve de Pierre Pau et mère d'Estienne Pau (dont le baptême est enregistré à Mascarin, où ses parents résidaient) et de Michel La Dubé, soldat de la Compagnie, par exemple, énonce les droits d'Estienne, "fils mineur du deffunct Pierre Pau et de lad. future espouse". Anne Billard est dite agir en tant que "mère et tutrice des enfans mineurs dudit deffunct Pierre Pau". La succession de Pierre Pau ayant révélé un avoir de 375 livres et 10 sols, auxquels il faut ajouter 204 livres dues par des tiers, l'acte en cause énonce que cette somme "restera entre les mains des futurs espoux jusques à ce que led. Estienne Pau soit en aage de gagner sa vie, et cependant, précise l'acte, sera nourry et entretenu aux despens de la future communauté sans diminution de ladite somme". L'apport de l'épouse dans la communauté est précisément enregistré. Ainsi Denize Guérin, "promet apporter audict futur espoux, la veille de leurs espousailles, la somme de 2 000 livres", "Claude Nicole, sieur de Bainville, et Pierre Viau, maistre de musique" étant pris comme témoins. Toutes clauses conformes au système juridique expressif de la parenté descriptive bilatérale, définissant l'héritage vertical - que les vazaha apportent avec eux, stigmatisant les mœurs des "originaires" ("ils ne laissent rien à leurs enfants..." voir le chapitre "La fonction missionnaire : sur la mission lazariste à Fort-Dauphin, 1642-1674").

Ces affaires de colons ne font aucune mention des relations avec les "originaires". L'attribution de concessions taillées en pleine étoffe paraît se faire comme si le pays n'était pas habité. Ainsi du Rivau, concède-t-il à Champmargou au nom du Maréchal de la Meilleraye qui, depuis 1655 a supplanté la Compagnie de l'Orient, le "fief de Fanshere". Si l'on rapproche les 4 000 Français venus à Fort-Dauphin des 127 rescapés avant le massacre de 1674, on mesure la précarité des conditions de vie dans le sud malgache, et c'est vraisemblablement ce qui explique ces associations et ces donations au dernier vivant (respectivement 10 et 4 des actes en cause), précieusement consignées dans ce cahier. "Toussainctz Hemet, sieur du Heaulme" et "Claude Delorme", par exemple, se font ainsi, "par devant Pilavoine, notaire en ladite isle", "don mutuel réciproque et irrévocable de tous et chacun des biens, meubles et immeubles, en quoy qu'ils puissent consister, qui se trouveront appartenir au premier mourant d'eux, au jour de son décès dans la dite isle seulement" (Barrassin, 1964, p. 72).

Quand on anticipe le destin, déjà écrit, de la colonie, eu égard aux conditions de son établissement et de son mode de subsistance, certains faits ou événements relatés dans ces pages mutilées apparaissent "surréalistes". Tel ce mariage, dont le contrat a été passé "en l'hostel du gouverneur", de Daniel de Candolle "orloger et graveur, fils de Mre Abraham de Candolle, docteur en théologie, demeurant en la république de Genève" et de "Marguerite Pottereau, fille de Jacques Pottereau, Me thailleur d'habits" (folio 42) où toute la notabilité coloniale paraît avoir été conviée : le "très hault et très puissant seigneur Monsieur François de Lopis, marquis de Mondevergue, baron de Barles, gouverneur et lieutenant général pour le Roy de lad. Isle Dauphine et autres adjacentes", "Monsieur de Faye et Monsieur Caron, directeurs généraux des affaires de Messieurs de la Compagnie des Indes Orientalles", Messire Charles de la Chaussée, chevalier, seigneur de Champmargou, capitaine général des Troupes française en lad. Isle", ainsi que quinze autres invités dont le "sieur Estienne Regnault" commandant de l'île Bourbon. Tous ces personnages, agents de la compagnie ou du roi, sont mobiles. On retrouve Faye et Caron, dont c'était la destination, à Surate, mais aussi Pilavoine, Regnault (et Roques, dont il sera question dans le chapitre sur les indiennes). Seul Champmargou décèdera à Fort-Dauphin - le gouverneur, qui demandera son congé, décèdera emprisonné à Saumur. Mais l'"habitant" ?
Sous l'autorité – relative, on l'a vu – des agents et des marchands des compagnies de commerce et dans la diversité des professions et des statuts que ces actes passés devant notaire permettent d'imaginer, trois fonctions apparaissent (qui peuvent être évolutives ou transitoires) définissant trois catégories d'européens : des soldats et des engagés, qui ont a priori vocation à rentrer au pays, et des colons qui sont supposés faire souche à Madagascar. Un aperçu que l'on peut composer à partir d'informations incidentes montre les "habitants" dispersés dans le pays d'Anosy (le massacre final sera suivi d'un regroupement des survivants dans le Fort), vivant de cultures et d'élevage en relation avec les "originaires".

A ce titre, voici plusieurs observations touchant les relations ordinaires entre les Français et les "originaires" de l'Anosy :

- En 1654, ainsi qu'il est rapporté dans le "mémoire du S. Anthoine Thaureau touchant l'Isle de Bourbon, ou autrement Mascaregne", publié dans la deuxième édition de l'ouvrage de Flacourt, "sept autres François [outre Thaureau] et six Negres, qui nous y ont aussi suivis" s'établissent à Bourbon. Alors que les français, sans nouvelles du Fort-Dauphin depuis plus de trois ans, décident d'embarquer sur un bateau pour l'Inde,
"Nous demandasmes à nos Negres s'ils vouloient rester dans l'Isle, que nous les assisterions de tout ce que nous pourrions, et laisserions des lettres en cas qu'il vint quelque Navire les trouvans seuls pour tesmoigner le bon service qu'ils nous avoient rendu, et comme nous étions partis hors de l'Isle pour chercher passage ailleurs [...] Si bien qu'apres leur avoir fait beaucoup de remonstrances de ne point quitter l'Isle qui les pouvoit nourrir et qui estoit su pres de leur pais, ils n'en voulurent jamais rien faire, et s'embarquerent avec nous dans le dit Vaisseau." (Flacourt, 1661, p. 431-437).
- Du Bois, dont le témoignage porte sur les années 1669 à 1672, rapporte que les "Habitants ont quantité de Noirs sur leurs habitations, à chacune desquelles il y a un village de ces Noirs dont les Habitants sont comme Seigneurs. Ces Noirs cultivent la terre pour eux, et font des nourritures. Ils sont obligés de faire les plantages et travaux necessaires des François, qui sont comme j'ay dit, Seigneurs sur leur terre. Il y a toujours en chaque Village, et habitation un Noir qui est Maistre du Village, nommé Hondsau (Ontsoa dans Flacourt) ; il a soin de toutes choses pour faire faire les travaux, et commande aux autres Noirs." (155-6)


- A environ deux lieues de Fort Dauphin, les lazaristes, sous Bourdaise, firent exploiter par des Malgaches une concession à Alompo (Froidevaux, op. cit. p. 207) Sur le "village de noirs que nous avons à Alompo", la lettre de Bourrot de février 1667 dans les Mémoires de la Congrégation, IX, p. 540 précise : "Vous avez demandé à M. Etienne des explications sur le village de noirs que nous avons à Alampo. Je ne sais si M. Manié ou M. Cuveron vous ont satisfait sur ce point ; mais je vous dirai que Alampo est un village dans l'intérieur des terres, distant du Fort-Dauphin d'environ deux lieues, où sont établis de huit à neuf nègres. C'est une assez belle place pour planter du riz, des racines et la vigne aussi, je le crois. Ce terrain fut donné à M. Bourdaise du temps de feu M. le Maréchal. Les nègres se donnèrent aussi à lui, et, en leur laissant quelques vaches pour le lait dont ils vivent, ils sont obligés de nous servir trois jours de la semaine, et, dans les autres temps quand on a besoin d'eux. Jusqu'à présent voilà tout ce qu'on a tiré du village ; mais j'espère, Dieu aidant, y planter de la vigne cette année ; puis avec le concours de nos nègres, nous aurons un bon jardin et une maison de campagne. Dans une autre habitation, nous avons achevé le Séminaire que le bon M. Manié a commencé. Nous tenons de ces Messieurs ce lieu qui s'appelle Ymours. [...] Là est tout notre bétail. Nous en avions aussi à Alampo, mais nous l'avons retitré à cause de la guerre, et du voisinage des ennemis ; tandis que, à Ymours, nous sommes protégés par le fort de Fanzhère. La colonie n'a pas le moyen d'entretenir deux garnisons." Une lettre de Nicolas Estienne à Alméras confirme : "Afin de n'être à charge de personne, il [Bourdaise] avait obtenu de M. du Rivau une habitation pour y faire planter du riz, des racines et faire nourrir des bêtes qui étaient bien au nombre de trois cents à sa mort : partie qu'il avait achetée et partie qui lui avait été donnée pour faire l'aumône" (Lettre de Nicolas Estienne à Almeras, 15 janv. 1664. Revue d'Histoire des Missions, mars 1936, p. 119).

- Un Placet du 28 février 1674 des habitants au Roi des Français sachant le départ des Missionnaires, annoncé par la Dunquerkoise (Mémoires, IX, p. 588) implore le souverain en ces termes : "Sire, Sur l'avis que vos pauvres sujets les Français, habitants de votre île Dauphine, ont eu du délaissement d'icelle, et qu'ils en doivent être ostés en bref pour être transférés en un autre lieu, ils se jettent humblement à vos pieds, suppliant instamment Votre Majesté d'avoir égard à la perte qu'ils feront de leurs biens, consistant en terres seulement et en bestiaux, choses qu'ils ne peuvent transporter avec eux. Ils ont cru, Sire, que leur établissement y serait de durée ; et pour cela ils ont employé leurs travaux, leurs soins et entièrement consommé leur jeunesse. Ils espèrent, Sire, que vous en aurez compassion si tel est votre bon plaisir, de les retirer d'ici ; que Votre Majesté ordonnera qu'ils seront mis en lieu où ils trouveront quelque soulagement, et qu'ils pourront passer avec eux tel nombre de noirs qu'il vous plaira, lesquels les suivront volontairement, et continueront leurs prières pour la prospérité et santé de Votre Majesté." Pauliat fait état d'un mémoire commandé par Champmargou sur le redressement de la colonie sous Mondevergue où l'on voit les colons faire travailler "quantité de Malgaches" sur leurs terres, au point qu'ils déclinent l'offre de La Haye de les transporter à Bourbon… (p. 344) Ce rapport écrit à Fort-Dauphin, daté du 3 mars 1670 et présenté à Colbert par Grandmaison, au nom de Champmargou (déjà cité), relate : "La paix que le marquis de MDV, comme gouverneur et lieutenant général a establie dans l'isle a produit de très bons effects, en ce qu'elle a permis aux habitants d'ensemencer et cultiver leurs terres, dont l'on a eu cette année une abondante récolte qui a beaucoup servi" (Archiv. col. Du Minist. de la Mar. et des col. Fonds Madagascar, Correspondance générale, cart. 1 (1642-1724) C5).

