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2 Éléments d'Ethnographie Malgache
Mots clés : Antemoro Sorabe Ancestralité Tanguin Choc des cultures
Développement
Champs : Ethnographie Histoire Anthropologie du développement Anthropologie de l'image

1 - Zafimahavita
sur le “choc des cultures”
2 - Les trois pierres du foyer
des clans et des clones dans la vallée de la Manañano
3 - Visages d'Ambila :
-
le diaporama (.wmv) (.mov) (4') pour le Musée des Arts premiers (Quai Branly)
-
le livre : <www.ocean-editions.fr>
- le site : Ambila
4 - Zafimahavita : funérailles dans le Sud-est Malgache
(film 40') (film)
dossier pédagogique : l'ancestralité
5 - La Case, les Sorabe, L'Histoire
6 - Le Tanguin
poison d’épreuve à Madagascar : mode d’emploi
7 - La parenté dans les contes
programme de recherche
8 - Riziculture traditionnelle et S.R.I.
9 - La fonction missionnaire :
sur la mission lazariste à Fort-Dauphin (1648-1674)
10 - Les Compagnies de commerce
et la première colonisation de Madagascar (1642-1674)


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:
Les Compagnies de commerce et la première colonisation de Madagascar
La Compagnie Française des Indes Orientales de 1664
Madagascar : l'“Originaire”, l'“Engagé” et l'“Habitant”


La Compagnie Française des Indes Orientales de 1664

Il semble qu'il n'y ait pas deux caractères plus incompatibles
que celui du marchand et celui de souverain
.
(Adam Smith)

La Compagnie des Indes Orientales et les compagnies à charte

Les comptes du royaume étant déficitaires, l'économie au service du prince doit recourir aux fonds des particuliers. La protection de l'État et l'engagement personnel du roi sont supposés mettre les négociants et le public en confiance pour réunir un capital suffisant, dont le défaut avait condamné les compagnies précédentes. Les conditions faites aux sociétés ainsi constituées sont avantageuses. Les compagnies à charte, aussi appelées compagnies souveraines, bénéficient du monopole commercial, du droit de fief, du droit d'administrer la justice et de battre monnaie. L'article XXVIII de la "Déclaration du Roi portant Etablissement d'une Compagnie pour le commerce des Indes orientales" (août 1664) stipule : "Appartiendra à la dite Compagnie à perpétuité, en toute propriété, Justice et Seigneurie, toutes les terres, Places et Isles qu'elle pourra conquérir sur nos ennemis, ou qu'elle pourra occuper; soit qu'elles soient abandonnées, désertes ou occupées par les Barbares, avec tous droits de Seigneurie sur les mines, minières d'or et d'argent, cuivre et plomb et tous autres minéraux, même le droit d'esclavage et autres droits utiles qui pourroient nous appartenir à cause de la souveraineté desdits Pays". Les territoires concédés aux compagnies sont considérés comme des extensions de la Couronne. La colonie, terre nouvellement découverte, terra nullius, est une réplique de la métropole, "France Antarctique", "Gallia orientalis", "New England", "Het Niew Hollant", "Caledonia" (Écosse) etc.


Avec les compagnies de commerce, le capitalisme marchand (des armateurs et négociants qui se rassemblent dans des structures juridiques spécifiques), trouve sa place dans un environnement de type féodal. Les compagnies souveraines exploitent en fief les colonies où elles s'établissent et qu'elles peuplent le cas échéant. Non seulement le commerce maritime ne déroge pas, mais il se révèle en mesure d'anoblir ceux qui le pratiquent. Ceux que la correspondance désigne par l'expression de "Seigneurs de la Compagnie", les "Interessez" sont le plus souvent de simples marchands – et ce sont les "rois du pays" ("Ceux qui ont la direction de cette île [Madagascar], écrit Vincent de Paul sont des marchands de Paris, qui sont comme les rois du pays"). L'expression les "Seigneurs intéressez" ("j'ay pris possession de l'Isle de Madagacar pour la Compagnie des Interessés", écrit Souchu de Rennefort dans l'épitre à Colbert qui précède sa Relation) ramasse en une formule cette union du système féodal et du capitalisme commercial.


Dans les "Propositions faites au Roi Henri IV pour le Commerce des Indes" "corrigées et agrées par le Roi", datées de juin 1604, on lit : "Que tous Chevaliers, Seigneurs, Barons, Gentilhommes Officiers et autres François, pourront entrer en ladite Association, sans que pour ce l'on puisse prétendre qu'ils ayent dérogé ni aucunement préjudicié à leurs dignités, qualitez, et Privilèges, attendu la grande commodité, bien et utilité qui reviendra à Sa Majesté et à tout sont Etat, par le moyen d'une si digne et honorable entreprise."

Une Déclaration de Louis XIII en faveur de la première compagnie des Indes Orientales, datée de 1611, autorise les "Gentilhommes et Officiers" à "s'intéresser en la Compagnie sans déroger à leur Noblesse ni déchoir de leurs Privilèges". Les Lettres Patentes de 1615 confirment : "plusieurs Gentilhommes, Officiers et aultres Gens de qualité de nostre Royaume, pourraient faire difficulté d'y entrer [dans cette "Compagnie et Société], crainte que cela alterast et contrevinst aulcunement à ce qui estoit de leur Noblesse, Priviléges et qualitez", déclarons que "tous Gentilhommes, Officiers et aultres Gens de qualité, puissent librement entrer en ladicte Sossiété, sans que cela déroge ne contrevienne en aulcune façon à leur Noblesse, Priviléges et qualitez, nonobstant toutes Coustumes, Ordonnances et Arrests à ce contraires, dont Nous les avons relevez et relevons par cesdittes présentes" (du Fresne de Francheville, Histoire générale et particuliere des Finances, 1738, "Histoire de la Compagnie des Indes avec les titres de ses Concessions et Privilèges", p. 15, p. 163 et 165).

Louis XIV légitime cette exception à la dérogeance par son propre intérêt "ès Compagnie" : "...sans pour ce déroger en aucune façon à leur naissance, qualité et privilèges, mais aussi puissamment excitez par notre exemple, celui de la Reine, nostre très-honorée Dame et Mere, et de la Reine, notre très-chere Epouse et Compange, de nostre très-cher Fils le Dauphin, tous les Princes de nostre Sang, autres Princes, Officiers de nostre Couronne, de nos Conseils, et de toutes nos Compagnies Souveraines [...]" - "Déclaration du Roy, en faveur des Officiers de son Conseil, et de ses Cours Souveraines, interessés ès Compagnies des Indes Orientales et Occidentales" de 1664 (du Fresne, op. cit. p. 191).

"La noblesse est, comme on l'a déjà dit, une distinction accidentelle qui se perd, soit par extinction des mâles, soit par dérogeance.
Par édit du mois d'Août 1669, il fut permis aux nobles de faire le commerce de mer, sans déroger à leur noblesse ; et par un autre édit du mois de Décembre 1701, il est dit que tous nobles, à l'exception de ceux pourvûs de charges de magistrature, pourront faire librement toutes sortes de commerce en gros, tant au dedans, qu'au dehors du roïaume, pour leur compte ou par commission, sans déroger à leur noblesse." (Dictionnaire raisonné des domaines et des droits domaniaux, tome troisième, 1762, [Bosquet] article "Dérogeance").

