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Madagascar
Copyleft : Bernard CHAMPION

présentation
3 Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloiale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après
2- Barreaux (en construction)
architecture créole
3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)
4- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)
5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)
6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)
7- Le grand Pan est-il mort ? :
hindouisme réunionnais, panthéisme, polythéisme et christianisme
8 - "La 'foi du souvenir' :
un modèle de la recherche identitaire en milieu créole ?



L'expansion européenne et les Compagnies des Indes :
l'exemple de l'île Bourbon

(colloque Identités, migrations et territoires dans l'océan Indien)
(8 novembre 2013)

Un diaporama accompagne cette présentation.
Il est accessible (avant sa mise en ligne) par le lien :
https://www.dropbox.com/s/3qoiwtrd9rry1ii/Migrations1.key

(les numéros renvoient aux diapositives ; ce diaporama a été réalisé avec keynote.)

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Je vais donc parler, alors qu'on célèbre le 350ième anniversaire du peuplement de l'île de la Réunion, de la naissance de la société réunionnaise.
Soit du peuplement d'une île inhabitée, devenue, par la volonté d'une compagnie de commerce, la Compagnie des Indes orientales de 1664, une colonie de peuplement.
(En fait, je vais vous présenter quelques copeaux tombés de l'établi d'un colloque que le département d'Ethnologie a organisé en mai 2011 et dont les actes sont sous presse.)

Je vais essayer de remonter, en amont, très en amont, aux causes génériques de cette migration dont une destination, entre autres, est l'île de la Réunion.

Captatio benevolentiae
Pour justifier cette prise de champ, je vais utiliser deux images « hors sujet » :

Je suppose que tout le monde a vu le saut en chute libre de Felix Baumgartner, celui qui a franchi le mur du son en sautant d'une altitude de près de 40 kilomètres.
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Un trait frappant des images prises par les caméras embarquées (il y en avait 35), c'est qu'à cette distance on voit le point de chute du saut, soit le désert de Roswell, au Nouveau Mexique.

Voici encore plus en amont, si je puis dire, cette superbe photographie de la Réunion et de Maurice prise de la station spatiale internationale, dans l'exosphère donc, à 300 kilomètres d'altitude.
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Avec ces deux exemples, j'essaie de dire que le recul que je vais prendre ne met fait pas perdre mon point de chute…
et que la compréhension du proche requiert parfois la considération de causes lointaines.

Je vais tenter de le montrer. Le saut de Baumgartner dure 9 minutes et 25 secondes ; dans les qq 20 minutes qui me sont imparties, j'ai la possibilité de partir de beaucoup plus haut que lui.
Sans casque et sans combinaison pressurisée…

Pourquoi migre-t-on ?

Si c'est la force de gravitation qui attire Felix Baumgartner vers sa cible (dont l'ISS s'est libérée), quelle est la force qui explique les migrations - et le peuplement de la Réunion en particulier ?

Voici une carte où sont représentés, en couleur plus foncée, les territoires dont plus de la moitié de la population d'aujourd'hui est composée de descendants d'immigrants.
En traits continus, les courants de migrations ayant l'Europe pour origine ; en pointillés les courants partis d'Afrique et d'Asie.
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La force en cause ? Deux mots viennent immédiatement : démographie, économie (ou encore nécessité)

Je remonte donc, comme annoncé, avant le Déluge :

A la fin de la dernière glaciation, nous sommes 5 millions sur la planète.

La première révolution démographique est liée à l'agriculture et à la sédentarisation. C'est la transition néolithique caractérisée par la domestication de plantes et d'animaux.

Alors que la densité de peuplement des chasseurs-cueilleurs est d'un individu pour dix kilomètres carrés, les techniques de l'agriculture primitive peuvent nourrir cinq personnes par kilomètre carré.

Ce qui représente une augmentation de la densité de population considérable,

puisqu'elle est de 5 000 %.

Qui dit accroissement démographique dit, dans les conditions de l'époque néolithique, recherche de nouvelles terres (et donc expansion des agriculteurs et repli des chasseurs-cueilleurs).
L'amplitude de cette expansion est de dix-huit kilomètres à chaque génération (tous les vingt-cinq ans), soit :

> un kilomètre par an.