Ces textes donnent à penser une relation de "service" (on notera la fortune du mot) entre Français et Malgaches, ces derniers, si l'on en croit la fin du placet cité, paraissant être dans une situation de dépendance consentie. Cette économie s'accommode de l'esclavage existant, comme le confirme cette incidente de Charles Nacquart, arrivé à Fort-Dauphin sur le même vaisseau que Flacourt et relatant : "Deux Français étaient dans l'intention de se marier ; et comme le carême approchait, je fis venir à diverses reprises leurs futures épouses pour achever de les instruire, avant la Quinquagésime, jour auquel je les baptisai, à la fin de la grand'messe. Le lendemain, je les mariai, obligeant les maris non-seulement à donner l'instruction avec le bon exemple à leurs femmes, mais à attirer aussi peu à peu leurs esclaves" Mémoires, p. 129 ("Journal de M. Nacquart", nous soulignons). "Pour un écu, en effet, écrit Mounier dans une lettre du 6 février 1655, on achète un esclave qui vous sert fidèlement, lui et sa postérité" (Mémoires, p. 189). Flacourt notant, on l'a vu, qu'"il n'est pas besoin d'aller chercher des esclaves au loin, pour les amener dans l'isle, […] car elle en est assez fournie"... Quand, en 1666, M. de V. visite Mascarin avec Champmargou, et fait état, à propos de la taille des anguilles pêchées "dans un grand étang en forme de croissant" de "deux de nos Esclaves qui en avoient enfilé deux dans un bâton pour les porter plus commodément, qui plioient sous le fais" (1722, p. 78), il désigne, dans cette première mention d'esclaves sur la terre bourbonnaise, des asservis de cette nature.

Étymologie de l'esclavage à Madagascar (Molet, 1974)

Le dictionnaire malgache de Frédéric de Houtman, publié en 1603, donne pour esclave le mot onbeta (olon beta) : personne de basse condition. Le terme générique est ondevo (andevo), auquel Flacourt confère le designatum suivant : " Les Ondeves sont les esclaves de père et de mère, achetés ou pris à la guerre [...] Quand ils meurent, ils ne peuvent rien laisser à leurs enfants [...] les Ondeves ne peuvent quitter leurs Maîtres, si ce n’est pendant la famine". Le caractère de l'esclave, c'est ici son incapacité juridique et patrimoniale. C'est, au plan psychologique, son caractère d''enfant". (Le mot arabe abd, l'esclave ou le serviteur, a une fortune particulière en malgache composant, à la faveur d'une série de mots construits sur le radical bodo, des diminutifs signifiant la minorité de l'enfance ou l'incapacité du vieillard.) Et c'est, au plan religieux, son caractère d'andevo fady (qui peut transgresser les interdits) : chez les Onjatsy, ils ont notamment pour rôle de "presser le cadavre en cours de putréfaction pour en recueillir les humeurs" (Dictionnaire de Richardson, 1885, p. 806). Cette minorité se rapporte également à la nature de bien meuble de l'esclave qui s'exprime dans le mot abily (dont on retrouve la racine dans des termes signifiant l'achat), parfois donné pour synonyme d'ondevo. Les immigrants islamisés de la côte orientale de l'île sont venus avec des Africains, globalement qualifiés de kafiry, infidèles, vraisemblablement de statut servile, si l'on se réfère aux informations contenues dans les Sorabe. L'arrivée des Portugais a non seulement coupé la route de ces immigrants, mais également réfréné un commerce avec Mascate et le golfe persique qui concernait aussi la traite des esclaves. Gabriel Ferrand (Les musulmans à Madagascar et aux îles Comores, III, 1902, Paris : Ernest Leroux) a recueilli les termes anakara, d'origine arabe, concernant l'esclavage et la traite. Dans ses Mémoires, François Martin fait incidemment référence à la traite qui a cours sur la côte ouest de l'île, opérée par des Anglais, des Portugais ou des Arabes. Un texte daté de 1640 dont l'auteur n'est pas connu, intitulé "A voyage in ye ship Frances from Mossambique for St-Laurence" présenté par Stephen Ellis (Omaly sy Anio, 9, 1979, p. 151-166) précise : "A cette rivière [la Mahavavy] viennent les Hoves avec leurs caravanes en mars et avril avec 10 000 têtes de bétail et 2 ou 3 000 esclaves" (p. 163). Le capitaine Walter Peyton, rapporte, dans sa relâche à Mohely de 1614, que les habitants de Domony "sont en relations commerciales suivies avec Malindi, Mogdicho, Mombaz, l'Arabie et Madagascar, où ils vont chercher des esclaves, qui y sont abondants à cause des guerres civiles continuelles que se font les rois de cette île ; ces esclaves, qu'ils vendent de 9 à 10 piastres, sont revendus aux Portugais 100 piastres" (COACM, t. 2, p. 84). Vraisemblablement, la capture de prisonniers (des deux sexes) destinés à être vendus aux traitants islamisés constituait un objet de ces "guerres civiles". A l'époque de Flacourt, les esclaves peuvent être soit des captifs (viz. supra), soit des hommes nés de captifs, soit des individus réduits en esclavage à la suite d'un délit.

Quel est le statut des hommes qui se trouvent sous le commandement de Pronis, "commis-gouverneur" de la Compagnie de 1642 ?

Au titre des plaintes des Français contre Pronis ayant provoqué "sédition et ligue" : son mauvais gouvernement, sa mauvaise administration des vivres, son alliance avec les "Grands" (consacrée par son mariage avec une fille de "Grand" (voir : La fonction missionnaire : sur la mission lazariste à Fort-Dauphin -1648-1674) – aux dépens de ses compatriotes –, mais aussi sa morgue – ou son mépris – envers les engagés, qu'il appelle, en effet, "ses esclaves". "Les Français, rapporte Flacourt, disa[ie]nt que le sieur Pronis les faisait travailler comme des esclaves et, que, quand les Grands du pays lui demandaient ce que lui étaient les Français, il leur répondait que c'étaient ses esclaves". "… Ce qui [les] faisait encore de plus en plus murmurer [...], et, encore plus les nouveaux venus qui trouvaient bien étrange de faire en ce pays la fonction de portefaix et d'esclaves, [alors qu']ils voyaient beaucoup de Nègres dans l'habitation que l'on ne faisait point travailler." (269)

Flacourt se livre à une analyse sémantique du terme utilisé par Pronis, ondevo. "La raison que le sieur Pronis a objectée touchant ce qu'il disait que les Français qui étaient au service de la Compagnie étaient ses esclaves est, que dans cette langue, il n'y a point de mot qui signifie serviteur, que le mot Ondevo, ce qui est faux car Ontsinava est plus honnête. Il se peut donner aux plus Grands qui, quoi qu'ils ne soient pas esclaves, se disent Ontsinava des autres plus Grands ou égaux, par courtoisie ou par civilité, ainsi que nous faisons parmi nous. En outre, Ompanompo signifie proprement serviteur, mais Ondevo signifie homme perdu, captif et esclave acheté, et qui se vend, qui ne peut de rien disposer de ce qu'il a, et tout son bien appartient à son maître" (id. p. 268). Autrement dit, de même que, par captatio benevolentiæ ou par flatterie on s'abaisse hyperboliquement devant un supérieur en se déclarant son serviteur, on peut se dire métaphoriquement ontsinava d'un supérieur ou d'un égal, mais pas ondevo, ce terme, qualifiant la déchéance ou la non existence sociale, n'étant pas susceptible d'effet rhétorique. Ompanompo, signifiant, en effet, "serviteur", ou "corvéable", et désignant, dans le système des classes d'âge (par exemple, dans la vallée de la Manañano, voir : ZAFIMAHAVITA, Contribution à l’ethnographie d’un village du sud-est malgache : sur le “choc des cultures”
), la catégorie des jeunes chargés d'exécuter les travaux les plus rudes. Et Flacourt de justifier l'emploi du mot ondevo par la volonté de Pronis se montrer à l'égal de ses "beaux-parents", confirmant, comme il l'exposera ailleurs, qu'il avait bel et bien "changé de camp". "Comme c'est la coutume des Grands de ce pays de tenir leurs sujets sous le joug de l'esclavage, lui, qui avait épousé la fille d'un Grand, eût été fâché de ne pas tenir les Français qui lui étaient soumis par les Seigneurs de la Compagnie, sous le titre de ses esclaves, et, comme cela, il eût cru n'être pas assez estimé par les gens de cette terre" (id. p. 268).

Les "grands" ayant, en effet, inféodé les populations locales après s'être approprié les terres par alliance matrimoniale et main-morte, comment qualifier leurs "sujets" ? Tous ne sont pas évidemment pas ondevo, quand bien même sont-ils tenus, aux yeux des européens "sous le joug de l'esclavage" - qui opèrent en réalité pour qualifier les sujets des grands la même hyperbole dégradante que Pronis vis-à-vis des engagés. Hilotes, pénestes ou serfs ? Le spectre des modes d'asservissement n'est pas illimité : il défie l'anachronisme et transcende le temps. Pour caractériser la situation des serfs en droit féodal, le juriste Gaspard Bailly, dans son Traité des taillables et maimortables de 1712, insiste sur l'atavisme qui caractérise cette sujétion : "et qui plus est telle miserable condition, comme un feu grégeois, passe jusqu'au dernier des enfans, brûle et noircit tous les enfans et descendans de la race" (1712, p. 19). Le lazariste Bourdaise notera que les grands traitent les noirs "comme des chiens"
("Ils les nourrissent comme des chiens, ne leur donnant pas les os à ronger dans la main, mais les jettent à terre et [ceux-ci] n'oseraient passer devant eux, qu'ils ne fléchissent les genoux et ne se courbent jusqu'en terre. Il faut qu'ils servent de chevaux à ces autres ; car ces pauvres Nègres portent les Blancs sur leurs épaules comme sur une civière" - Bourdaise, lettre du 8 février 1655) et la plupart des observateurs relèvent leur incapacité juridique à transmettre leurs biens à leurs enfants, Vivunt enim ut liberi, moriuntur ut servi (voir, infra, sur la mission lazariste). "Je leur promettais, expose Flacourt, de ne les piller point, comme faisaient les Grands, et qui plus est, à leur mort, leurs enfants succèderaient à leurs biens " (Histoire, [1661] 2007, p. 337-338).
Cette volonté d'outrage, Pronis étant protestant, marque vraisemblablement aussi une opposition à la religion des engagés.
"Ainsi ce mépris en fâcha beaucoup qui commencèrent dès lors à murmurer contre lui, et même, comme le sieur Pronis était de la religion prétendue ; ils se plaignaient qu'il méprisait les Français qui étaient catholiques, apostoliques et romains, et qu'il faisait faire le prêche tout haut, pendant que les Français faisaient des prières dans la chapelle" (Histoire [1661] 2007, p. 268).