L'"Edit du Roy, portant Etablissement d'une nouvelle Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales", daté d'août 1664, prône les vertus du commerce et spécialement celui "qui provient des Voyages de long cours".
Alors que "la profession des arts vils et mécaniques, exercée par des sujets nobles, établit un vice qui corrompt la noblesse et cause la Dérogeance" (Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France, Nicolas Viton de Saint-Alais, Paris, tome 1er, 1816, p. 251) ce commerce, qui "concilie" les "biens temporels" et les "biens spirituels", paraît emporter les distinctions de naissance pour profiter à tous.

En effet :
"... la félicité des Peuples consiste non-seulement en la diminution considérable des Impositions que Nous leurs avons accordée depuis deux ou trois années, mais beaucoup plus au rétablissement du Commerce de nostre Royaume, par le moyen duquel seul l'abondance peut être attirée au dedans, et servir non au luxe et à la profusion d'un petit nombre, comme celle qui provenoit cy-devant de la dissipation de nos Finances, mais à se répandre sur le général des peuples au moyen des manufactures, de la consommation des denrées et de l'employ d'une infinité de personnes presque de tous âges et sexes que le Commerce produit, ce qui concilie fort heureusement l'abondance des biens temporels avec celle des spirituels ; vû que par le travail assidu, les Peuples sont éloignez de toutes occasions de mal faire, inséparables de la fainéantise. Entre tous les moyens que Nous avons souvent examinez pour parvenir à une si bonne fin, et après avoir fait plusieurs reflexions sur une matiere de si grande étenduë, Nous Nous sommes principalement attachez au Commerce qui provient des Voyages de long cours, estant certain, et par le raisonnement ordinaire et naturel, et par l'expérience de nos Voisins, que le profit surpasse infiniment la peine et le travail que l'on prend à pénétrer dans les pays si éloignez [...]. (Edit du Roy portant Etablissement d'une nouvelle Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales, avec les Arrests d'enregistrement, aoust 1644, cité par du Fresne, op. cit. p. 178)



On peut d'ailleurs revenir de Madagascar avec des titres de noblesse. Les syndics avaient en effet sollicité pour la Compagnie le privilège de "bailler les terres de ladite isle [...] sous des titres honorables de marquisats, comtés, vicomtés, baronnies, chastellenies, avec justice haute, moyenne et basse [...], pouvoir d'y bastir des maisons, chasteaux à pont-levis [...] ; les propriétaires desdites terres, après avoir demeuré cinq ans actuellement en ladite isle, estant de retour en France, [pouvant] prendre les titres et qualités desdites terres et porter les armes qui y seront attribuées, tout ainsi que ceux qui ont des terres avec pareils titres dans le Royaume." ("Déclaration du Roy, en faveur de la Compagnie des Indes Orientales", Fresne, op. cit. p. 199 ; ici cité par Pauliat, 1886, p. 167-168) Ce privilège n'étant pas sans précédent : "Avant 1650, rapporte Gabriel Debien (1952, p. 175), quelques négociants des ports normands avaient cherché à recruter des colons en tel nombre qu'ils en pussent obtenir un titre de noblesse, une érection de fief. Ils étaient arrivés au Canada avec des hommes liés à eux par un contrat seigneurial, et ils avaient attiré des colons par un octroi de tenures". Ce sera aussi un argument avancé par l'intendant Patoulet pour inciter à les habitants de la Martinique à faire venir des engagés : "L'érection en baronnie, comté ou marquisat de leurs terres, promise à ceux qui feraient venir plus de 100 engagés" (May, 1972, p. 37).

Les compagnies se constituent donc par souscription. Pionnière et modèle en la matière, la Vereenidge Oost Indische Compagnie, hollandaise (V.O.C.) réunit ainsi, en 1602, un capital de 6 300 000 florins, réparti en 2 200 actions. La disposition d'un capital important permettait la mise en place d'installations fixes et l'organisation d'un commerce régulier. La Compagnie des Indes française de 1664 sera de ce type. L'édit de constitution, publié le 27 avril 1664 énonçait que le Roi accordait tous les territoires situés du cap de Bonne-Espérance aux Indes et aux mers du Sud, avec le monopole du commerce dans ces régions. Le Roi devait prêter 3 millions ; il verserait 300.000 livres chaque fois que 400.000 livres provenant des divers versements auraient été reçues par la compagnie. Il fallait d'abord désintéresser l'ancienne Compagnie de l'Orient du duc de la Meilleraye qui venait d'obtenir, en 1656, le privilège du commerce avec Madagascar pour une durée de vingt ans. Ce transfert de privilège fut effectué en septembre 1664, moyennant une indemnité et une participation des actionnaires à hauteur de 20 000 livres.

Propagande et placement des actions

Colbert fait rédiger par l'académicien Charpentier un opuscule vantant les profits que la nouvelle Compagnie devait engendrer. Publié en avril 1664, le Discours d'un fidele sujet du Roy touchant l'établissement d'une Compagnie pour le Commerce des Indes Orientales vante le profit du commerce des Indes, la fortune de la compagnie hollandaise et les dividendes de 30 et 40 % qu'elle distribuait annuellement. Il faut donc imiter la Hollande et créer une grande compagnie par souscription. Charpentier engage tous les bourgeois qui aiment "l'honneur de leur patrie" à placer leur argent dans cette entreprise et ajoute qu'en contribuant à la grandeur du pays, ils trouveront ainsi le moyen d'augmenter leur fortune.


Paix et Abondance
"XLII. Nous avons accordé à ladite Compagnie, la liberté de prendre pour ses Armes un Ecusson de forme ronde, le fond d'azur chargé d'une fleur de lys d'or, enfermé de deux branches, l'une de Palme et l'autre d'Olivier jointe en haut, et portant une autre fleur de lys d'or, pour devise, Florebo quocumque ferar, et pour support deus figures, l'une de Paix et l'autre de l'Abondance [...]"
Armoiries de la Compagnie des Indes Orientales
"Je fleurirai là où je serai porté"

Le capital était fixé à 15 millions de livres, en actions de mille livres et la souscription en trois versements : un tiers comptant et les deux autres tiers en décembre 1665 et 1666. La Charte de la Compagnie des Indes, composée de quarante-huit articles, est enregistrée au Parlement le 1er septembre 1664. Le placement des actions fit l'objet d'une campagne intense. Les "Maires et Eschevins des principales villes du Royaume", rapporte Charpentier, reçurent du roi une lettre de cachet ("cent dix-neuf Lettres de Cachet", furent expédiées, précise-t-il, p. 21) faisant part de sa volonté de fonder une compagnie pour le commerce des Indes et les invitant à recueillir des adhésions. La cour, les nobles et les officiers du roi furent aussi sollicités pour participer à cette entreprise à laquelle le roi souscrivait en personne. Cette incitation étatique donne évidemment à cette émission d'actions une tournure d'emprunt, voire d'impôt si l'on en croit une lettre anonyme adressée à Colbert en 1664 : "Mgr. vous avés formé cette grande société des Indes, qui est le dessein le plus beau, le plus glorieux et le plus utile que jamais se soit fait en France. Cependant plusieurs en murmurent et trouvent à y redire ; ils publient que c'est un piège pour mettre à la taille les nobles et tous autres exempts, qu'on forcera tout le monde d'y entrer, l'église, la noblesse et le tiers […]" (Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, 1850-1855, III : 374 ; nous soulignons).