On ne parle, en l'espèce, de migration même si ce processus, étalé sur plusieurs millénaires, a dispersé les agriculteurs du Moyen Orient jusqu'aux confins de l'Europe et de l'Asie méridionale.

Je voudrais insister maintenant sur une propriété juridique associée à la pratique de l'agriculture sédentaire, parce que c'est elle qui va se révéler opératoire dans les conditions socio-économiques qui expliquent l'expansion que je cherche à qualifier pour en venir au peuplement de la Réunion.

La révolution néolithique s'est faite sur le limon des fleuves : dans les vallées alluviales du Tigre, de l'Euphrate, du Nil, de l'Indus, du Gange, du Fleuve jaune (Hoang-Ho), du Yang-Tsé…
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La monopolisation de ces terres fertiles contient en germe un processus d'appropriation et de transmission qui va se parfaire dans une conception de plus en plus plénière de la propriété et s'exprimer dans un système de parenté restrictif et exclusif

Autrement dit : l'apparition de la propriété, vraisemblablement d'un type collectif évoluant vers des formes plus étroitement familiales, est liée à la concurrence pour la mise en valeur des terres les plus productives.

Je laisse de côté les indices archéologiques qui tendent à montrer que cette appropriation des terres s'est faite d'une manière quasi moderne et beaucoup plus tôt qu'on ne le pense…

…pour n'envisager ici que les conséquences :

La propriété engendre une double exclusion : hiérarchique et géographique.
Hiérarchique, à l'origine de la stratification sociale et de la spécialisation : ceux qui s'approprient les terres fertiles sont en mesure de dominer les déshérités (ceux qui n'héritent pas).
Géographique, à l'origine des migrations de la nécessité. (C'est la colonisation telle que les anciens Grecs l'entendaient : la déportation des pauvres…)

Autrement dit, les exclus émigrent ou sont « féodalisés »…

J'insiste sur cette articulation, appropriation des terres/migration parce que c'est elle qui est à l'origine de la stratification sociale dont on va retrouver la dynamique dans la deuxième révolution démographique qui caractérise l'histoire récente de la population. On a là un prototype socio-économique dont les termes et les enjeux nous paraissent évidents, tout simplement parce que les sociétés occidentales et asiatiques d'aujourd'hui les partagent…

La première révolution démographique, donc, c'est l'agriculture. Elle atteint ses limites au début de l'ère chrétienne. À l'an zéro : Nous sommes de 190 à 250 millions.

Les conditions d'une deuxième révolution démographique sont réunies aux Temps Modernes quand, en quelque deux siècles, la population du globe va être multipliée par cinq. C'est cette deuxième révolution démographique qui m'intéresse ici.

Nous sommes 650 millions en 1750, 1,2 milliard en 1850 et 2,5 milliards en 1950.
(Le cap des 6 milliards a été atteint en octobre 1999. C'est le « bébé 6 milliards » de l'ONU, né en Bosnie. Le cap des 7 milliards a été atteint en octobre 2011.
Voici un site qui visualise « en vraie grandeur » l'accroissement de la population du globe (le solde positif des naissances sur les décès) :
https://googledrive.com/host/0B2GQktu-wcTicEI5VUZaYnM1emM/)
Qu'est-ce qui explique cette multiplication ?
La cumulation de plusieurs facteurs, certes, mais notamment l'ouverture du monde liée aux Découvertes et à l'exploitation des routes commerciales.

En effet, Les Découvertes, les Indes et les épices, les denrées tropicales, le commerce de long cours… tout cela constitue un démenti au pessimisme des anciens qui pensaient comme l'écrivait Saint Jean Chrysostome (« Bouche d'or ») : « Le monde est plein et ne contient plus les hommes ».
Non, le monde n'est pas plein et les possibilités de régénération sont là : c'est l'« ivresse maritime » et l'« idée de fortune », selon une formule de Bernardin de Saint-Pierre alors qu'il est en partance pour l'isle de France.

Après la « pause » de la féodalité, donc, la logique migratoire se remet en marche.

Et c'est cette perspective de s'enrichir pour les uns (les « puissants ») et de « s'en sortir », comme on dit, pour les autres (les exclus) (conformément au prototype socio-économique que j'ai défini plus haut, caractérisé par la stratification et la concurrence) qui va nourrir la création et le développement des compagnies des Indes.