Qui sont les "engagés" ?

Pronis a-t-il, si l'on suit Froidevaux (1900, p. 270), "complètement trompé [l']attente [de ses "subordonnés catholiques"] en exigeant d'eux qu'ils se livrassent eux-mêmes au travail de la terre, au lieu de se borner, comme ils l'avaient pensé, à diriger et à surveiller les indigènes" ? En faisant passer sur le Saint-Laurent "toutes sorte d'outils pour bastir et cultiver la terre" (Relation de F. Cauche, p. 91), puis, "en l'an mil six-cent quarante quatre, [...] un navire de quatre cent tonneaux commandé par Lormel avec nonante passagers, pour demeurer dans l'isle, et y planter du tabac pour le compte de la Compagnie" (Flacourt, p. 439, "Cause pour laquelle...") les objectifs de la Compagnie apparaissent clairement : il s'agit d'employer les engagés à l'établissement d'une colonie de peuplement et à l'exploitation de la terre, dans une position de service et non de maîtrise. Le diagnostic de Flacourt confirme cette intention : "Le malheur n'est venu que des volontaires que l'on a envoyé dans le passé… ; en quoy il faut remarquer qu'il ne faut embarquer que de bons artisans maçons, charpentiers, scieurs de long, laboureurs, jardiniers et païsans, conduits par des gens d'honneur, discrets et avisez, point esventez, d'aage assez avancé" (p. 246) et montre que les défaillances de la Compagnie dans le suivi de la colonie ne sont pas les seules causes de ses échecs. Flacourt lui-même prendra à son service deux vignerons dont le contrat d'engagement a été retrouvé, Etienne Barbe et Jacques Amaury, habitants de Mareau-aux Prés dans le val de Loire, pour une durée de quatre années moyennant 50 livres par an (Gérard Héau, Généalogie et histoire de la famille de Flacourt, Donnery, 2009, p. 23). Le reproche fait à Mondevergue dans le Mémoire sur l'estat de l'isle Dauphine est précisément "de n'avoir pas divisé les François et de ne les avoir pas excités à se pourvoir de vivres par leur travail en cultivant la terre", les errements économiques de la colonie ayant convaincu "Sa majesté [de] donn[er] l'ordre à la compagnie de ne plus faire aucune dépense pour l'isle, en sorte que les François qui y sont n'auront plus de ressource que leurs bras, qu'ils doivent employer à la culture de la terre pour leur subistance" (422-423). C'est à "faire les établissements de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil" que doivent être employés les français de la colonie : "Que vous portiez à la culture de la terre les François que vous y enverrez et mesme ceux que vous retiendrez au fort Dauphin, et, pour cet effet, que vous leur déclariez que c'est le seul moyen qu'ils ont pour vivre, vu que la compagnie, mar mon ordre exprès, a révoqué tous les gages qu'elle leur donnoit" expose Louis XIV dans sa lettre à M. de Mondevergue du 9 mars 1669 (Clément, op. cit., p. 430-431). Colbert redouble l'instruction : "Faites les establissmens de la baye d'Antongil et de Saint-Augustin et faites travailler tous les François à la culture de la terre" (Lettre à M. de Mondevergue, Clément, op. cit., p. 435)

L'appréciation de Flacourt rencontre un discours récurrent sur les engagés. Aux dires du lazariste Charles Nacquart, ce sont "gens ramassés, libertins et qui sont envoyés la plupart en ce pays par leurs parents, qui n'en savent que faire, ou y sont venus eux-mêmes par débauche ou curiosité, qui, se voyant ici trompés de leur espérance de voir un bon pays, ne font que maudire l'heure d'y être venus. Et encore, quand leur temps est achevé, il faut demeurer encore autant, faute qu'il n'y vient pas de navire les retirer, comme on leur avait promis. Je vous laisse à penser quelle vie en ce désespoir, en un pays où il y a si grande facilité de se laisser aller à la corruption de nature. Il n'y aurait que plaisir de n'avoir pas soin de telles gens, auxquels on ne perd souvent que sa peine et dont on est payé d'ingratitude et de calomnie, comme des frénétiques envers le médecin qui les veut guérir, qui s'irritent contre lui au lieu de prendre ses remèdes. Si nous n'avions qu'à instruire les Nègres, il ne faudrait que des catéchistes…" (Galibert 2007, p. 240-241). Le médecin Guy Patin écrit le 9 juin 1665 : "On cherche icy des gueux et des miserables, tant hommes que femmes, pour les envoyer à Madagascar, afin d'y travailler, et d'y peupler le païs, cela déchargera un peu la France de tant de gens oiseux qui y abondent, mais il semble qu'il seroit bon d'y envoyer aussi des Moines, car nous en avons beaucoup trop, et icy et ailleurs, ils n'aiment pas à travailler, au moins serviroient-ils à peupler, et ils ne servent icy à rien du tout" (Lettres choisies de feu Mr. Guy Patin, volume III, p. 75, Cologne : Pierre du Laurens). – Étienne Regnault, dans son Mémoire sur Bourbon, parle, lui aussi, "des gens que l'on avait tiré de l'hospice général". Au moment du départ de la flotte de Mondevergue, un tiers des engagés se récusent (Barassin, 1953, p. 59, citant Rennefort, p. 9) : "La crainte du péril que l'agitation continuelle de la Mer avait inspirée à quelques-uns, et l'habitude qu'ils s'estoient faite du plaisir et d'oisiveté pendant quatre mois de séjour à Brest, fut cause de cette diminution". Ce même "ramas d'hommes et de femmes de plusieurs nations et de plusieurs provinces", selon les termes du gouverneur de Baas dans une lettre au roi du 29 juillet 1670 se vérifie à propos des engagés de la Martinique (cité par May, p. 50).

Lettres choisies de feu Mr. Guy Patin, volume III, p. 75, Cologne : Pierre du Laurens

Les contrats d'engagement dans les minutiers

La seule étude systématique sur la période d'engagement des originaires de France qui nous intéresse ici porte sur les engagés pour les Antilles. C'est la thèse complémentaire de Gabriel Debien, Les engagés pour les Antilles (1634-1715), publiée en 1952. Elle peut servir de référence, dans le mesure au moins où elle porte sur les contrats d'engagement passés dans les ports de métropole devant notaire : l'examen systématique de ces minutiers donne une information qui doit aussi concerner, on peut le présumer, les engagés et les colons recrutés pour Madagascar. Première difficulté : "L'on ignore presque tout du départ des blancs". "Ces départs sont aussi l'envers d'un siècle dont l'histoire sociale est un désert pour nous. Que savons-nous en effet des salaires, des disettes locales, des courants de circulation et d'affaires sur route et par eau ; des foires, des déplacements d'ouvriers, du chôm
age, de l'exode rural au XVIIe siècle." ? (Debien, 1952, p. 9) On regrette que le jugement démographique de Montchrétien, lorsqu'il fait état de l'utilité des colonies pour "planter et provigner de nouvelles Frances" ne soit pas plus circonstancié : "Depuis que nous jouissons de la paix, le peuple s'est infiniment mutiplié en ce royaume. On s'y entre-étouffe l'un l'autre [...] Combien y a-t-il d'hommes chargés de grandes familles, vivant en extrême pauvreté, de mœurs innocentes et louables au reste ?" (1615, p. 255)

Au plan juridique, les contrats des engagés pour Saint-Christophe en 1626 "
rappellent, en effet les contrats pour mise en culture de terres incultes en France, et les liens de ces premiers engagés avec leurs maîtres sont un peu celui des terrageurs de nos seigneuries rurales puisque l'engagé devait payer annuellement 125 livres de petun et un dixième de sa récolte. C'était une manière de cens accompagné d'un droit de terrage au dixième. Les contrats d'engagement les plus anciens ont donc encore quelque rapport avec les accensements et les baux à terrage." (45) Ce constat d'une conformité aux formes juridiques de la féodalité s'imposera dans la mise en place des compagnies de commerce, touchant le droit foncier notamment. Les contrats de louage en vigueur inspirent donc la généralité des contrats d'engagement. "Les engagés, écrit le Père Pelleprat, sont des européans qu'on transporte aux isles pour y servir les habitants : on les appelle engagés parce qu'ils sont obligés de servir pendant trois ans ceux qui ont fait les frais de leur voyage, qui peuvent céder ou vendre à d'autres le droit qu'ils ont sur leur personne et sur leur liberté pendant ces trois années, lesquelles étant expirées, ils reçoivent pour salaire de leurs services 300 livres de pétun et demeurent en liberté de retourner en Europe ou de travailler à y établir leur petite fortune." (Pelleprat, 1655, p. 20-22)

Quant aux hommes, l'idée reçue de la déportation des condamnés aux colonies et de l'embarquement de vagabonds pour peupler à toute force ces contrées n'est pas, au moins dans les premiers temps, tout à fait dénuée de vérité. En 1497, deux édits de la couronne d'Espagne autorisaient les juges à condamner les criminels à la déportation aux Indes de Castille et accordaient l'amnistie à ceux qui s'y transporteraient à leurs frais. (Debien, op. cit., p. 45). "En juillet 1655 le vice-roi d'Amérique, le duc d'Anville, fut autorisé par ses lettres de provision à "utiliser les vagabonds des villes et des champs et des bannis au moins de cinq ans pour peupler les [îles] d'Amérique" (id. p. 175). "Mais quelque soit le nombre de ces déportés, écrit Debien, le peuplement des colonies d'Amérique - du Canada et des Antilles - a été bien plus le résultat d'une émigration spontanée mais dirigée, que d'une transportation officielle. La qualité des engagés du XVIIe siècle n'est pas aussi douteuse qu'on le répète" (id. p. 185). "Le fond de la population coloniale ne fut pas un rassemblement d'anciens coureurs d'aventures, mais une population d'origine paysanne, essentiellement." C'est l'avis de May concernant la Martinique : les "procédés administratifs" eurent peu de résultats et "l'exode fut spontané" (1972, p. 49-50). "Cependant la misère de ces recrues, la malodorante réputation qui les précéda souvent et en suivit un grand nombre, créa autour des engagés et autour de leur nom une rumeur de mépris général. Le mot d'engagé évoquera au XVIIIe siècle non seulement une humanité subordonnée, inférieure et picaresque, mais l'armée roulante des va-nu-pieds" (Debien, op. cit., p.186).