De Pontac, premier président du parlement de Bordeaux rapporte à Colbert (5 décembre 1664) : "Le gouverneur de la Guienne, marquis de Saint-Luc, atteste, par lettre du 3 du même mois, le zèle des Bordelais à souscrire pour la compagnie des Indes […] Dans une lettre du 5 janvier 1665, le même ayant été averti par Pellot que les habitants de Montauban avaient refusé de souscrire, dit qu'il leur a écrit pour les prévenir des "disgrâces qui leur arriveront, de refuser une occasion si favorable de tesmoigner leur bonne volonté au bien de l'Estat". (op. cit. p. 362-363). Brulart, président du parlement de Bourgogne, avait mandé sous la date du 24 décembre 1664 : "Je fais valoir autant que je peux l'ordre qui m'est donné par S. M. de luy envoyer, avec la liste de ceux qui y prendront part, les noms de ceux qui ne voudront pas s'y intéresser, ce qui obligera plusieurs qui n'y auroient rien mis à s'y engager." (id. p. 363)

La souscription n'atteindra d'ailleurs qu'un peu plus de la moitié du capital fixé et les marchands y participèrent en proportion moindre que les autres corps de l'État. "La Compagnie était donc [dès l'origine] une entreprise royale, commanditée par quelques actionnaires, mais dont le Roi et son Ministre gardaient l'absolue direction ; ce caractère, la Compagnie le gardera toute son existence et y trouvera une des causes de sa rapide décadence." (Kaeppelin, 1908, p. 11)

Madagascar : relâche sur la route des Indes ou colonie de peuplement ?

En 1506, une flotte portugaise, composée de huit vaisseaux et revenant des Indes sous la conduite de Fernan Suarez "descubrio la gran isla de San Lorenço que tendra docientas y setenta leguas de largo, y noventa de ancho, habitada de mucha gente, y muy domestica, mas nunca se ha predicado en ella la Fe de Jesu Christo", rapporte Martinez de la Puente dans son Compendio de las historias de los descrubrimientos de la India oriental y sus Islas, por Martinez de la Puente" (p. 155. Madrid, 1681). Mais loin d'être muy domestica, comme l'écrit la Puente, la population se révèle hostile et la colonisation de Madagascar ne va pas ressembler à l'image idyllique brossée par Charpentier. Elle se résume dans l'avertissement laissé par Flacourt, qui séjourna près de sept années à Madagascar : "Cave ab incolis" [Méfie-toi de l'habitant]. Le mythe de l'île riche en métaux précieux et en terres agricoles et où les habitants seraient le peuple le plus heureux au monde se retourne en son contraire. Un rescapé d'un groupe de 140 colons anglais installés dans la baie de Saint-Augustin en 1644 rapportera : "Le pays est stérile, le climat malsain, les mines illusoires. À Madagascar, il n'y a rien à espérer de bon ni d'heureux". (cité par N. Galibert , 2007, p. 401) Le constat récurrent des lazaristes aurait dû être pris au sérieux. Bourdaise à Prévost : "Vous êtes là dans un pays fort malsain, et dans lequel meurent la plupart des Français." (lettre du 5 juin 1656, id. p. 497) ; Étienne à Vincent de Paul "…cette terre, qui semble n'être qu'un cimetière pour vos chers enfants. De sorte qu'on peut dire d'elle ce que les Israélites disaient de la terre de promission : Illa terra devorat habitores suos" (1er mars 1661, id. p. 401).

Sur cette compagnie de commerce dans laquelle les marchands ne sont pas les principaux acteurs pèse une équivoque originelle : présentée comme une entreprise dont l'objet est de s'émanciper des compagnies des Indes étrangères, elle s'engage dans une entreprise de colonisation. La "Gallia orientalis" succède à la "France antarctique" (sur la "France antarctique" voir : 8.12 La découverte de l'autre homme). Pour ouvrir une route commerciale des Indes proprement française, Colbert conçoit, en effet, le projet de fonder à Madagascar un établissement pour la relâche et l'entrepôt (qui serait l'équivalent pour la compagnie française du Cap et de Batavia pour la compagnie hollandaise), mais l'essentiel du capital, souscrit pour servir une entreprise commerciale, va financer un projet de colonisation et de peuplement.

Cette entreprise se caractérise par son caractère systématique et par la philosophie qui la sous-tend. La Relation de Charpentier montre que c'est de colonie de peuplement qu'il est question avec Madagascar, et non simplement de relâche et d'avitaillement sur la route des Indes. Ayant mis "en deliberation s'il estoit plus à propos de faire cultiver l'Isle de Madagascar par des Passagers à gages, ou, d'y transporter des Colonies, et de distribuer aux nouveaux Habitans qu'on y envoyeroit, des Terres qui leur appartiendroient en propre, sous de certaines redevances", écrit Charpentier (p. 109-110), la compagnie décide qu'il est de meilleure politique de "transpor[ter] des familles entières, et leur donnant des Terres qui leur appartiendroient en propre" car, "comme il faloit avoir en veüe de rendre cette Isle toute Françoise, et de mœurs et de langage, et de ne faire à la fin qu'un Peuple de deux Nations […] il ne faloit pas espérer ce grand succès, par d'autres moyens que par des Colonies, et par des alliances reciproques" (id. p. 111).

C'est bien d'un programme de colonisation qu'il s'agit, les moyens ayant été débattus. La mise en œuvre de ces "alliances reciproques" fait l'objet des treize articles des "Statuts, ordonnances et reglemens" élaborés pour organiser la vie de la future colonie. La colonisation envisagée s'épanouira pacifiquement ("non par la Force ouverte, ni par la Crainte"), emportant l'adhésion des "Originaires" ("par le bon Ordre et par l'Affection des Originaires qu'elle prétend gagner en les traitant avec Humanité et avec Tendresse"- id. p. 87) et selon une justice s'appliquant identiquement aux Français et aux Malgaches. "Et la Justice sera rendue aux Habitans Naturels du pais, ainsi qu'aux Français mesmes, sans aucune distinction" (id. p. 86). Ces ordonnances devant être affichées "aux portes de l'Eglise […] en langue et caractère du pais, pour faire connaître aux Naturels avec combien d'Equité et de Justice, on les veut gouverner" (id. p. 87). Cette colonisation envisage le mariage des colons français avec des femmes malgaches comme une conséquence naturelle, sous réserve que l'"Originaire" soit baptisée et que la loi chrétienne s'applique à cette union. "Un François estant marié à une Fille ou Femme Originaire de l'Isle, ne pourra quitter ou délaisser sa Femme sous quelque pretexte que ce soit, sinon aux cas de Separation qui se pratiquent dans le Royaume de France, et la Separation ayant este jugée, le Mari pourra laisser sa Femme, sans que pendant sa vie il puisse convoler à de secondes Noces"... (id. p. 89)

Les deux millions et demi que la Compagnie a encaissés sont aussitôt investis dans la création d'un centre d'armement et dans l'achat de bateaux pour la constitution d'une flotte. On recrute des gens de métier pour la première expédition. Charpentier rapporte que les syndics commençant "à travailler sérieusement aux préparatifs d'une flotte, pour envoyer à l'Isle de Madagascar" (id. p. 27), firent apposer des "affiches dans toutes les rues de Paris, afin d'apprendre aux Artisans, les privilèges que le Roy avoit accordez à ceux qui s'iroient habituer dans l'Isle" (id. p. 33). Ainsi libellées :


Affiches

La Compagnie des Indes Orientales fait avertir tous les artisans et gens de mestier François, qui voudront aller demeurer dans l'Isle de Madagascar, et dans toutes les Indes, qu'elle leur donnera le moyen de gagner leur vie fort honnestement, et des appointements et salaires raisonnables ; Et que s'il y en a qui veuillent y demeurer huit ans, sa Majesté veut bien leur accorder d'estre Maistres de chef-d'œuvre dans toutes les villes du Royaume de France où ils voudront s'établir sans en excepter aucune, et sans payer aucune chose. Ceux qui seront dans cette résolution, se présenteront à la Maison de la Compagnie.