Les compagnies des Indes vont réaliser la première mondialisation :
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L'argent des Amériques sert à l'acquisition des denrées des Indes orientales qui sont notamment utilisées pour l'achat des esclaves destinés à l'exploitation des denrées tropicales aux Indes occidentales.

Ce qu'on appelle les « indiennes de traite » (notamment les « guinées »), sont des tissus fabriqués en Inde et échangés contre des esclaves, alors dénommés « pièces d'Inde » (une « pièce d'Inde » étant une unité de compte) et destinés aux plantations d'Amérique.
On a là l'expression, matérielle et sémantique, de la première mondialisation.
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Après le modèle portugais,
Les « trésors » du Portugal, dont le « Royaume n'est qu'une des plus petites et plus stériles parties de l'Europe », « c'est à ses heureux Navigateurs » qu'elle les doit (du Fresne de Francheville, 1738, op. cit., p. 9).
Les succès des commerçants hollandais est dans tous les esprits :
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La réussite des Provinces-Unies est, à cet égard, un objet que les philosophes cherchent à expliquer et les Princes à imiter. « Qui aurait pu croire que l'Union d'un petit nombre de marchands eût pu s'élever à ce haut degré d'opulence ? » (du Fresne de Francheville, Histoire générale et particuliere des Finances, 1738, op. cit., p. 9).

« Rien ne saurait être comparé à ce que les Hollandais ont fait par le moyen du commerce ; et ce sera toujours un sujet d'étonnement qu'une poignée de marchands, réfugiés dans un petit pays qui ne produisait pas, à beaucoup près, de quoi nourrir ses nouveaux habitants, aient abattu la puissance énorme de la monarchie d'Espagne, l'aient obligée à leur demander la paix, et qu'ils aient fondé un État si puissant qu'on le voit aujourd'hui faire équilibre entre toutes les autres puissances de l'Europe », écrit Pierre Daniel Huet, évêque d'Avranches (Mémoires sur le Commerce des Hollandais dans tous les États et Empires du monde - 1697).

La Vereenigde Oost Indische Compagnie (V.O.C.), modèle que les autres nations européennes chercheront à imiter est créée en 1602 par les Provinces-Unies. Elle réunit par souscription un capital de 6 300 000 florins. L'importance de ce capital, souscrit publiquement et réparti en 2 200 actions, constitue une innovation qui est à l'origine des sociétés par actions. La disposition d'un fonds important et permanent autorisait la mise en place d'installations fixes et l'organisation d'un commerce régulier.
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Les Français veulent donc imiter les Hollandais.
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« La Nation Françoise, écrit l'académicien Charpentier, qui sera la plume de Colbert pour lancer la souscription de la Compagnie de 1664, ne peut estre renfermée dans l'enclos de l'Europe, il faut qu'elle s'étende jusqu'aux parties du Monde les plus esloignées… » (1665, Relation…, op. cit., p. 11).

De fait plusieurs nations européennes vont se lancer dans le commerce avec l'Orient : Portugais, Hollandais, Danois, Anglais, Suédois et, plus tardivement, les Français.
« L'Inde pourra dire un directeur de la Compagnie hollandaise, est la fiancée autour de laquelle nous dansons »…
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La migration qui intéresse la Réunion est donc entretenue par la démographie, la nécessité et par la stratification sociale (la concurrence). Le désir de s'enrichir et le besoin.

Qui sont les acteurs de ce peuplement ?

1°) Ceux qui créent les compagnies de commerce sont des bourgeois commerçants et des membres de la noblesse de robe.

La Compagnie française de l'Orient de 1642, comptait ainsi parmi ses actionnaires cinq « Conseillers du Roy » : Fouquet, Aligre, Loynes, Levasseur et de Beausse.
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La liste « des Intéressés en la Compagnie des Indes Orientales » de 1664, mentionne quelque 80 personnalités, (dont Colbert, Richelieu, Berryer, de Hotman, de Pontchartrain, Mazarin, Caron…) qui font partie de l'administration royale et de la noblesse de robe.
Ceux que l'on va appeler les « Seigneurs de la Compagnie » sont, le plus souvent, en effet, des notables appartenant aux grands corps de l'État monarchique.