Significative de cette situation de nécessité de la France du XVIIe siècle aux ressources médiocres, l'importance des engagements collectifs. "Dans les minutiers normands c'est chose courante de voir des engagements collectifs écrit Debien […] Au Havre et à Honfleur, plusieurs personnes, hommes, femmes, enfants, gens du même village sont inscrits sur le même contrat. Les engagements s'y font volontiers par familles entières, ou par groupes ordonnés d'hommes qui paraissent avoir longtemps fait route ensemble avant d'arriver au port" (op. cit., p. 80). "Si l'on regarde les réalités humaines que recouvrent tous ces divers types de contrat on reconnaît donc deux grandes classes d'engagés : les engagés "à gages", à salaire fixe, qui se louent parfois pour trois ans [...] ce sont des ouvriers. Ils partent pour exercer le métier qu'ils connaissent. Il savent en général qui va les employer. Leur contrat est avant tout un contrat de travail. Puis l'immense troupe des engagés dont les services sont payés en nature et seulement au bout de trois ans. Ceux-là s'en vont, par groupes importants, se louent à des armateurs, à des capitaines, à des marchands. Ils ne savent pas à qui ils seront cédés au débarquement. Ce sont de véritables émigrants" (id. p. 68). La sorte de sélection sociale qui pousse au départ les exclus ne produit bien évidemment pas nécessairement les hommes réclamés par les planteurs. "Dans une lettre de mars 1656, Houel conseille au roi de faire recruter les engagés dans l'intérieur du royaume, car depuis quelques années, dit-il, on avait débarqué dans la colonie que des gens rencontrés dans les ports et peu aptes au travail agricole" (id. p. 175).

Le personnel de Flacourt et son plan de colonisation

Les "originaires"
Le plan de Flacourt vise, par la féodalisation des "originaires", à exploiter leur travail et les ressources du pays. La com
pagnie qui le mandate vise le profit et le profit immédiat ("La plupart des Compagnies qui ont entrepris ces établissements de colonies n'ont pas eu d'autre but que de retirer bientôt, et dès les premiers voyages"). En se reconnaissant comme vassaux des Français, les "originaires" se soumettront à la loi du plus fort (car Flacourt ne doute pas du succès contre les "Grands) et sont supposés passer d'une économie de subsistance à une économie d'accumulation – ils paieront tribut, mais pourront transmettre leurs biens à leurs enfants – l'application de la coutume de Paris empêchant, comme en métropole, la constitution de propriétés roturières. Mais pour "accoutumer [les originaires] au trafic", le "modèle" et l'activité des colons et des engagés sont indispensables. Flacourt est en effet confiant dans la vertu contagieuse du mode de vie européen. "Les Habitans voyans de bonnes habitations fondées, et de la façon que l'on vit dans l'Europe, dans la politique et dans l'ordre qu'il y a dans les Villes, en la diversité des artisans et en l'utilité du commerce et du trafic, prendraient aussitôt goût à ce genre de vivre, et tascheroient à imiter les Chrestiens" (Histoire, 1661, p. 449 ; 2007, p. 423). Les "maîtres de village" seront donc imposés sur leur production, mais aussi enrôlés dans les cultures de rente pour la Compagnie. Ce qui est chose facile puisqu'ils "offrent même aux Français de cultiver leurs terres et les planter à moitié" (id., 2007, p. 421). De surcroît, précise Flacourt, on l'a noté, "il n'est pas besoin d'aller chercher des esclaves au loin, pour les amener dans l'isle, […] car elle en est assez fournie, les Nègres servent volontairement les Français, et si l'on en veut acheter, on en a très grand marché." (p. 431)

Les "non-originaires"
Les engagés. La situation de déshérence que découvre et que doit gérer Flacourt donne une information indirecte sur le statut des Français. "Les François ne sçavaient que penser, estant tous las d'avoir si longtemps demeuré en ce pais, et voir que les Seigneurs de la Compagnie, la concession estant finie n'avoient point envoyé de Navire pour les querir", "les gages et appointements" leur étant dus courant toujours, abandonnés, "sans assistance et sans espérance de retourner jamais en France". (1661, p. 381à 386) Flacourt n'ayant reçu "aucun ordre ny nouvelles des Seigneurs Interessez" et La Meilleraye lui ayant offert de passer à son service, il écrit : "les Français que j'avais sous moi, ennuyés d'être si longtemps en pays sans paiement de leurs salaires, commençaient à murmurer et à consulter entre eux s'ils devaient prendre un autre parti…" (2007, p. 446) Ces hommes sont à Madagascar pour un temps contractuellement limité et la Compagnie, qui est tenue de les rapatrier, leur doit "gages et appointements" ; les soldats, laissés "sans paiement de leurs salaires" sont eux au
ssi des résidents temporaires. Les engagés et les soldats sont en réalité incités à rester et à s'établir en tant que colons. Les soldats, dit Flacourt, "après leur temps expiré", repasseraient en France, ou "l'on leur distribuerait des terres pour travailler pour leur compte". Car c'est bien un établissement définitif, une colonisation de peuplement de l'île qui est visée.

Les colons. Ceux des colons dont la Compagnie prend en charge le coût de la traversée : "Tous ceux qui passeraient de France dans l'isle qui n'auraient moyen de payer leur passage, seraient obligés de servir trois ans la Compagnie, comme soldats, ainsi qu'il est dit ci-dessus, et les artisans serviraient de leurs métiers et profession pendant leurs trois années et pour s'entretenir auraient la solde ainsi que les soldats ou suivant le mérite de leur profession". Les colons "pécunieux" se verraient soutenus dans leur installation par la prise en charge des frais de premier établissement. Le régime juridique de cette exploitation des terres est inspiré du droit féodal. Les colons "tiendraient les terres qu'ils auraient en propriété pour eux et leurs ayant cause, en fief des Seigneurs intéressés et en paieraient les lots et ventes en chaque mutation suivant la coutume de France, et, par an, ils paieraient quelque droit modique au magasin du Fort pour icelles terres en signe de reconnaissance, lequel droit se paierait lors de la maturité de chaque fruit, comme ignames, bananes, riz et autres choses et, au premier jour de l'an, ils paieraient quelques volailles et quelque jeune cabri en manière de censive et, à la Saint-Jean, autant." (id. p. 429) La Coutume de France, ou Coutume de Paris, est un ensemble de lois qui garantissait un ordre social fondé sur le fief et la famille, caractérisé par une hiérarchie des personnes (seigneurs et vassaux) et une hiérarchie des biens (fiefs et censives). Les domaines ainsi affectés à la compagnie étaient réunis à la couronne de France par le lien féodal. Celle-ci pouvait inféoder ou sous-inféoder les terres à elles concédées, sous condition de coloniser.

Flacourt envisage donc un établissement définitif de la plupart des Français. Notamment selon une configuration qui tire de la nature sa nécessité juridique, ce statut d'"associé" qui leur permet de "...contracter amitié et alliance avec [les originaires] en épousant leurs filles et leurs parentes, [et d']obten[ir] d'eux tout ce qu'ils veulent." (id. p. 421) L'enracinement des colons est d'autant plus aisé que "pour l'Isle Madagascar, il y a assez de femmes de toutes couleurs, blanches et noires, au choix de ceux qui les voudront épouser" (id. p. 427). Les contraintes économiques, comme les nécessités de la nature plaident pour la formation d'une population métissée. Ce plan de colonisation exclut la réduction en servitude des "originaires" (Les esclaves sont déjà là : "l'isle en est assez fournie".)

Des "alliances reciproques"

Ce sera aussi la philosophie de la Compagnie de 1664 qui développera explicitement une théorie de l'"alliance" – et du "servage" partagé entre "habitants" et "originaires", décidant qu'il est de meilleure politique de "transpor[ter] des familles entières, et leur donnant des Terres qui leur appartiendroient en propre" car, "comme il faloit avoir en veüe de rendre cette Isle toute Françoise, et de mœurs et de langage, et de ne faire à la fin qu'un Peuple de deux Nations […] il ne faloit pas espérer ce grand succès, par d'autres moyens que par des Colonies, et par des alliances reciproques" (Charpentier, 1666, p. 111). La mise en œuvre de ces "alliances reciproques" fait l'objet des treize articles des "Statuts, ordonnances et reglemens" élaborés pour organiser la vie de la future colonie. La colonisation envisagée s'épanouira pacifiquement ("non par la Force ouverte, ni par la Crainte"), emportant l'adhésion des "Originaires" ("par le bon Ordre et par l'Affection des Originaires qu'elle prétend gagner en les traitant avec Humanité et avec Tendresse"- p. 87) et selon une justice s'appliquant identiquement aux français et aux malgaches. "Et la Justice sera rendue aux Habitans Naturels du pais, ainsi qu'aux Français mesmes, sans aucune distinction" (p. 86). Ces ordonnances devant être affichées "aux portes de l'Eglise […] en langue et caractère du pais, pour faire connaître aux Naturels avec combien d'Equité et de Justice, on les veut gouverner" (p. 87). Cette colonisation envisage le mariage des colons français avec des femmes malgaches comme une conséquence naturelle, sous réserve que l'"Originaire" soit baptisée et que la loi chrétienne s'applique à cette union. "Un François estant marié à une Fille ou Femme Originaire de l'Isle, ne pourra quitter ou délaisser sa Femme sous quelque pretexte que ce soit, sinon aux cas de Separation qui se pratiquent dans le Royaume de France, et la Separation ayant este jugée, le Mari pourra laisser sa Femme, sans que pendant sa vie il puisse convoler à de secondes Noces"... (p. 89). Plusieurs auteurs ont salué cet "humanisme" de la première colonisation qui fait de l'autochtone l'égal du Français. Le seuil "ontologique" entre les "Seigneurs" et les "colons" autorisant cet "humanisme" qui permet de confondre le "peuple" dans une même indistinction et qui œuvre, au moins dans un sens, au métissage de deux "Nations" pour ne faire, précisément, qu'un "Peuple", n'est pas moins significatif.