Charpentier fait le décompte des artisans sélectionnés, soit "guère moins de deux cens hommes de toutes sortes de mestiers" (id. p. 80) On placarde aussi des affiches à Paris et en province pour le recrutement des colons qui doivent faire partie de la deuxième expédition.

DE PAR LE ROY

L'on fait savoir à tous ceux qu'il appartiendra que la Compagnie, désirant que tous les particuliers François qu'ont pas les moyens de s'y intéresser ne laissent pas de participer aux avantages d'icelle, selon le talent qu'il a plu à Dieu leur donner, a résolu d'en passer nombre en Colonies dans l'ISLE DAUPHINE […] pour s'y établir et les rendre Propriétaires d'autant de terres et héritages qu'ils pourront labourer, eux, leurs familles et serviteurs.
[Suit une description édénique de Madagascar, de son climat, de ses productions et de ses habitants.]
Pour donner à chacun moyen de participer à ces avantages, toutes personnes de l'un et l'autre sexe qui se présenteront seront passez sur les Vaisseaux que la Compagnie fera partir au mois de juillet prochain de l'année présente 1665, pour être establis en Colonies dans ladite Isle Dauphine, en laquelle incontinent après leur arrivée il leur sera distribué des Terres pour leur demeurer en propre à perpétuité et à leurs hoirs ou ayans-cause, moyennant une légère redevance annuelle par arpent et sans aucune autre charge, et seront nourriz pendant leur passage et 3 mois après leur arrivée en ladite Isle […] et leur sera fourny les Marchandises, outils et habits nécessaires dans ladite Isle, en les payant à prix raisonnable […]

INSTRUCTIONS POUR L'ENGAGEMENT DES COLONS POUR L'ISLE DAUPHINE

Si quelqu'un veut passer dans l'Isle Dauphine en Colonie et se charger d'y mener un nombre considérable de personnes d'âge convenable depuis 15 ans jusques à cinquante, de l'un et l'autre sexe, le tiers de femmes avec leurs maris ou de filles avec leur père ; pour servir à ce dessein avec lui, on lui accordera la quantité de terre qu'il souhaitera pour les mettre en valeur, avec tels titres d'honneur qu'il pourra raisonnablement désirer, en toute Justice, sous une redevance annuelle et des devoirs fort modérés envers la Compagnie [..] avec permission d'y bastir chasteaux avec Fossez et Pont-Levis.
[…] A l'égard de ceux à qui il sera accordé des terres en roture, la redevance annuelle sera de neuf sols pour arpent et une poule sur dix arpens, et les lots et ventes à l'égard des dites rotures seront payées suivant la Coustume de Paris.
(cité par Pauliat, p. 175 à 179)



La seconde affiche "semble avoir plus particulièrement avoir visé les entrepreneurs d'émigration ou les gens qui se proposaient de s'embarquer avec leurs vassaux organisés", note Pauliat (p. 178) et les Mémoires de la congrégation de la Mission à Madagascar (1866, Livre IV, tome IX, p. 502) précisent que "pour favoriser l'émigration et le développement de sa puissance, la Compagnie consentit à la cession de 15 000 arpents de terre à tout chef de colons qui enverrait à Madagascar deux cents travailleurs, avec le droit de patronage sur les cures établies dans la propriété concédée ".


La coutume de Paris

"Ceux qui ont la direction de cette île [Madagascar], écrit Vincent de Paul au missionnaire Nacquart, en partance pour l'île, sont des marchands de Paris, qui sont comme les rois du pays" (cité par Galibert, 2007, p. 172). La formule juridique de cette "quasi royauté" s'exprime dans une charte qui garantit des droits féodaux sur les pays occupés. Ce régime est celui de la Coutume de Paris, dite nouvelle Coutume, élaborée à partir de l'ancienne Coutume en 1580. L'application de la Coutume de Paris aux colonies qui constituait un corps de lois reconnu, remonte à la colonisation de la Nouvelle France et fut généralisée aux compagnies à charte. Elle est alléguée dans les inféodations de 1637 et de 1640 ainsi que dans l'édit de 1663 qui créait le Conseil souverain de Québec. C'est un ensemble de lois qui garantissait un ordre social fondé sur le fief et la famille, caractérisé par une hiérarchie des personnes (seigneurs et vassaux) et une hiérarchie des biens (fiefs et censives). Les domaines ainsi affectés à la compagnie étaient réunis à la couronne de France par le lien féodal. Elle pouvait inféoder ou sous-inféoder les terres à elles concédées sous condition de coloniser. De la même façon, les particuliers qui étaient l'impossibilité de cultiver les terres qu'on leur avait accordées devaient s'en voir retirer la concession.


Statuts ; personnel ; armement.

De Beausse est fait président du "Conseil particulier" pour Madagascar, dont le lieu de résidence est Fort-Dauphin. Dès son débarquement il est chargé de prendre possession des trois établissements de la Compagnie Rigault-La Meilleraye. Le décret des treize articles, "fait et arresté au Bureau Général de la Compagnie des Indes Orientales, à Paris, le 26 octobre 1664" (Pauliat 138 s.), gère, on l'a vu, les relations de Français et des Malgaches. On déçide un armement de quatre navires : le Saint-Paul, le Taureau, la Vierge-de-Bon-Port, et l'Aigle-Blanc (soit trois vaisseaux de 300 tonneaux une frégate de 120 tonneaux). La première flotte de la Compagnie part de Brest le 6 mars 1665. Elle comprend 212 hommes d'équipage et 279 marchands, commis et colons (Kaeppelin, 1908, p. 10, citant Dernis).

De Beausse arrive à Fort-Dauphin, qui compte alors 88 Français, le 10 juillet ("cent François vivans" dit Souchu de Rennefort dans sa Relation, p. 71). Il apprend la mort du Père Etienne (voir : La fonction missionnaire : sur la mission lazariste à Fort-Dauphin, 1648-1674) et fait savoir celle de La Meilleraye. Le gouverneur, Champmargou, au service de La Meilleraye, était maintenu capitaine de toute la milice de l'île. Les anciens colons "pouvaient être engagés au service de la Cie, à la condition de payer une redevance pour les terres cultivées." (Mémoires de la congrégation de la Mission, 1866, Livre IV, la Congrégation de la Mission à Madagascar, tome IX, p. 529) De Beausse a 67 ans. Il décède cinq mois après son arrivée. De Montaubon, qui lui succède, a 63 ans. Souchu de Rennefort, secrétaire du "Conseil souverain" de la Compagnie, donne une description du fort, de l'établissement et des difficultés de la colonie, la mésentente ajoutant aux problèmes d'approvisionnement et à l'insécurité.

La "grande expédition" de Mondevergue

De Beausse et son Conseil avaient reçu l'assurance de l'envoi de l'escadre des colons amenés par Mondevergue dans 4 ou 5 mois. En mars 1665, le premier armement parti, la majeure partie du capital encaissé par la Compagnie est dépensée. Il reste 6 820 000 actions à placer… En juillet 1665, le Saint-Louis et le Saint-Jacques montés par 120 hommes dont 50 colons et deux chefs de colonie ont charge d'"informer ceux qui estoient à l'isle Dauphine de ce qui se passoit en France pour la Compagnie et de la grande expédition, afin qu'ils fissent les amas de provisions nécessaire pour la recevoir" (Pauliat, p. 206).