Les documents de l'époque dénomment ces acteurs les « interessez » (on dirait aujourd'hui les actionnaires) soit ceux qui se lancent, à l'imitation des Hollandais, dans l'aventure du commerce « qui provient des Voyages de long cours ».

Un trait constitutif des compagnies de commerce, c'est qu'elle constituent un composite de féodalité foncière et, si l'on peut dire, de féodalité commerciale.
« Ceux qui ont la direction de cette île [Madagascar], écrit Vincent de Paul au lazariste Nacquart en partance pour l'île Dauphine, sont des marchands de Paris, qui sont comme les rois du pays ».

Les « Seigneurs de la Compagnie », écrit Flacourt désignant ces marchands qui sont comme « les rois de ce pays » possèdent des prérogatives de puissance publique octroyées par le souverain dans cette extension du domaine royal que sont les colonies. La Compagnie possède ainsi, féodalement, pleine seigneurie sur les terres de ses colonies. La colonie constitue un champ d'activité unique où l'ancien (le féodal) cohabite avec le nouveau (le commerce des Indes et l'exploitation des cultures de rente).

Ce sont aussi les hommes, et pas seulement les terres, qui sont sous la juridiction des « interessez ».

2°) Qui sont-ils, ces « engagés » qui se louent aux « interessez », à ces titulaires d'une « quasi royauté », et qui vont peupler les pays nouvellement découverts ?

Ils font partie de ceux, à qui j'ai fait référence tout à l'heure, que « la nécessité » pousse à émigrer et qui sont, juridiquement au moins, des dépendants. Pour ce qui concerne le propos de cette communication et pour avoir une idée de leur identité et de leur statut, c'est bien sûr par l'histoire de la première colonisation de Madagascar qu'il faut d'abord à prendre en compte. Je me rapproche de mon objectif, l'île Bourbon, mais, concernant Bourbon, vous le savez, tout commence à Madagascar, et on ne peut séparer Madagascar, Bourbon, l'Isle de France et les comptoirs indiens, la destination première des compagnies de commerce étant, je l'ai rappelé, l'Inde.

Tout commence donc à Madagascar, par la tentative d'implantation française à Fort-Dauphin.

Avec l'ouvrage laissé par Etienne de Flacourt, on a un programme de colonisation et une représentation des hommes que les syndics des compagnies de commerce vont engager dans la colonisation de Madagascar, puis dans le peuplement de Bourbon.
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Voici un exemple d'affiche que la Compagnie de 1664 a fait placarder à Paris et dans les villes de province pour recruter des artisans :
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L'image des engagés, on le sait, est plutôt négative :
Je ne ferai état ici que des appréciations, défavorables, du lazariste Nacquart et du médecin Guy Patin.
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La réalité est sans doute entre deux. Je citerai ici un auteur de référence qui a effectué une étude systématique sur les engagés des Antilles, Gabriel Debien :
Voici ce qu'il écrit.
« La qualité des engagés du XVIIe siècle n'est pas aussi douteuse qu'on le répète » (p. 185). « Le fonds de la population coloniale ne fut pas un rassemblement d'anciens coureurs d'aventures, mais une population d'origine paysanne, essentiellement. »
« Cependant la misère de ces recrues, la malodorante réputation qui les précéda souvent et en suivit un grand nombre, créa autour des engagés et autour de leur nom une rumeur de mépris général. Le mot d'engagé évoquera au XVIIIe siècle non seulement une humanité subordonnée, inférieure et picaresque, mais l'armée roulante des va-nu-pieds » (Debien, op. cit., p.186).

Les conditions économiques et démographiques de la France de l'époque, pour ce que l'on en sait, sont à prendre en compte :

« Ces départs, écrit Debien, sont aussi l'envers d'un siècle dont l'histoire sociale est un désert pour nous. Que savons-nous en effet des salaires, des disettes locales, des courants de circulation et d'affaires sur route et par eau ; des foires, des déplacements d'ouvriers, du chômage, de l'exode rural au XVIIe siècle » ? (Debien, 1952, p. 9)

On regrette que le jugement démographique de Montchrétien, qui écrit en 1615, lorsqu'il fait état de l'utilité des colonies pour « planter et provigner de nouvelles Frances » ne soit pas plus circonstancié : « Depuis que nous jouissons de la paix, le peuple s'est infiniment mutiplié en ce royaume. On s'y entre-étouffe l'un l'autre [...] Combien y a-t-il d'hommes chargés de grandes familles, vivant en extrême pauvreté, de mœurs innocentes et louables au reste ? » (1615, p. 255).