La condition de l'engagé

S'agissant des engagés, les compagnies de commerce n'auront pas, dans les îles de l'Océan indien, les moyens de coercition que les planteurs des Caraïbes mettront en œuvre. On peut cependant, par expérience mentale, évaluer le statut de l'engagé des compagnies orientales à l'aune du sort qui sera celui des "trente-six" aux Antilles et en Guyane, "aspect du mauvais traitement général des classes pauvres [...] résultat de - soyons modérés, explique Debien - cette insouciance qu'ont si souvent pour les questions sociales les gens à capitaux […]" (op. cit., p. 217-218) Les témoignages des contemporains insistent sur la similitude de la condition de l'engagé et de celle de l'esclave - qui le remplacera sur les plantations, "les planteurs [voulant] des noirs parce que les engagés leur reviennent plus cher", comme l'exposera de Baas à Colbert. "Les engagés comme ouvriers agricoles ne sont qu'un pis-aller", en effet, confirme d'Houel dans une lettre du 8 mai 1647 au roi (id. p. 253) "…d'autant, explicite le Père Bouton, qu'un esclave noir est bien plus utile qu'un serviteur français, qui n'est que pour trois ans, a besoin d'habits, demande des gages, n'est pas si accoutumé aux chaleurs, là, où les noirs sont pour toute leur vie, encore bien misérablement, se contentant de cassave et de pois et sont faits à l'eau et au chaud, quoique, s'ils n'y prennent garde, ils sont sujets à la vilaine maladie des pians" (id. p. 254).

Tout engagé "loué" à autre planteur devait avoir sur lui un billet attestant sa situation nouvelle. (p. 199) L'"alloué", en effet, peut changer de maître au cours de ses trente-six mois. Repris, le fugitif était amendé du "doublage" (service du double de l'absence). Le plus grand crime étant de passer en terre étrangère, quand cela était possible. Un règlement édicté pour Cayenne en 1664 en fait l' interdiction absolue, sous peine "d'avoir pour la première fois les oreilles coupées et d'être marqués d'une fleur de lys sur l'épaule s'ils ont été en fuite pendant un mois à compter du jour où leur maître les aura dénoncés en justice, d'avoir le jarret coupé et autre marque d'une fleur de lys à l'épaule en cas de récidive, et la troisième fois d'être punis de mort". (p. 206) "On a vu [des] maistres dénaturez, écrit l'intendant Robert en 1698, obliger leurs engagez à travailler au-delà de leurs forces et les y contraindre en les chargeant de coups continuellement sans leur fournir les aliments suffisants pour les sustenter, les maistres faisant beaucoup moins de cas d'un engagé que d'un noir esclave, et se mettent bien moins en peine de la mort d'un engagé que de celle d'un esclave parce qu'ils perdent plus à l'un qu'à l'autre." (206-207) "Cette dureté, confirme le Père Dutertre qui séjourna à la Guadeloupe de 1640 à 1647, vient sans doute de ce qu'ils ne les ont que pour trois ans, ce qui fait qu'ils ont plus de soin d'épargner leurs nègres." (cité par Debien p. 207)

Du Lion, qui fut gouverneur de la Guadeloupe, écrit dans une lettre du 16 août 1669 : "Cet engagement de service pour trois ans estant une espèce d'esclavage, et mesme quelque chose de plus grand quand l'engagé tombe entre les mains d'un mauvais maistre [...] Il semble, dis-je, qu'il est injuste que pour une somme si modique un homme soit obligé de servir un maistre pendant trois ans aux memes loix qu'un esclave, en sorte que cet engagé français pendant les trois ans d'engagement ne peut gagner autre chose qui n'appartienne à son maistre…" Blénac au ministre, 19 novembre 1681 : "La manière de traiter les engagés est à faire trembler. Il faut le voir pour le croire. De six cents il n'en sauvera pas cinquante. Un habitant trete son engagé de cette manière. Il le met à la cassave et à l'eau et trois livres de bœuf puant par semaine pour le plus. L'engagé qui n'est accoutumé à cette vie tombe dans la collique, dans les anflures de jambes, dans la fièvre, dans le mal d'estomac […] L'habitant croit son argent perdu, parce que le temps de l'engagement se compte et quelque malade qu'il soit le roue de coups pour le faire travailler ; préfère le nègre à lui parce que le nègre lui demeure toujours […] Je serais bien fasché de battre mon cheval ni mon chien de mesme. J'en vois tous les jours dont le corps est tout en apostume à force de coups et la plupart ne leur donnent rien à manger, ils cherchent la nuit des crabes et le jour quelques fruits dans les bois." (p. 215)

Un aventurier qui connut le sort d'engagé, Alexandre-Olivier Oexmelin, raconte son arrivée à Saint-Domingue et sa mise en vente : "Le temps qu'on nous avait donné étant expiré on nous exposa en vente aux habitants. Nous fûmes mis chacun à trente écus, que l'on donnait pour nous à la Compagnie : elle nous obligeait à servir trois ans pour cette somme et pendant ce temps là nos maîtres pouvaient disposer de nous à leur gré et nous employer à ce qu'ils voulaient." ([1686], 2005 p. 14) Dans le chapitre de son ouvrage intitulé "Des habitants des îles espagnoles et de la Tortue et leurs engagés", il expose plus avant comment les habitants en usent avec les engagés. "Ils font commerce de ces hommes les uns avec les autres, se les vendent pour trois ans moyennant la somme dont ils conviennent et les nomment engagés. Un habitant qui a plusieurs engagés ne travaille point ; il a un commandant pour faire travailler ces gens [...] Voici de quelle manière ces engagés sont traités. (211) "Dès que le jour commence à paraître le commandant siffle afin que ses gens se rendent à l'ordre ; il permet à ceux qui fument d'allumer leur pipe et il les mène au travail. Cela consiste à abattre du bois ou à cultiver le tabac. Lui est là avec un bâton qu'on nomme une lienne ; si quelqu'un d'eux s'arrête un moment sans agir, il frappe dessus comme un maître de galère sur des forçats ; malades ou non il faut qu'ils travaillent. J'en ai vu battre quelques uns à tel point qu'ils ne s'en sont jamais relevés. On les met dans un trou à un coin de l'habitation et on n'en parle point davantage. » (211) Le Père Maurile de Saint-Michel, confirme ces inhumations expéditives : "Je n'étais accompagné dans les enterrements que d'un garçon qui portait le corps sur les deux bras, non enseveli dans du linge, car il est trop rare (je parle des serviteurs), mais dans de grands joncs, liés par les deux bouts et par le milieu" (cité par Debien, p. 216).


Extrait de Dutertre, 1667-1671, Histoire générale des Antilles habitées par les François.

Ce sont ces hommes qui, poussés par la nécessité et l'espoir d'un sort meilleur, vont nourrir les premiers temps de la colonisation des îles. Quand, avec le développement de la culture de la canne, la colonisation agricole va se doubler d'une colonisation industrielle, le recours aux esclaves africains va se généraliser. "La traite négrière faisait, par le bas prix de la main-d'œuvre qu'elle offrait, une concurrence impossible à soutenir" (May, [1930] 1972, p. 49). Après avoir cohabité un temps sous un même commandement dans les grandes habitations, l'engagement va rapidement disparaître et les pourvoyeurs d'engagés devenir des pourvoyeurs d'esclaves. "L'argent gagné avec les ouvriers et serviteurs blancs [les engagés] fut le capital de la traite négrière", écrit Debien (p. 260). Alors que le recours à l'engagé, produit de traite aux mains des intermédiaires (armateurs ou capitaines) était à sens unique, la traite des esclaves, prise dans le commerce triangulaire, va participer à l'essor du trafic maritime et à la première mondialisation – dont elle va se révéler un rouage essentiel.

L'axiologie de la liberté...

L'exploitation du Nouveau Monde avec le propos de "planter et provigner de nouvelles Frances", selon la formule de Montchrétien (1615), ne peut consister que dans une extension de la métropole et, en l'espèce de sa structure sociale avec sa hiérarchie propre. L'ascension du marchand dans cet environnement, on l'a rappelé, emprunte sa forme juridique au système féodal. L'économie au service du Prince fait de l'"interessez" un "Seigneur". Dans cette conception, les colonies sont des domaines qui constituent une dépendance de la couronne et dont la finalité est l'exploitation économique. À l'article "Colonies", le rédacteur de l'Encyclopédie, qui signe MVDF (Véron de Forbonnais), développe que celles-ci "n'étant établies que pour l'utilité de la métropole, il s'ensuit : 1° Qu'elles doivent être sous sa dépendance immédiate et par conséquent sous sa protection ; 2° Que le commerce doit être exclusif aux fondateurs." "Les colonies ne seraient plus utiles si elles pouvaient se passer de la métropole : aussi c'est une loi prise dans la nature des choses que l'on doit restreindre les arts et la culture dans une colonie à tels et tels objets suivant les convenances du pays de la domination." La finalité économique se subordonne aussi l'ingénierie sociale. Les hommes sont rangés selon l'ordre féodal et selon l'utilité.

Compte tenu de ce qui vient d'être rappelé, le jugement de Pronis - savoir si les engagés de la Compagnie Française d'Orient étaient ou non des "esclaves" - apparaît moins gratuit. Flacourt, lui-même, rapproche l'esclave du serf : "L'Ondevo, c'est un esclave qui n'a rien à lui en propre et qui est serf (2007 [1661], p.116). Au fond, si l'on compare les deux sociétés en contact, la féodalité en Anosy et la féodalité des compagnies de commerce, on voit que les "Grands" ont des inféodés, des serviteurs et des esclaves, tandis que les "Seigneurs de la Compagnie" ont des engagés détenteurs d'un contrat de louage, dénués de la protection du servage donc, et (idéalement) dans le plan de Flacourt, des colons redevables des droits de tenure, lods et ventes - ainsi que des esclaves "originaires". La condition d'engagé est instrumentale, comme celle d'esclave, même si, juridiquement, l'engagé, son terme échu, est un homme libre. Bien que prise dans le système féodal, la colonisation oppose formellement la mobilité géographique et sociale à son immobilité et à l'éternité de ses ordres. A la demande pressante qui lui est faite d'envoyer des hommes, au besoin "par force", pour peupler les îles, Colbert répond à de Baas : "Soyez persuadé qu'il n'est pas au pouvoir du roi, quelque puissant qu'il soit, de peupler par force lesdites iles" (9 avril 1670) et qu'"il faut s'en remettre à l'envie naturelle qu'ont les hommes de gagner quelque chose et de se mettre à leurs aises" (3 juillet 1670 - cité par May, 1930, p.35-36, souligné par nous).