La deuxième flotte part le 14 mars 1666, alors que la Compagnie est lourdement endettée. Dix vaisseaux portant 1 688 hommes, dont 421 marins, 212 officiers et soldats et 1 055 gens de commerce ou colons composent l'escadre (Kaeppelin, 1908, p. 12, citant Dernis). Les civils sont "tant marchands, commis, facteurs que colons et artisans de toutes sortes de métiers, particulièrement grand nombre d'ouvriers pour travailler à la soye, au sucre, à l'indigo et à la culture des autres marchandises, que lesdits lieux fournissent en abondance." (Pauliat, p. 211) L'escadre amenait les membres du Conseil Souverain, deux directeurs généraux du commerce : le "sieur de Faye, François et le sieur Caron, Hollandois", le "sieur d'Epinay", procureur général du Conseil des Indes, huit premiers marchands, quatre français et quatre hollandais, dix chefs de colonies, trente deux femmes et plusieurs enfants." (id. p. 211) L'armement avait coûté plus de deux millions de livres et comprenait la valeur de "plus d'un million de livres en marchandises, barres d'argent et réaux d'Espagne, destinés à faire les achats pour l'établissement du négoce" (Kaeppelin, 1908, p. 12 citant Dernis). Cette fois, l'armement vise explicitement le commerce des Indes et le recrutement de Caron, hollandais passé au service de la Compagnie, pour 18 000 livres d'appointements annuels, auquel on associe de Faye, a pour objet de rassurer les actionnaires. Caron et de Faye ont ordre de rallier les Indes et d'expédier un navire chargé de marchandises d'Orient (Pauliat, p. 213).

Les caisses sont vides et les dettes conséquentes. Sur les 2 100 000 livres attendues du deuxième versement, seules rentrent... 78 333 (Pauliat, p. 215). Une partie significative des actionnaires préfère perdre sa mise plutôt que de poursuivre l'aventure (les statuts stipulant : "De chaque part, le tiers sera fourni comptant pour le premier armement, et les deux autres tiers en deux années consécutives, également et par moitié, dans le mois de décembre 1665 ou 1666, sous la peine à ceux qui ne fourniroient pas lesdits deux tiers dans ledit temps, de perdre ce qu'ils auront advancé pour le premier et le second armement, qui demeurera au profit et dans la masse du fonds de la dite Compagnie"). On compte sur le navire que le Conseil particulier de Beausse avait été chargé d'envoyer pour démontrer la rentabilité de la colonisation de Madagascar. De fait, la Vierge-du-Bon-Port est partie de Fort-Dauphin chargée des produits que l'exploitation de l'Isle Dauphine est supposée assurer, mais une lettre de Londres de Souchu de Rennefort, qui rentrait en France avec ce chargement, annonce qu'elle a été coulée par les Anglais le 9 juillet 1666 – et demande qu'on paie sa rançon. On apprend de surcroît que l'escadre de Mondevergue est au Brésil, à Fernambouc, depuis le 25 juillet pour faire réparer un navire. La fondation du port de Lorient, dont les travaux ont commencé en 1655, n'efface pas dans les esprits le mauvais augure de la perte de la Vierge-de-Bon-Port et de l'escale forcée de Mondevergue au Brésil.

Montdevergue arrive à Fort-Dauphin le 14 mars 1667, après douze mois de voyage. Tous ses approvisionnements sont consommés. Il espère trouver à Fort-Dauphin les vivres nécessaires à ses passagers et doit constater que les colons sont eux-mêmes dans la nécessité : disette et insécurité sont le lot quotidien. Une lettre de De Faye à Colbert (Mémoires, IX, p. 552) décrit l'état de délabrement de la colonie. "Nous avons trouvé ici toutes choses si éloignées de ce que l'on nous avait fait espérer, que le ciel ne l'est pas plus de la terre. Nous pensions trouver un pays abondant en toutes choses, un bon nombre d'hommes prêts à travailler à un pays fournissant toutes les choses nécessaires à la vie sans débourser d'argent, des terres fertiles à distribuer aux colons, et généralement tout ce qui est non seulement nécessaire, mais même agréable. Au lieu de cela nous avons une disette générale de toutes choses, peu d'hommes, et encore si fainéants, qu'il n'y a pas de travail à espérer d'eux." Les deux missions de l'expédition de Mondevergue s'avèrent irréalisables : la poursuite du voyage vers les Indes de Caron et de Faye, en raison de l'impossibilité de pourvoir leurs vaisseaux en vivres (ils ne pourront pas prendre la route des Indes avant la fin octobre) ; la mise en œuvre de la colonisation, qui devait commencer par la distribution de terres, en raison de l'insécurité.

La première mesure du vice-roi des Indes est d'organiser des expéditions de traite avec le concours de La Case (voir : La Case, les Sorabe, l'Histoire). Un rapport rédigé à Fort-Dauphin, daté du 3 mars 1670 et présenté à Colbert par Grandmaison, au nom de Champmargou relate que : "La paix que le marquis de Mondevergue, comme gouverneur et lieutenant général a establie dans l'isle a produit de très bons effects, en ce qu'elle a permis aux habitants d'ensemencer et cultiver leurs terres, dont l'on a eu cette année une abondante récolte qui a beaucoup servy." (Archiv. col. du Minist. de la Mar. et des col. Fonds Madagascar, Correspondance générale cart. 1 (1642-1724) C5). Mondevergue réunit les artisans, maçons, charpentiers amenés par lui et par de Beausse. Il "fit construire des fours à chaux et à briques, tirrer de la pierre et commanser à bastir solidement" (Pauliat, p. 235). Onze mois après son débarquement, il avait fait élever un grand bâtiment de pierre, "le premier qui fust dans l'ilsle", et construire un "large chemin fortement empierré qui conduisoit à la mer, et un quay pour l'abordage des chaloupes, sans parler de puits creusez profondément, de longues et épaisses murailles"… (id.) Dans l'année 1668, Mondevergue a signé, avec le concours de La Case, qui connaît le pays et qui jouit d'un grand prestige auprès des Malgaches, des traités de paix avec les chefs locaux, de telle sorte qu'en 1669, il sera mesure de commencer à distribuer des terres aux colons. C'était commencer à appliquer le programme énoncé par les "Statuts, ordonnances et reglemens" qui assuraient qu' "il ne fallait pas espérer ce grand succès ["rendre cette isle toute françoise de mœurs et de langage et de ne faire à la fin qu'un seul peuple des deux nations"] par d'autres moyens que par "des colonies et des alliances réciproques". (Pauliat, p. 167)

Mondevergue rompt ainsi avec la politique de razzias de ses prédécesseurs et, s'appuyant sur La Case, il mobilise les populations alliées dans des expéditions visant des populations hostiles ou lointaines pour faire face aux besoins pressants de la colonie, sans y engager les soldats des quatre compagnies de son escadre. Ce dont la lettre de Louis XIV (voir infra) lui fera reproche. “Vous avez fort bien fait de faire la paix avec tous les pays circonvoisins […] Mais je vous avoue que je suis surpris que lorsque vous avez este obligé d'envoyer au-dedans du pays pour avoir des bestiaux, vous n'ayiez point commandé partie des quatre compagnies d'infanterie qui sont auprès de vous.” (275-76) Malgré ce changement de politique et ces résultats matériels, Mondevergue est convaincu de la stérilité de son entreprise. Au début de l'année 1668, il écrit aux Directeurs de la Compagnie. Ces lettres, écrites en février et mars 1668, parviennent en France par le houcre le Saint-Robert en août. Elles ne sont connues que par un résumé (Kaeppelin, p. 20). Elles font état de l'infertilité et de l'insalubrité de Madagascar, déclarent sa colonisation impossible et supplient de n'y plus envoyer de colon. On est victime, en France, explique Mondevergue, des plus étranges illusions touchant l'île Dauphine… Il recommande "d'interrompre l'envoi de colons, déclarant que tous ceux qu'on expédiait là-bas étaient immanquablement voués à la mort" (cit. dans Pauliat, p. 253). Et il demande son rappel.