La condition de l'engagé

Comme je l'ai rappelé tout à l'heure, le statut juridique de l'engagé est pris dans le droit féodal en vigueur au XVIIe siècle. L'étude des contrats d'engagement dans les minutiers montre que les contrats de louage en vigueur inspirent la généralité des contrats d'engagement.
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« Les engagés, écrit le Père Pelleprat, sont des européans qu'on transporte aux isles pour y servir les habitants : on les appelle engagés parce qu'ils sont obligés de servir pendant trois ans ceux qui ont fait les frais de leur voyage, qui peuvent céder ou vendre à d'autres le droit qu'ils ont sur leur personne et sur leur liberté pendant ces trois années, lesquelles étant expirées, ils reçoivent pour salaire de leurs services 300 livres de pétun et demeurent en liberté de retourner en Europe ou de travailler à y établir leur petite fortune » (Pelleprat, 1655, p. 20-22).

En réalité, la condition des « trente-six » s'avère particulièrement misérable :
« … d'autant, explicite le Père Bouton, qu'un esclave noir est bien plus utile qu'un serviteur français, qui n'est que pour trois ans, a besoin d'habits, demande des gages, n'est pas si accoutumé aux chaleurs, là, où les noirs sont pour toute leur vie, encore bien misérablement, se contentant de cassave et de pois et sont faits à l'eau et au chaud, quoique, s'ils n'y prennent garde, ils sont sujets à la vilaine maladie des pians" (id., p. 254).
Blénac gouverneur général des Antilles françaises, 1677-1696, écrit au ministre, 19 novembre 1681 :
"La manière de traiter les engagés est à faire trembler. Il faut le voir pour le croire. De six cents il n'en sauvera pas cinquante. Un habitant trete son engagé de cette manière. Il le met à la cassave et à l'eau et trois livres de bœuf puant par semaine pour le plus. L'engagé qui n'est accoutumé à cette vie tombe dans la collique, dans les anflures de jambes, dans la fièvre, dans le mal d'estomac […] L'habitant croit son argent perdu, parce que le temps de l'engagement se compte et quelque malade qu'il soit le roue de coups pour le faire travailler ; préfère le nègre à lui parce que le nègre lui demeure toujours […] Je serais bien fasché de battre mon cheval ni mon chien de mesme. J'en vois tous les jours dont le corps est tout en apostume à force de coups et la plupart ne leur donnent rien à manger, ils cherchent la nuit des crabes et le jour quelques fruits dans les bois." (id., p. 215).
Un aventurier qui connut le sort d'engagé, Alexandre-Olivier Oexmelin, raconte son arrivée à Saint-Domingue et sa mise en vente : "Le temps qu'on nous avait donné étant expiré on nous exposa en vente aux habitants. Nous fûmes mis chacun à trente écus, que l'on donnait pour nous à la Compagnie : elle nous obligeait à servir trois ans pour cette somme et pendant ce temps là nos maîtres pouvaient disposer de nous à leur gré et nous employer à ce qu'ils voulaient" ([1686], 2005, p. 14). Dans le chapitre de son ouvrage intitulé "Des habitants des îles espagnoles et de la Tortue et leurs engagés", il expose plus avant comment les habitants en usent avec les engagés.
"Ils font commerce de ces hommes les uns avec les autres, se les vendent pour trois ans moyennant la somme dont ils conviennent et les nomment engagés. « J'en ai vu battre quelques uns à tel point qu'ils ne s'en sont jamais relevés. On les met dans un trou à un coin de l'habitation et on n'en parle point davantage” (id., p. 211).
Le Père Maurile de Saint-Michel, confirme ces inhumations expéditives : "Je n'étais accompagné dans les enterrements que d'un garçon qui portait le corps sur les deux bras, non enseveli dans du linge, car il est trop rare (je parle des serviteurs), mais dans de grands joncs, liés par les deux bouts et par le milieu" (cité par Debien, p. 216).

Je reviens à Madagascar :

Pour faire écho à la discussion que je viens d'ouvrir, il existe, concernant les engagés pour Madagascar voici une page de Flacourt sur leur statut juridique.