"Il y a plusieurs sortes de serfs, explique Montchrétien en 1615 (vide supra : Les Compagnies de commerce et la première colonisation de Madagascar et encart : infra) mais ceux-là le sont plus naturellement, qui le sont volontairement, n'ayant aucune honte de mener une vie caimande et nécessiteuse d'autrui. Ce sont Français indignes de ce nom de liberté, et qu'avec toute justice et liberté on peut obliger au travail." (p. 37-38) "L'industrie [qui] doit donc être le premier vivant et le dernier mourant [des hommes]" (p. 121) est le ressort qui met en mouvement tout homme qui refuse la fatalité. La limitation des ressources et la croissance démographique créent deux processus complémentaires d'exclusion. L'un, d'exclusion verticale, ou juridique, fondant une hiérarchie et une spécialisation justifiant un partage inégal des ressources ; l'autre, d'exclusion horizontale, ou territoriale, d'émigration en vue de la recherche de nouvelles terres. Les Découvertes constituent un démenti au constat des Anciens qui, par la voix de saint Jean Chrysostome, affirmaient : "Le monde est déjà plein et la terre ne nous contient plus". Pour que l'"industrie" soit pensable, il faut qu'elle soit possible et la colonisation offre une issue à ce monde "plein". "Ceux qui sont appelés au gouvernement des États doivent en avoir la gloire, l'augmentation et l'enrichissement pour leur principal but", écrit Montchrétien. La responsabilité du Prince est d'entraîner ses sujets dans ce mouvement du siècle, théorisé par le "mercantilisme". Quand Platon voyait dans l'"exportation des pauvres" le moyen de limiter les risques de guerre civile (“Tous ceux, écrit-il, que le manque de ressources destine à suivre en armes les meneurs qui convoitent les biens des possédants constituent une sorte de mal intérieur de la cité. Pour s’en débarrasser sous un prétexte honorable, on procède, comme on dit, à une colonisation [onoma apoikian tithemenos] forme de déportation la plus bienveillante qui soit”, "c'est la plus douce de nos épurations" [katharmos] - Lois, 735 e - 736 a), les nécessiteux, les "oyseux" et les "caimans", réquisitionnés s'ils ne sont pas volontaires, sont ici supposés entrer dans un programme de colonisation dont les bienfaits doivent rejaillir sur la métropole.


Montchrétien, observateur de la transformation de l'ordre féodal

"Par toutes les loix qui regnent au cours de ce monde,
il ne peut se faire que les anciens Estats demeurent toujours en mesme estat."
([1615] 1889, p.11-12)

Figé dans l'éternité de ses trois ordres, "l'ecclesiastique, le noble et le populaire", le monde occidental paraît immobile. Des "républiques" pourtant, montrent qu'il peut exister un autre ordre de choses, quand la mer et le commerce commandent l'organisation de la cité et les relations sociales. "Nous en avons la Hollande pour preuve et pour exemple devant nos yeux, comme nos ancestres ont eu la Republique de Genes et de Venise. Sans doute que ce pays est un miracle de l'industrie... Jamais Estat n'a tant fait en si peu de temps ; jamais des princes si foibles et obscurs n'ont eu de si hauts, si clairs et si soudains progrés." (1889, p. 142) L'ordre ancien est caractérisé et justifié par une inversion des causes et un primat de l'Église sur le monde : c'est la religion qui organise la "cité de Dieu" et le prêtre a prééminence sur le laïc. À rebours de cette conception, les "moralistes", de La Rochefoucauld à Mandeville, vont montrer que la société n'a pas pour ciment la vertu, mais l'intérêt, ou l'"amour-propre". L'individu n'est plus pensé comme comme dépendant du tout ; c'est de l'industrie des sujets que procède la prospérité générale. L'ordre féodal est emporté par le succès des arts "mechaniques" exercés par le "tiers ordre". (id. p. 11-12)

L'œconomie politique

est : "La science d'acquérir des biens [...] commune au Républiques aussi bien qu'aux familles." [Les Traitez politiques] "ont oublié ceste mesnagerie publique à quoy les nécessités et charges de l'Estat obligent d'avoir principalement égard." (édition de 1999, p. 67)

L'action, l'activité..."L'homme est né pour être en continuel exercice et occupation. Quand je parle de l'homme, j'entens principalement cet Esprit qui range tout le monde dans sa mémoire, sans qu'il y tienne lieu. Qui... qui (édition de 1999, p. 56).

"La vie contemplative, à la vérité est la première, et plus approchante de Dieu. Mais sans l'action, elle demeure imparfaitement, et (possible) plus préjudiciable qu'utile au bien des Républiques [...] ... si l'amour de vérité désire la contemplation, l'union et le profit de nostre société cherche et demande l'action. La loy très parfaite de Dieu règle tout celan obligeant non moins l'homme àl'observation de l'une que de l'autre. Mais en telle sorte, toutesfois, qu'elle commande d'employer six jours au travail, et consacre le septième à la contemplation des œuvres de Dieu, et aux louanges de ses faits." (édition de 1999, p. 56-57)

"De cela s'ensuit que le plus grand traict que l'on puisse pratiquer en l'Estat c'est de ne souffrir qu'il n'en demeure aucune partie oisive." (édition de 1999, p. 58)

L'émigration et l'inactivité... "Car combien qu'à voir la France regorgeante d'hommes, on jugerait qu'elle en est foulée et accablée, ce n'est (pour le dire d'un mot) que faute d'ordre", "l'Entéléchie des Estats" (édition de 1999, p. 60) "Et son plus grand bien (par l'ignorance ou négligence de les employer) devient son plus grand mal." (id)

"De là vient que la plupart de nos hommes sont contraints d'aller chercher ailleurs lieu d'employ et de travail. Qui en Espagne, qui en Angleterre, qui en Allemagne, qui en Flandres. Combien d'autres, au reste, rôdent parmi nous, valides, robustes de corps, en plaine fleur d'âge et de santé, vaguans jour et nuict de ça-de là sans profession ni demeure aucune déterminée : chacun le void tous les jours avec estonnement. Les carrefours des villes, les grands chemins en fourmillent, et leur importunité tire hors des mains de la Charité ce qu'elle n'avoit accoustumé d'octroyer qu'à une vieillen foible et percluse indigence." (édition de 1999, p. 62)

La servitude et le travail. "De vray, la France a ceste gloire incommunicable à tout autre pays que chez elle, de toute antiquité, est établi le vray domicile de la liberté. Que l'esclavage n'y trouve point de lieu. Que le serf mesme d'un estranger est affranchi sy tost qu'il y a mis le pied. Mais, puisque pour bonnes et chrétiennes raisons on a aboli la servitude, reste que le public ait soin d'employer les hommes à des artifices et travaux qui joignent le profit particulier à son utilité commune.
L'homme le plus entendu en fait de police n'est pas celuy qui supplices rigoureux extermine les brigands et voleurs. Mais celuy qui par l'occupation qu'il donne à ceux qui sont commis à son gouvernement, empesche qu'il n'en soit point. Ce que l'on peut obtenir en dressant en chaque province de ce Royaume plusieurs divers ateliers de diverses manufactures, selon qu'elles s'y trouveront commodes." (édition de 1999, p. 62)

"Il y a plusieurs sortes de serfs. Mais ceux-là le sont plus naturellement qui le sont volontairement : n'ayans aucune honte de mener une vie caimande et nécessiteuse d'autruy [..] Ce sont François indignes du nom de liberté. Et qu'avec toute justice et équité naturelle on peut obliger au travail. Ainsi se provignera l'industrie en grand nombre d'hommes qui languissent inutiles. Ainsi se deschargera le public." (édition de 1999, p. 63-64)

"C'est un grand travail de ne rien faire. C'est bien à propos qu'on appelle l'oisiveté la sépulture d'un homme vivant." (édition de 1999, p. 73)

Les escholes. "S'il s'y trouve de pauvres enfans (mais il n'y en a que trop à cause du mauvais ordre qui, depuis si longtemps règne parmy nous), on peut, à l'imitation des Hollandois, y remédier de deux façons. La première est de les ramasser et renfermer en des maisons publiques, les garçons à part et les filles à part. Y faire travailler les uns et les autres en toutes sortes de manufactures, draperie, fillace, toille, lingerie, etc. [ ...] Ces maisons dont je viens de parler sont appelées par les Hollandois "Escholes". Et à bon droit, puisque l'on y apprend à vivre." (édition de 1999, p. 121)

"Voicy encore l'autre ordre que tiennent les mesmes Hollandois pour l'assistance des pauvres qui, plains de bonne volonté d'apprendre un Art, en cerchent le moyen. Après avoir trouvé maistre par la ville... (édition de 1999, p. 122)

"Tous ces deux méthodes sont forts bons pour employer ceux qui sont nez pauvres, sans estre en charge à l'Estat." (édition de 1999, p. 122)

"Ventres paresseux, charges inutiles de la terre, hommes nez seulement au monde pour consommer, sans fruicts, les almes présens de Cérèz et Bacchus ! C'est proprement contre vous que l'autorité du magistrat doit se déployer [...] A telle sorte de gens on peut apporter une juste violence. On les doit faire travailler par tasche. Comme font le Flamans en la ville d'Amsterdam : les hommes débauchez, rebelles à leurs parens, et fainéans à scier et couper du brésil et autres bois de tainture, en une certaine maison qu'ils appellent "Techtus", où le labeur fait tous les jours de nouveaux miracles." (édition de 1999, p. 123)

"La nature nous donne l'estre. Le bien-estre nous le tenons en partie de la discipline, en partie de l'art. [...] Si nous voulons répéter ce poinct dès son origine, depuis que la Terre, maudite par la transgression de nos premiers parens, fut condamnée à porter des ronces et des espines, la peine et la labeur nous furent donnés et transmis comme par un droict de succession, suivant cet Arrest : "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front." Ainsi la vie et le travail sont inséparablement conjoints." (édition de 1999, p. 75)

"L'aemulation est en toutes choses, un grand aiguillon à bien faire." (édition de 1999, p. 72) La spécialisation : (édition de 1999 p. 73).

L'occupation des "chômeurs" et des indigents...