La dépêche de Louis XIV en réponse, écrite en janvier 1669 et qui devait lui parvenir par le Saint-Paul (cette lettre ne figure pas dans les recueils de la correspondance administrative publiés par Georges-Bernard Depping et Pierre Clément) a été publiée in extenso par Pauliat. . Sa teneur est contenue dans le "Mémoire sur l'estat présent de la Compagnie Orientale de France dans l'Isle Dauphine et dans les Indes", daté du 8 mars et dans la minute de Colbert intitulée "Louis XIV à M. de Mondevergue, gouverneur de l'île Dauphine" du 9 mars 1669 (dans Clément, Lettres..., tome III, IIe partie, respectivement p. 414-427 et p. 427-431). Les trois principaux griefs contenus dans cette réponse renseignent sur la manière dont Mondevergue a estimé pouvoir faire face à la situation qu'il découvre à Fort-Dauphin. Les "changements et résolutions" dont Mondevergue a pris le parti, propres, écrit Louis XIV, à "renverser tous les desseins que j'ai formez sur le succès de cette entreprise" (Pauliat, p. 276) ("la ruine entière et indubitable d'un dessein que j'ay formé pour ma gloire et pour l'advantage de mes sujets" - p. 277), sont principalement trois :
- "Le premier est d'avoir cassé les contrats faits avec les colons et d'avoir chargé la Compagnie de leurs gages et subsistance". Incapable d'établir les colons, Mondevergue les a employés au service de la Compagnie sous le statut d'engagés à qui la Compagnie doit nourriture et salaire.
- "Le second, d'avoir diverty l'argent comptant qui avait este chargé sur les vaisseaux pour porter dans les Indes et d'en avoir payé en espèces leurs gages et leur subsistance." La contradiction de cette "économie au service du Prince", expansion coloniale et logique commerciale confondues, se révèle ici, justifiant les craintes et le désengagement des actionnaires. L'aventure de la colonisation obère ici crûment le commerce des Indes, "commerce monstrueux" qui se fait, non en marchandises, mais en argent.
- "Le troisième, d'avoir donné cours à l'argent dans l'isle." (Un des principes des compagnies à charte, c'est le régime de l'exclusif : les colons vendent leur production aux magasins de la Compagnie, à un prix fixé par elle, et s'y approvisionnent en biens de consommation. "L'Exclusif " consacre, au bénéfice de la Compagnie, un double péage : à l'exportation et à l'importation. Idéalement, l'argent n'a pas cours dans la colonie – qu'entre particuliers...)

Le Roi confirmait sa position en ces termes aux Directeurs de la Compagnie, le 22 mars 1669 : "Nous avons appris avec déplaisir que les Conseils qui ont été tenus dans l'Isle Dauphine [...] n'ont pas été tels que Nous les aurions désiré pour le bien et l'avantage de votre Compagnie ; et qu'au lieu de maintenir vos ordres pour l'Etablissement des Colons que vous y aviez envoyez, et pour le réglement des gages et autres dépenses que vous aviez à faire dans cette Isle, ils ont cassé les engagements des Colons, et les ont mis aux gages de la Compagnie, ont augmenté les gages et appointements des Officiers et Engagez, et en ont pris de leur autorité de nouveaux, et leur ont donné des gages excessifs, ont donné cours à l'argent dans l'Isle, toléré le trafic des Particuliers ; en un mot, ont tenu une conduite qui pourroit causer la ruine entiere de la Compagnie" (cité dans l'Histoire générale et particuliere des Finances, du Fresne de Francheville, 1738, "Histoire de la Compagnie des Indes avec les titres de ses Concessions et Privilèges", p. 60 ; Clément, op. cit., p. 431-432, note).

L'officier porteur des lettres de Mondevergue répand les mauvaises nouvelles de la colonie en métropole. En effet, Louis-Henry Giron, sieur de la Martinette, secrétaire du Conseil souverain de Madagascar, complète de vive voix et sans discrétion ces nouvelles déplorables (Archives de la Réunion, dossier 54, passim, cité par Barassin, 1953). Ce que la lettre de Louis XIV considère comme une atteinte à son crédit personnel : "…je fus étonné d'abord que toutes vos lettres et les discours que vostre Envoyé a faits partout, dans les cours, dans les antichambres et par toute la ville, ne tendissent à autre fin qu'à faire connaître à tout le monde que tous estoit désespéré tant dans l'isle Dauphine que pour la Compagnie des Indes, ce qui avoit produit un si meschant effet que si je n'avais soustenu de ma puissante protection cet Establissement, cette double faute estoit capable de faire abandonner toutes choses, et par conséquent vous laisser périr dans l'isle sans aucun secours. Je ne doute point qu'en lisant cecy vous ne connaissiez parfaitement l'embarras dans lequel vous nous aviez mis […]". (Pauliat, p. 272) Arrêté à son retour en métropole, Mondevergue, qui décèdera en prison, paie les inconséquences de l'aventure malgache. Le réalisme dont il a fait preuve : établissement de relations pacifiques avec les autochtones et entretien des colons en attente d'établissement, ne sera pas imité par son successeur, Jacob Blanquet de La Haye, à la tête d'une escadre pour les Indes, qui relancera la guerre avec les Malgaches.

Le 7 juin 1667, le Saint-Paul arrive à Brest, parti de Madagascar le 16 février, alors que l'escadre de Montdevergue n'est pas encore arrivée. La colonie est dans une grande nécessité. La Compagnie a annoncé le départ, pour mars 1667, de six vaisseaux chargés de colons. Le 23 décembre, la Couronne prend la mer avec 70 hommes, officiers, matelots, marchands et colons. Une lettre reçue de Caron, qui ne put partir pour sa mission aux Indes qu'en novembre 1667, dresse un tableau positif des affaires à traiter là-bas et relate les difficultés de la colonie à Fort-Dauphin. Le 13 octobre 1667, les Directeurs écrivent à Colbert "que l'établissement de la Colonie et de l'entrepôt de leur commerce dans l'île Dauphine a consommé tout le fond de leur caisse, et que, si l'on continue le dessein de la soumettre entièrement au pouvoir de la Compagnie, cette seule entreprise achèvera sa ruine, qu'il faut aller droit aux Indes, ouvrir des comptoirs et y établir le commerce, sans s'arrêter davantage au milieu du chemin à défricher une grande île sauvage et à vouloir jeter les fondements d'un vaste et puissant royaume" (Kaeppelin, op. ct., p. 18-19, citant Dernis).