Au titre des plaintes des Français contre Pronis ayant provoqué "sédition et ligue", rapporte Flacourt : son mauvais gouvernement, sa mauvaise administration des vivres, son alliance avec les "Grands" (consacrée par son mariage avec une fille de "Grand" ; voir le chapitre : La fonction missionnaire : sur la mission lazariste à Fort-Dauphin -1648-1674) - aux dépens de ses compatriotes -, mais aussi sa morgue - ou son mépris - envers les engagés, qu'il appelle, en effet, "ses esclaves".
"Les Français, rapporte Flacourt, disa[ie]nt que le sieur Pronis les faisait travailler comme des esclaves et, que, quand les Grands du pays lui demandaient ce que lui étaient les Français, il leur répondait que c'étaient ses esclaves". "... Ce qui [les] faisait encore de plus en plus murmurer [...], et, encore plus les nouveaux venus qui trouvaient bien étrange de faire en ce pays la fonction de portefaix et d'esclaves, [alors qu']ils voyaient beaucoup de Nègres dans l'habitation que l'on ne faisait point travailler" (2007, p. 269).
Flacourt se livre à une analyse sémantique du terme malgache utilisé par Pronis, ondevo – que je n'ai pas le temps de commenter ici (on trouve les termes de cette discussion dans les actes du colloque auquel j'ai fait référence tout à l'heure).

Ces engagés combien sont-ils ?

Même si, comparée à l'émigration espagnole, anglaise ou portugaise, l'émigration française reste modeste (on estime à environ 100 000 les immigrants pour les Antilles-Guyane, 15 000 pour le Canada et 25 000 pour Madagascar et les Mascareignes - selon une estimation appuyée sur les calculs de Jacques Houdaille pour le XVIIIe siècle, 1975, p. 917-920), celle-ci ne résume pas à une « barbadisation », procédure qui consistait envoyer dans les colonies forçats, orphelins, enfants abandonnés, filles de l'Hôpital général de Paris - ou protestants déportés du Languedoc et des Cévennes. La recommandation de Charpentier dans son Discours : « Il faut faire estat de n'y mener que des hommes de courage et de bonnes mœurs, et non point des criminels rachetés du gibet et des galères, ni des femmes persécutées pour leur desbauche » (1665, p. 31) représente idéalement la colonie, à l'inverse de cette déportation, comme une extension industrieuse d'un royaume que l'« enclos de l'Europe » ne contient plus.

D'après l'estimation réalisée par l'archiviste Isidore Guët, le nombre total des engagés pour Madagascar (jusqu'en 1674, donc) serait de 4 000.

Ces 4 000 colons ne laissent aucune postérité (identifiée) à Madagascar :
Deux explications : ils sont décimés par les fièvres (l'espérance de vie du missionnaire à Madagascar est de moins d'une année) et la moitié des survivants seront massacrés par les Malgaches.
Ils sont 127 (d'après Guët) avant le massacre du 26-27 août 1674 qui mettra fin à la tentative de colonisation, où 75 français « disséminés dans la campagne à l'extérieur du Fort » sont tués (selon la relation de La Bretesche, Le gouverneur de l'époque).
La Bretesche, embarque sur un bateau qui se trouvait en rade de Fort-Dauphin : il est suivi de 22 colons.

Après un séjour à Surate, 21 rescapés s'établissent à Bourbon (en mai 1676).
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« Déjà établi », écrit Billiard, qu'est-ce à dire ?

Voici un timbre qui a été émis lors de la célébration du tricentenaire du peuplement de l'île, en… 1965
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Pourquoi 1965 ? parce que les politiques de l'époque ont considéré que le peuplement de Bourbon avait commencé avec la venue d'Étienne Regnault (qui est représenté sur ce timbre) avec une vingtaine de colons en 1665, Regnault, commis aux écritures de Colbert, qui séjourne à Bourbon jusqu'en l671. Il fera carrière en Inde.