Faute de "divers atteliers de diverses manufactures" (1889, p. 27) "la plupart de nos hommes sont contrains d'aller chercher ailleurs lieu d'employ et de travail, qui en Espagne, qui en Angleterre, qui en Allemagne, qui en Flandres. Combien d'autres au reste raudent parmy nous, valides, robustes de corps, en plaine fleur d'âge et de santé, vagans jour et nuict deçà delà, sans profession ni demeure aucune déterminée, chacun le void tous les jours avec estonnement. Les carrefours des villes, les grands chemins en fourmillent, et leur importunité tire hors des mains de la charité ce qu'elle n'avoit coutume d'octroyer qu'à une vieille, faible et percluse indigence..." (id. p. 26)

"Depuis que nous joüissions de la paix, le peuple s'est infiniment multiplié en ce royaume. On s'y entre étouffe l'un l'autre, et ce seroit quasi besoin d'y pratiquer l'exemple ancien de plusieurs nations septentrionales. Combien y a-t-il d'hommes chargez de grandes familles, vivans en extreme pauvreté, de mœurs innocentes et loüables au reste ? C'est de ces gens, non de faineans, de scelerats et de criminels qu'il faudroit peupler un nouveau monde [...] |a France quitteraoit ceste lâche et faineante paresse où elle semble estre ensevelie [...] les bornes de vostre empire seroient en peu de temps plantées bien avant delà les mers..." (315) (p. 187)

La méthode hollandaise...

L'organisation du travail (l'émulation et la spécialisation...) :
"S'il s'y trouve de pauvres enfans – mais il n'y en a que trop à cause du mauvais ordre, qui depuis si long temps regne parmy nous, – on peut à l'imitation des Hollandois y remedier en deux façons. La première est de les ramasser et de les renfermer en des maisons publiques, les garçons à par et les filles à part, y faire travailler les uns et les autres en toutes sortes de manufactures, drapperie, fillace, toille, lingerie, etc. [...] Ces maisons [...] sont appelées par les Hollandois escholes et à bon droit puisque l'on y apprend à vivre ;... [...] On les habille de deux couleurs afin que, venans à sortir par débauche ou autrement, ils soyent recognus et r'amenez. On ne les tire point de là que pour les marier.Quand ils sçavent un art, on les mesne voir les filles qui sont nées et gouvernées de mesme sorte pour les faire choisir femme [...]" 104)
"Voicy encore l'autre ordre que tiennent les mesmes Hollandois pour l'assistance des pauvres qui, plains de bonne volonté d'apprendre un art, en cerchent le moyen. Après avoir trouvé un maistre dans la ville, ils vont prester serment devant le magistrat de le bien et fidellement servir un certain nombre d'années. [...] (104)

"Il y en a de si malheureux qu'ils aimeraient mieux mourir de faim que de mettre la main à l'œuvre. Ventre paresseux, charges inutiles de la terre, hommes nez seulement au monde pour consommer sans fruict !... c'est proprement contre vous que l'authorité du magistrat doit se déployer ! c'est contre vous qu'il doit armer sa jsute severite ; pour vous sont les foüets et les carquans.

"L'aemulation est en toutes choses un grand aiguillon à bien faire. Par elle les hommes peuvent monter à la perfection de tous arts. Il n'y a point de plus court moyen pour faire bien tost gagner le haut comble à ceux qui les exercent que de les mettre en concurrence d'industrie comme en la poudre d'une lutte d'honneur et de prix." (37)

"En ce travail public divisé en tant d'arts et mestiers, on doit principalement faire observer une chose à vos subjets, de ne le meslanger et diversifier point tant en une seule main. Les Alemans et Flamans sont plus imitables qui ne s'employent volontiers qu'à une besongne. Ainsi s'en acquitent-ils mieux, où nos François, voulans tout faire, sont contrains de faire mal [...] L'esprit se fait moindre, s'appliquant avec attention à divers subjects..." (37-38)

La critique du marchand : réponse...

"Je ne veux pas icy nier que les esprits marchands ne soient ordinairement plus attachez de leur propre convoitise que de l'affection du public ; que l'éclat jaunissant de l'or ne les esbloüisse et fourvoye quelquefois un peu de l'équité ; mais pour en parler politiquement, il ne les faut pas à ceste occasion rejetter de la Republique et du nombre des citoyens, comme une espèce d'ilotes. On tire et compose un bon antidote de ceste vipère. Ceste cantaride a de bons pieds et de bonnes aisles." (140-141)

"L'exercice du trafic, qui fait une grande part de l'action poltique, s'est tousjours pratiqué entre tous les peuples qui ont esté fleurissant de gloire et de puissance, et maintenant plus diligemment que jamais par ceux qui cherchent leur force et agrandissement [...] Nous en avons la Hollande pour preuve et pour exemple devant nos yeux, comme nos ancestres ont eu la Republique de Genes et de Venise. Sans doute que ce pays est un miracle de l'industrie... Jamais Estat n'a tant fait en si peu de temps ; jamais des princes si foibles et obscurs n'ont eu de si hauts, si clairs et si soudains progrés." (142)

"Si je voulais laisser à la postérité, un tableau de l'utilité du commerce [...] je décrirois icy, d'un costé les villes d'Anstredam et de Mildebourg [siège des compagnies des Indes occidentales et orientales] en l'estat qu'elles estoient il y a vingt cinq ou trente ans, et de l'autre celuy auquel elles sont maintenant : grosses de peuple, comblées de marchandises, plaines d'or et d'argent. Ce changement s'est fait sans que nous nous en soyons quasi apperceus, comme nous voyons insensiblement un enfant devenir homme." (143) (p. 289)

"Tout commerce est du dedans et du dehors" (édition de 1999, p. 291) [...] L'un est plus seur, plus commun, plus constant, et universellement plus utile. L'autre est plus grand, plus fameux, plus hazardeux, et à perte et à profit [...] L'un est bon pour conserver l'Estat. L'autre meilleur pour l'accroistre. L'un nourrit la diligence ; l'autre augmente la hardiesse. L'un lie les citoyens entre eux-mesmes, et les concilie. L'autre allie diverses Nations [...] (édition de 1999, p. 291)

Les Découvertes et l'Orient

"A la vérité, une armée de terre bien dressée, bien conduite et bien ordonnée [...] est capablede faire trembler toutes les Nations circonvoisines [...] Mais aussi faut-il confesser qu'une flotte bien équippée, bien avitaillée, bien commandée (outre l'asseurance qu'elle apporte au dedans des pays par la défence du dehors) est encoire plus propre à porter en peu de temps, jusques en l'Orient et en l'Occident, les armes et la terreur d'un grand et puissant Monarque. Chaque Navire luy peut être un Taureau, pour ravir une Europe." (édition de 1999, p. 177)

"De la navigation" "A qui veut regarder de près, il y a de quoy s'estonner de nous voir maintenant si esloignez des entreprises et desseins de mer." (édition de 1999, p. 151)
"Nous devons pareillement recognoistre ingenuement que les Portugais et les Espagnols en ont apporté le prix et l'avantage sur les modernes." (édition de 1999, p.152)
"Vos Majestés ont deux mers aux extrémités de ce Royaume. Je les appelle deux larges portes pour saillir sur les deux bouts du monde." (édition de 1999, p. 177)

"Vous avez, Sire, deux grands chemins ouverts à l'acquisition de la gloire. L'un, qui vous porte directement vers les Turcs et les mécréans [...] Et l'autre qui s'ouvre largement aux peuples qu'il vous plaira envoyer en ce nouveau monde où vous pouvez planter et provigner de nouvelles France.

"Devant que les Portugais et les Espagnols se fussent mis aux voyages des Indes de l'Orient et de l'Occident, qu'ils eussent despouillé l'une et l'autre de ses trésors, leur pauvreté estoit insigne [...] Mais depuis qu'ils ont trouvé le rameau d'or qui nous conduit chez eux, depuis qu'ils possèdent ceste riche toison qui convie nos Argonautes à les aller voir si souvent, nous leur avons esté plus volontaires et secourables. Nous avons appaisé cette faim de pain à quoy ils sont sujets, pour avoir d'eux le remède à ceste faim d'or et d'argent qui ne nous tourmente que trop." (édition de 1999, p. 298-9) "De vray l'honneur est deu aux Espagnols d'avoir découvert le Nouveau Monde. Aux Portugais d'avoir familiarizé le Levant au Ponent. Les uns et les autres tetnas hazardeusemen jusqu'au bout ce grand et profond Océan. Mais nous avons fait le mesme, aussi bien comme eux ! Sinon avec pareil succès, au moins avec pareil exemple. Car il est bien constant que, quand ils arrivèrent au Brezil, ils y trouvèrent des vaisseaux de Dieppe." (édition de 1999, p. 300)

[Les tirades contre les étrangers : "Là où le Hollandois pisse, il n'y croist rien". (édition de 1999, p. 366)]

Le "chemin du trafic de l'Orient"

Vous ne sauriez proposer à vos sujets [trafic] "de plus beau, de plus grand, de plus utile, que celuy des espiceries. Dont jamais Estat ne s'est accommodé qu'avec grand et signalé profit." (édition de 1999, p. 386)

"Nous lisons que, devant l'édification de Troye par les Dardanes, elles [les espiceries] estoient amenées du Levant en l'Europe par la mer Rouge.Et que l'escale s'en faisoit en un lieu nommé Arsonoïs (maintenant Suets) ; lequel est posé sous les 30es degrés vers le nord du golfe Arabique. (id.)
Sésostris, d'après Strabon et Pline, aurait voulu faire "ouvrir la terre depuis la mer Rouge jusqu'à un des bras de Nil". (id.) Idée reprise par Darius puis Ptolémée. "Ptolémée, surnommé Philadelphe", fit d'Alexandrie "l'étape de l'Asie et de l'Europe". (édition de 1999, p. 387) "Cette ville, par ce moyen, devint si riche et si fameuse qu'en ce temps là nulle cité du monde ne luy fut comparable pour ce regard. Le droit que Ptolémée Aulète (père de Cléopatre) tiroit de ceste gabelle, montoit par chacun an à sept millions et demy d'escus combien que le trafic n'y fust que depuis vignt ans. Mais auparavant que l'Egypte devint province romaine, il monta jusques à la somme de quinze millions d'escus." (id.)