Un arrêt du Conseil du 21 septembre 1668 relance les actionnaires et accorde un délai jusqu'au 15 janvier 1669 pour le troisième versement, alors que le Roi opère un nouveau versement de deux millions de livres. Une assemblée est convoquée le 15 décembre 1668. Un rapport établi par Colbert est lu en présence du roi qui dresse la liste des cinq embarquements auxquels la Compagnie a procédé, sans masquer l'échec, mais en insistant sur la difficulté du "commencement des grandes entreprises" et en fondant sur les opérations de Caron et de Faye à Surate (Pauliat, p. 260 à 263) le pronostic d'une éclatante réussite. Contrairement à l'usage, Louis XIV prend la parole devant l'assemblée des actionnaires réaffirmant sa confiance dans le succès de l'entreprise, qu'il a soutenue de "4 millions 200 mil livres", ajoutant qu'il "scavoit beaucoup de gré à tous ceux qui nonbostant l'incertitude du succès d'une si grande entreprise, n'avoient pas laissé de payer le second tiers" et qu'ayant "vu le roolle de ceux qui avoient abandonné [...] qu'encore [il] eust bien voulu ne pas s'en souvenir, sa mémoire se trouvait trop bonne pour les oublier". La liste de ces 258 renonçants est archivée dans la Correspondance générale (1664-1710) des Indes Orientales (Pauliat, p. 266). L'assemblée du 15 décembre ne produit pas les effets escomptés : le 15 janvier, dernier délai pour le troisième versement, il s'avère que les sommes encaissées sont sans rapport avec les engagements : au lieu des 2 709 000 livres attendues, il ne rentra dans les caisses que 16 666 livres et 13 sols !

Le "Mémoire sur l'estat présent de la Compagnie Orientale de France dans l'Isle Dauphine et dans les Indes" du 8 mars 1669, cité, fait le point, sous la dictée de Colbert, sur "les fautes qui ont été faites de toutes parts et sur les remèdes que l'on y peut apporter". L'analyse est sans concessions et pointe les fautes commises à Paris, à Madagascar et à Surate. A Paris : d'"avoir fait nos premiers embarquements trop forts", sans avoir une connaissance "certaine par nous-mêmes" de la situation dans l'île Dauphine et du commerce des Indes. Quant à "la dissipation faite dans l'isle, de l'argent comptant et des marchandises chargées sur les vaisseaux pour porter dans les Indes, jusqu'à la somme de 470,586 livres", elle est "de telle nature" qu'elle ne peut s'expliquer que par une forfaiture : "la volonté formelle de ruiner la compagnie et de s'enrichir de sa ruine" (Clément, op. cit., p. 415). Tout en admettant la réalité "des malheurs de la longueur du voyage", des "maladies", des "mauvais vivres", du "mauvais état du fort Dauphin" et des "insultes des naturels", Colbert est hors de lui et il s'étonne de n'avoir reçu de "tous ceux qui ont l'autorité de la compagnie" ni témoignage ni explication d'un "si grand et si considérable désordre" (p. 416). Tout en reconnaissant que "ce qu'il y a de plus fascheux, c'est que l'on a peine à démesler les coupables de fautes volontaires d'avec les innocens", il y a, à ses yeux, un responsable de ces fautes "grandes et considérables", de ces "dissipations criminelles", c'est Mondvergue (concédant aussi, par la plume du roi, que "l'autorité du commandement [qui lui a été] confié s'accorde bien peu avec l'esprit de marchandise - lettre de Louis XIV à Mondevergue du 9 mars, p. 429) devenu si peu sûr que "les ordres devroient estre donnés aux vaisseaux qui seront envoyés dans les Indes de ne point toucher à ladite isle, dans la juste crainte que l'on peut et doit avoir, ou qu'ils y fussent retenus pas violence, ou au moins que le gouverneur se servist de la force qu'il a en mains pour en tirer toutes les denrées et marchandises dont il croiroit avoir besoin" (p. 420). Le mémoire propose d'"examiner si l'on peut faire icy une information secrète pour prouver les désordres arrivés en l'isle Dauphine, et en punir les coupables" (p. 417, note in fine p. 418). C'est Mondevergue qui est chargé du crime de "s'enrichir de la ruine" de la compagnie et d'avoir à cette fin ("pour assouvir son avarice" - p. 417) "converty l'autorité légitime" en "tyrannie" (p. 416). Mondevergue arrêté, Colbert écrit à Hotman, chargé de mener l'enquête sur ses malversations : "Je dois vous dire encore que le sieur de Mondevergue est desjà demeuré d'accord d'avoir pour 10 ou 12,000 livres de diamans" (lettre à M. Hotman, Maître des requêtes, en mission, du 30 juillet 1671, Clément, op. cit., p. 525).

Quoi qu'il en soit de l'enrichissement de Mondevergue (Dernis publie une "Lettre des domestiques de Monsieur de Mondevergue" du 20 janvier 1672, dans laquelle ceux-ci – son chirurgien, son secrétaire, son maître d'hôtel et son valet de chambre – font état de l'extrémité dans laquelle les a mis la mort "[leur] cher maitre", ayant perdu "le fruit de [leurs] services et des avances qu[’ils ont] faites [à leur maître] dans sa nécessité", celui-ci ayant "toujours été dans l'impuissance de [les] rembourser" - Dernis, I, p. 270) qui meurt en détention avant la fin de l'enquête le concernant, outre l'ignorance, à Paris, de la situation de détresse, physique et sanitaire de la colonie de Fort-Dauphin et des moyens d'y remédier, un fait est certain, expressif de la contradiction de l'entreprise française : la mésentente de Mondevergue avec les marchands de la compagnie, "luy paroissant honteux d'estre inferieur à un Marchand", écrit Souchu de Rennefort (Mémoires..., op. cit., p. 226). Colbert en vient à se demander si "le commandement des armes" s'accorde [...] avec le commerce", précisément à propos du choix de Fort-Dauphin comme entrepôt de la compagnie : il demande à de Faye de réfléchir à "l'establissement d'un entrepost d'icy aux Indes, en cas que celuy de l'isle Dauphine, par les raisons que nous ne voyons que trop, ne puisse servir à cet usage, soit parce qu'il est trop reculé, soit parce que les vents y portent difficilement, soit parce que le commandement des armes ne s'accorde pas assez avec le commerce" (Lettre du 31 mars 1669, Clément, op. cit., p. 440). Le Mémoire cité notait : "Il semble que cette isle peut et doit estre condidérée comme un entrepost de convenance et non de nécessité, et que l'entrepost nécessaire doit estre estably avec les temps au cap de Bonne-Espérance" (Clément, op. cit., p. 420).

Fin 1669, l'Ile Dauphine est réunie au domaine royal contre la somme de un million de livres. L'année suivante, le Conseil souverain est supprimé. L'île Bourbon devient l'unique escale de la mer des Indes. En janvier 1671, Colbert crée un Conseil Souverain pour les Indes.

L'escadre de Perse et l'abandon de Fort-Dauphin

L'envoi d'une escadre dans la mer des Indes répondait à la volonté d'une démonstration de force de la Couronne. L'escadre comptait neuf bâtiments de la marine royale avec pour amiral Jacob Blanquet de la Haye. (Le Navarre, 56 canons, vaisseau-amiral ; Le Triomphe, 38 canons ; Le Jules, 36 canons ; Le Flamand, 34 canons ; Le Bayonnais, 34 canons ; La Diligente, 15 canons ; La Sultane, 12 canons ; L'Indienne, 12 canons ; L'Europe 12 canons). Ces navires portaient 2 100 hommes d'équipage, 4 compagnies de 100 hommes avec leurs officiers.
"Le sieur de La Haye doit considérer que la fin seule et unique de Sa Majesté s'est proposée, en faisant une aussy grande dépense que celle de l'envoy d'une escadres de vaisseaux si considérable et pour un si long temps ["trois années entières"], est d'establir si fortement et si puissamment la compagnie, qu'elle puisse se maintenir d'elle-mesme et s'accroistre et s'augmenter dans la suite des temps par ses propres forces" (Instruction pour M. de La Haye, Lieutenant général dans les Indes Orientales, 4 décembre 1669, Clément, op. cit., p. 462).
La Haye devait "bien reconnoistre dans la route où les vaisseaux de la compagnie pourroient faire quelque entrepost, toutes les nations qui font ces voyages ayant toujours estimé nécessaire d'avoir des lieux pour y demeurer dans les grands accidens et pour y prendre quelques rafraischissements". Il était aussi supposé jeter les bases d'un établissement dans l'est de Ceylan pour le commerce de la cannelle - et faire montre de la puissance navale de la Couronne : "Lorsqu'il retournera des Indes, s'il peut dans sa route faire voir son escadre sur les costes de Malabar, et à toutes les nations qui possèdent des terres et des places dans toute l'étendue du pays, depuis le cap de Comorin jusqu'à l'Arabie, Sa Majesté croit qu'il sera fort avantageux à la réputation de ses armes, au bien et à l'avantage de la compagnie" (id., ibid., p. 462 et p. 469) Dans une lettre à Caron, portant la même date, Colbert réitère les instructions royales et assure que le roi "considère l'establissement de ce grand commerce [...] comme la plus considérable et la plus importante affaire de son Estat" (Lettre à M. Caron, Directeur de la compagnie des Indes Orientales, Clément, op. cit., p. 471).