Les compagnons de Regnault sont les premiers colons officiels de Bourbon. La liste (discutée) de ces premiers colons peut être établie comme suit : René Hoareau natif de Boulogne-sur-mer, Jacques Fontaine natif de Paris, François Vallée natif de Normandie, Pierre Hibon natif de Calais, François Mussard natif d'Argenteuil, Athanase Touchard natif d'Issy, Pierre Mollet natif de Paris, Picard natif de Paris, François Ricquebourg natif d'Amiens, Pierre Colin natif de Nîmes, Jean Bellon natif de Lyon, Gilles Launay natif d'Urville (Manche), Hervé Dennemont (ou Danemont) (d'après Barassin, 1953, op. cit., p. 80 sqq.).

En réalité, si le peuplement commence avec les premiers habitants permanents de l'île, c'est évidemment la date de 1663 qui doit être retenue.
C'est en novembre 1663 que Louis Payen passe à Bourbon avec un français dont le nom n'a pas été retenu et sept malgaches, sept hommes et trois jeunes filles. Ces malgaches et leurs descendants sont les premiers occupants permanents de l'île.

Bourbon a déjà connu plusieurs phases d'occupation :
- d'octobre 1646 à septembre 1649, par les 12 « ligueurs » exilés par Pronis (voir le chapitre : « La compagnie des Indes orientales de 1664 ») ;
- de septembre 1654 à juin 1658, quand Flacourt y envoie une « forte tête », Antoine Couillard, dit Marovoule (« le Velu », litt. : « beaucoup de poils »), pour y cultiver le tabac avec sept français et six malgaches ; abusés par un navire flibustier de passage qui les persuade que Fort-Dauphin est abandonné, ces pionniers s'embarquent pour Madraspatam ;
- en novembre 1663, Louis Payen passe à Mascareigne avec un compatriote et dix malgaches dont trois fillettes, proba¬blement sœurs. Il quitte l'île en 1665 ; son compagnon, resté anonyme, fait de même. « Cette Isle, rapporte à ce propos Souchu de Rennefort (« secrétaire de l'Etat de la France Orientale » selon la mention figurant sur la page de garde de sa Relation), dont des « gagistes de la compagnie » ont fait le tour (1668, p. 165), étoit habitée de deux François et de dix Negres sept hommes et trois femmes passés de l'Isle de Madagascar, rebellés contre les François et retirés dans les montagnes où ils étaient imprenables et rarement visibles ; ils les accusoient d'avoir tué leurs peres, et aprés une conspiration éventée d'exterminer ces deux François : ils s'ôterent de leur veuë et de la portée de leurs fusils » (id., p. 161). « Aprés quoy le premier resolut de repasser en France ; et l'autre s'engagea au service de la Compagnie » (id., p. 163-164)._

Ces Malgaches et leurs descendants sont les premiers occupants permanents de l'île. Etienne Regnault arrive en 1665 avec une vingtaine d'hommes, sur le navire qui amène de Beausse à Fort-Dauphin, tandis que Louis Payen s'embarque sur la Vierge du Bon Port. Regnault obtient le retour des Malgaches et le premier baptême qui intéresse l'origine du peuplement de Bourbon, enregistré à Saint-Paul le 4 août 1668, sera celui d'Anne Mousso, fille d'un des couples fugitifs, Jean Mousso et Marie Caze. (Le baptême d'Estienne Pau, dont la mère enceinte arrive sur la flotte de Mondevergue, est antérieur, mais cet enfant suivra sa mère à Madagascar où celle-ci se remariera, après le décès de Pierre Pau, avec « Michel La Dubé, dit la Rose, soldat de la Compagnie » fils d'un « marchand de vin à Angers ».)

J'ai dit tout à l'heure que deux catégories d'hommes avaient été les acteurs du premier peuplement de l'île : les syndics (et les actionnaires) de la Compagnie d'un côté, les engagés de l'autre.
Pour évaluer la condition des premiers habitants de Bourbon, il faut mentionner une troisième catégorie sociale : les agents de la Compagnie.