"Les troubles qui survindrent depuis à l'Empire [...] destournèrent, brouillèrent et empeschèrent les commerce entre-cours des Nations." (id.) "A peine après un demi siècle après ces troubles et confusions de peuples ([les invasions barbares], naquit ceste peste fatale aux âmes et aux mœurs : j'entends dire la secte Mahommétane. Et les Mores, en mesme temps, envahirent par force l'Affrique et l'Espagne." (édition de 1999, p.387-8)
"A cause [de ces troubles] furent abolies les intelligences du commerce, les correspondances de peuple à peuple détruites, les connoissances des choses effacées, et toutes négotiations distraites de leur voye ordinaire." (édition de 1999, p. 388)

"Ceux qui, après ces temps turbulents, prindrent le maniment des affaires, reconnoissant l'importance de ce trafic, recherchèrent une voye pour le r'attirer à eux. Non plus par la mer Rouge et par le fleuve du Nil, comme auparavant, mais montant les marchandises par le fleuve Indus." (id.) vers la mer Caspienne "jusqu'à Caffa que possédoient anciennement les Gênouais. Puis ceux-ci les venoient quérir dans leurs vaisseaux ronds et galères, et les dispersoient par toute l'Europe. Ce trafic fut la grandeur et la richesse de Gênes." Commodita, Roy d'Arménie", détourne ce commerce par la Géorgie. "Ce chemin du trafic de l'Orient fut encoires perdu par les guerres Turquesque. Mais le temps en ouvrit un autre de l'isle de Sumatra, par mer, à Malaca, et de l'isle de Java, à Bengala" (édition de 1999, p. 388) vers "Samarcant, où tous les marchands Indois, Persanc, Turcs et autres tenoient leurs magazins de draps d'or, de soye et de laine d'escarlate et de camelots." "Il se fit enco après une autre ouverture par la mer Indienne, au destroit et isle d'Ormus ; et à mont l'Euphrate et le Tygre. D'où la marchandise se deschargeoit à Bassara, puis se transportoit par terre en Alep, Damas, et Barutti. Les Vénitiens s'approprièrent ce quasi commerce, sous l'ombre des pélerins de Jérusalem [...Depuis que les Portugais otn descouvert le chemin aux Indes orientales par le Cap de Bonne Espérance, ils ont perdu ce trafic [...] Maintenant nous voyons de nos propres yeux comme les Hollandois, après les autres, y font leurs affaires au préjudice des Portugais mesmes." (édition de 1999, p. 389)

"Si le procéder que je viens de représenter pouvoit entrer dans l'esprit des François" et si "Vos Majestez" "pour les mettre en train de bien faire, et leur frayer un chemin, elles vouloient entrerprendre quelque chose de leur chef; faisant chois d'hommes expérimentez et fidèles, ce ne seroit pas sans honneur et profit, non plus que sans exemple." "Autrefois l'a fait Salomon"..."Qui pourroit blasmer un Prince, s'il vouloit chercher le soulagement de son Estat par quelque grande négotiation ? (édition de 1999, p. 391) "La seule nécessité de l'Estat doit excuser en un Prince ceste sorte d'acquérir de l'argent. D'autant que toute la contagion du vice qui y pourroit estre, se consomme dans l'utillité publique." (édition de 1999, p. 392)

"Mais tout considéré, il vaut mieux que le Prince tienne ses mains pures et nettes, pour éviter en tout et partout qu'il ne vienne du trafic au monopole [...] et que pour faire le bon marchand, il n'oublie d'estre Roy." (édition de 1999, p. 392)

Chaque profession a sa noblesse : "Loys XI et Jacques Chœur" :
"Jacques Chœur (répondit le Roy), j'ay longtemps vescu librement avecque vous, comme avec le premier marchand de mon Royaume [...] Mais maintenant que vous estes le dernier Gentilhomme qui y soit, il n'y seroit pas ainsi." (édition de 1999, p. 394)

L'énigme de l'expansion et de la puissance politique

"Rome a esté trois cens ans sans quasi sortir de son territoire ; et, depuis vingt et cinq, il fait connoistre son nom et ses armes à la Chine. Le Ciel ne couvre peuple si barbare qu'il ne communique. Il n'y a coin du monde si reculé qu'il ne reconnoisse, lieu si secret qu'il n'esvente. Toutes terres lui sont ouvertes par la mer." (142)

"C'est pour cet effect, Sire, que la navigation vous doit estre sur tout recommandable, et qu'en considerant les honneurs qui vous en doivent naistre et les profits qui peuvent en revenir à vos peuples, vous devez curieusement soigner de la mettre chez vous à son poinct de perfection." (279)

Une armée de terre, soit, "mais aussi faut-il confesser qu'une flotte bien equippée, bien avitaillée, bien commandée, outre l'asseureance qu'elle apporte au dedans des pays pour la deffense du dehors, est enocres plus propre à porter en peu de temps jusques en l'Orient et en l'Occident les armes et la terreur d'un grand et puissant Monarque [...] vos Majestez ont deux mers aux extremitez de ce Royaume ; je les appelle deux larges portes pour saillir sur les deux bouts du monde, deux issuës par lesquelles vos genereux peuples [...] peuvent aller porter l'oriflamme semée de lis en toutes les provinces de la terre." (303-304)

La foi chrétienne et ses obligations

"Dieu nous a fait non seulement hommes, mais hommes par dessus les hommes, et, ce qui vaut mieux que tout cela, chrestiens. Connnoissans l'importance de ce tiltre, jusques où il va, jusques où il nous porte, et foulans aux pieds toute apprehension, ne craignons point, afin de nous en rendre dignes, de forcer les ondes et les tempestes pour aller faoire connoistre le nom de Dieu, nostre créateur, à tant de peuples barbares, privez de toute civilité, qui nous appellent, qui nous tendent les bras, qui sont prests de s'assujettir à nous afin que par saincts enseignemens et par bon exemples nous les mettions en la voye du salut." "Si, pour planter les services de Dieu, les armes vous sont necessaires, ayez souvenance que les enfans d'Israël, reédifians le temple, avoient tousjours l'espée en une main et la truelle en l'autre..." (320-321)

Le roi

"Ceux qui sont appelés au gouvernement des Estats doyvent en avoir la gloire, l'augmentation, l'enrichissement pour leur principal but." (édition de 1999, p. 41)

Sire, comme vous avez beaucoup reçu, vous devez beaucoup donner. Vostre honneur est très grand, mais la charge n'est pas moindre [...] Commander est un devoir à rendre, plustost qu'un Règne." (édition de 1999, p. 212)

"Le principal poinct de la police de l'Estat gist au règlement des diverses vacations de ses hommes, et qu'en la société humaine l'ordre naissant de là est comme le principe de sa vie." (édition de 1999, p. 50)
Cet ordre est "l'Entéléchie des Estats." (édition de 1999, p. 60)

"... l'Authorité de Vos Majestez s'épand en tout le corps de ce grand Estat, le conserve en son entier et communique en ses parties l'efficace de sa puissance." (édition de 1999, p. 45)

"C'est le plus grand art des Princes que de sçavoir faire profiter leurs Peuples [...] Nous pensons qu'ils tiennent une tierce nature entre Dieu et nous." (édition de 1999, p. 118)

"Vostre Estat est composé de trois principaux membres, l'Ecclésiastique, le Noble et le Populaire. Quant à celui de la Justice, je le tiens comme un ciment et mastic qui colle et unit les trois autres ensemble.Ce discours que je présente à Vos Masjetez ne le touche point, non plus que les deux premiers [...] Il concerne donc particulèrement le dernier, le plus négligeable en apparence, mais en effect fort considérable. Car c'est leur premier fondement [...] Aussi pouvons-nous dire que sans ce corps qui fait le gros de l'Estat, le reste ne sçauroit subsister longtemps sans retomber au meslange et brouillis de son premier Chaos."
Ce tiers ordre est composé de trois sorte d'hommes, Laboureurs, Artisans et Marchands [...] Les trois canaux de l'utilité commune qui portent et versent l'eau dans les grandes places de vos citez ; là où viennent s'abreuver tous les autres hommes."
"Parmi ces trois sortes d'hommes se pratiquent les arts effectifs que l'on appelle vulgairement méchaniques (ayant plus d'égard aux mains qui les exercent qu'à leur propre dignité)." (édition de 1999, p. 47-47)

"Les vacations privées font la publique. La maison est premier que la Cité. La ville que la Province. La Province que le Royaume. Ainsi l'art politic dépend médiatement de l'œconomie." (édition de 1999, p. 52)

"On peut réduire à trois moyens principaux la principale gloire de vostre règne et l'accroissement des richesses de vos Peuples. Au règlement et augmentation des Artifices et Manufactures qui maintenant sont en vogue parmi nous, ou peuvent y estre mises à l'advenir. À l'entretien de la navigation, laquelle déchet à vue d'œil, combien que l'expérience et la raison des temps y deust faire entendre à bon escient plus que jamais. Au restablissement du Commerce, qui s'en va périssant de jour en jour en ce royaume." (édition de 1999, p. 53)

La vraie hiérarchie des "trois fonctions"

"Souvenez-vous toujours que l'Eglise est en l'Estat, non l'Estat en l'Eglise ; qu'elle tient de vous, apres Dieu, sa splendeur et sa richesse ; qu'elle ne peut ni ne doit les maintenir que par vous ; que vous estes tellement son fils aisné que vous ne laissez pas d'estre son pere nourricier ; que c'est par consequent à vous qu'il appartient principalement de faire dispenser, en leur droit et legitime usage, ces biens que vous et les vostres lui ont conferez, d'empescher les abus qui s'y peuvent commettre ou en l'acquisition, ou en la retention, ou en la profusion..." (341)

"Du temps de saint Hiérosme, l'Empereur Arcadius défendit par loy expresse à tous ses subjects de faire plus aucuns legs testamentaire aux Eglises. [...] "Informez-vous, Sire, très particulièrement des droits de votre Église gallicane. Maintenez-les en entier, comme ont fait vos bons et sages prédécesseurs [...] Pour conclusion, faites le Roy, puisque vous l'estes. Commandez puisqu'il vous appartient. Et à tous, car tous sont vos subjects. Ne souffrez point qu'on reconnoisse de puissance supérieure à la vostre." (édition de 1999, p. 228-9)

Le succès de l'industrie des individus – le triomphe du moi – est évidemment en contradiction avec le message chrétien, fait de pessimisme vital. La théologie augustinienne du XVIIe siècle justifie à la fois l'ascétisme et l'ordre social. La révolution religieuse va donc accompagner la révolution économique et précéder la révolution sociale. La Réforme est le premier coin enfoncé dans la hiérarchie des trois ordres. Il y a (pour simplifier) deux réponses adaptatives à ce monde qui change : la religion du refus du monde et de ses œuvres, d'un côté (c'est Pascal et les jansénistes), et la religion mondaine des jésuites ou des protestants, de l'autre – soit un économisme assumé, exprimé par la recherche du profit (la "dévotion aisée" – titre du P. Le Moyne, en 1652 – des jésuites et l'ascétisme calculateur des calvinistes).

Références

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