Cette expédition, anticipant la déclaration de guerre à la Hollande (avril 1672), devait se solder aussi par un échec. Avant de partir pour les Indes, de La Haye prend possession de l'ile Dauphine au nom du roi, installe Champmargou lieutenant général et rallume la guerre dans l'île. Malade, les équipages décimés par les fièvres, il passe à Bourbon où, au retour de son expédition désastreuse il laissera une réglementation, l'ordonnance de 1674, qui définit juridiquement le statut de l'habitant et ses relations avec la Compagnie. Avant le départ de l'escadre, la Haye propose aux colons de Fort-Dauphin de les transporter à Bourbon. Ils refusent. Souchu de Rennefort rapporte l'abandon quasi officiel de la colonie en ces termes :
"Monsieur de La Haye connoissant que son industrie, sa politique et ses pouvoirs ne le rendroient pas absolu dans l'Isle de Madagascar, où il se joüoit des ressorts dont le secret luy estoit impénétrable, vit qu'il estoit à propos d'y laisser les Maîtres ceux qui y estoient les premiers venus, et prenant tous les Officiers qu'il avoit amenez, mesme le Procureur Général qui estoit effacé, il emmena les Vaisseaux à Mascareigne. Tellement que l'Isle Dauphine, pour laquelle on avoit en France formé de si glorieux desseins, fut presque entièrement abandonnée par le Roy, aussi bien que par la Compagnie, et on n'y laissa que ceux qui avoient commandé du temps de Monsieur de la Meilleraye, les anciens Habitans François, et quelques Missionnaires qui voulurent demeurer" (Histoire, p. 542-543, nos italiques).

La Haye s'avère être un chef autoritaire sans autorité : Colbert, qui a reçu des lettres de doléance de ses officiers s'étonne, dans une lettre qu'il lui adresse le 30 juin 1672, "de voir qu'[il n'est] satisfait d'aucun des officiers qui servent sous [lui] [sauf un], et qu'aucun d'eux aussy n'est satisfait de [lui] [même celui dont il est satisfait]" (Colbert à M. de La Haye, Lieutenant général dans les Indes Orientales, Clément, op. cit., p. 545). Mais l'affaire est engagée et le roi "ne manque jamais [...] d'affermir toujours l'autorité entre les mains de celuy à qui il l'a donnée" (p. 544)... Le hollandais Caron, paré de tous les talents par Colbert et généreusement rétribué, sera protégé en vertu du même principe, alors que, trois années durant, la fiabilité de son service fera l'objet des critiques des français qui l'entourent. Jusqu'à ce qu'il périsse noyé. "Je ne vous dis rien sur la conduite du sieur Caron, Dieu en ayant disposé ; mais, puisque vous aviez quelque sujet de le soupçonner, vous avez fort bien fait de le faire repasser en France" (Lettre de Louis XIV à de La Haye du 31 aoust 1673, Clément, op. cit., p. 562)...

Le rôle de La Haye dans l'abandon de Fort-Dauphin est déterminant. Puisque son " sentiment", lui écrit Colbert, est "que l'on ne peut faire de colonies considérables [dans l'isle Dauphine] et qu'il faudra en faire [dans l'isle Bourbon], à cause de sa fertilité, de son bon air, de l'abondance de la chasse et des autres commodités que l'on peut y trouver" (p. 547) Colbert estime qu'"il seroit bon d'inviter et mesme de forcer les habitans ou de changer de poste dans la mesme isle [Dauphine] ou de passer dans l'isle Bourbon" (p. 547). De fait, après le départ de La Haye, rétrocédée par la Compagnie à la Couronne fin 1669, la colonie végétera jusqu'à la catastrophe finale de 1674. Une lettre du Père Roguet du 26 octobre 1671, publiée dans les Mémoires de la Congrégation (tome IX) décrit la situation de la colonie. "...La guerre continue, la famine ne nous a pas quittés ; notre faiblesse augmente par la mort de ceux qui meurent journellement. Quant à nos ennemis, ils croissent toujours en nombre et en force. J'admire la Providence particulière de Dieu veillant à ce qu'une poignée de Français, réduits à quatre-vingt ou cent hommes, exténués de maladies, désarmés la plupart et séparés par leurs habitations, puissent vivre au milieu d'innombrables ennemis." "Voilà l'état réel de ce pays, incomparablement plus misérable qu'il ne l'a jamais été." "Une grande flotte est passée [l'escadre de La Haye], et, au lieu d'y laisser du renfort, elle en a retiré les meilleurs soldats ; au lieu de lui fournir des rafraîchissements et des choses nécessaires à la vie, elle a refusé d'y laisser un baril de poudre" (p. 571-2). "On dira peut-être qu'une poignée de Français a battu jadis plusieurs milliers de ces gens : je l'avoue ; mais les temps sont changés. Alors il y avait de bons soldats, bien armés et fort redoutés des noirs qui manquaient d'armes et de tactique ; mais depuis, les combats les ont aguerris, et les succès, encouragés. Ils manient leurs armes aussi adroitement que les Français et peut-être mieux." (p. 573-4) Quoique ces Messieurs puissent faire, ils auront bien de la peine à se passer absolument de ce lieu de relâche en allant aux Indes" (p. 575). "La Compagnie a entièrement quitté le poste et la plus grande partie de ses engagés est passée aux Indes, où elle n'a pas encore jeté de fortes racines. Elle est trop mal servie pour réussir et ce qui cause sa perte, c'est qu'elle écoute ses mauvais conseillers […] Toutes ses possessions ont été remises entre les mains du Roi." (p. 577) Le massacre des colons, le 27 août 1674, suivi de l'embarquement des survivants met fin à la première tentative de colonisation de Madagascar (voir : La fonction missionnaire : sur la mission lazariste à Fort-Dauphin (1648-1674).

Références

Barassin, J., 1953, Naissance d'une chrétienté, Bourbon, des origines jusqu'en 1714, Saint-Denis._
Carpeau du Saussay, M. de V., 1722, Voyage de Madagascar connu aussi sous le nom de l'Isle de St Laurent, par M. de V... Commissaire Provi[n]cial de l'Artillerie de France, Paris._
Cauche, François, 1651, in : Relations véritables et curieuses de l'Isle de Madagascar et du Brésil, Paris._
Charpentier, François, 1664, Discours d'un fidele sujet du Roy touchant l'establissement d'une Compagnie Françoise pour le Commerce des Indes Orientales : Adressé à tous les François. A Paris._
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