Le document que je présente ici, un mémoire anonyme daté de 1726 alors que la culture du café a commencé, est expressif de la doctrine coloniale développée par les directeurs de la Cie.
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D'un côté, les habitants se plaignent des agents de la Compagnie…et de l'« ingratitude » de la Compagnie envers ceux qui ont « porté le poids du pays » et « conservé l'île » pour ses intérêts…

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…de l'autre les directeurs de la Compagnie s'emploient à prévenir tout conflit d'intérêt entre ses agents et les habitants, notamment en leur interdisant d'épouser des femmes créoles

Alors que, dans le programme de colonisation de Madagascar par la Compagnie, les engagés et les « naturels » (les malgaches) étaient invités à ne faire qu'un seul peuple de deux nations (voir les articles en cause dans les 13 de la constitution, le métissage des sujets ne faisant pas question), les directeurs de la Cie rappellent ici les règles de bonne gestion de la colonie et la prescription inverse : interdisant à ses agents de se mêler aux créoles (et rappelant une différence ontologique entre les « seigneurs de la compagnie » qui ont du « sang bleu » – au moins économiquement parlant – et leurs sujets)…

*

Conclusion…

J'ai insisté sur l'articulation :
appropriation des terres, héritage vertical, hiérarchisation, exclusion
qui caractérise la transition néolithique en Europe et en Asie.

Ce système est fondamentalement individualiste et concurrentiel.
Et c'est ce qui explique son expansion.

Dans ce prototype socio-économique, c'est la somme des égoïsmes particuliers qui engendre la prospérité générale. Parce que chacun est occupé à défendre son bien, à l'augmenter et à le transmettre à ses enfants.
Ce système à héritage vertical, qui permet de cumuler les biens et de perpétuer les statuts, est expressif de la concurrence entre les familles et les individus.

C'est lui qui arme la colonisation.

Cette concurrence est parfaitement définie par Hésiode qui vivait au VIIIe siècle avant notre ère :
« La Lutte éveille au travail même l'homme au bras indolent […] tout voisin envie le voisin empressé à faire fortune. Cette lutte-là est bonne aux mortels. Le potier en veut au potier, le charpentier au charpentier, le pauvre est jaloux du pauvre, le chanteur du chanteur. »
(Les Travaux et les Jours).

Or, la transition néolithique ne s'est pas effectuée en ces termes en Afrique.
Elle n'a pas provoqué le type d'appropriation que j'ai évoqué tout à l'heure qu'on observe dans les sociétés eurasiatiques.

Je pense que l'on peut expliquer par cette différence fondatrice la raison pour laquelle, confrontée aux sociétés stratifiées, musulmanes ou chrétiennes, l'Afrique a fait office de vivier d'esclaves.

En Afrique, la terre est, le plus souvent, commune.
Comme l'exprime leur système de parenté, les sociétés africaines sont des sociétés « communautaires » (je mets des guillemets).
Les termes « père » et « frère », par exemple ne désignent pas seulement le père et le frère biologique, mais la classe des individus à laquelle ces personnes appartiennent.
La terre n'est pas appropriée, je l'ai dit, et les biens individuels sont hérités non par les enfants, mais par les collatéraux, les frères et les sœurs. Cette organisation sociale n'a pas provoqué la hiérarchisation, la stratification et la spécialisation qui s'observent en Eurasie.

La philosophie de ce système de parenté est de privilégier le groupe de parents, à savoir les descendants d'un même ancêtre, sur l'individu.
La « parenté classificatoire » (puisque c'est ainsi que l'on dénomme ce système « communautaire », par opposition à la parenté dite « descriptive », qui est exclusive et restrictive) c'est – comme on a pu titrer : la société contre l'État – la parenté contre la propriété plénière et individuelle.

Ce qui explique l'expansion des sociétés européennes et aujourd'hui asiatiques (J'ai parlé démographie tout à l'heure et c'est également ce qui est en cause aujourd'hui)

Entre 2000 et 2010, la « Matrice des transactions foncières » (Land Matrix Partnership) a recensé des transactions internationales portant sur des terres agricoles pour un total de 203 millions d'hectares (l'Afrique et Madagascar étant concernées au premier chef), passées, pour l'essentiel, sous le contrôle de firmes émanant de sociétés stratifiées asiatiques (Chine, Inde, Corée du sud).

explique aussi la vulnérabilité des sociétés africaines, quand elles ont eu à faire face aux sociétés stratifiées ou concurrentielles.

*

Voilà ! On trouvera le développement de toutes ces données que j'ai présentées très sommairement ici – si cela intéresse – dans une publication intitulée « Les Compagnies des Indes, Histoire et Anthropologie » ; ce sont les actes d'un colloque que le département d'Ethnologie a organisé en mai 2011.
L'ouvrage est sous presse.





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